LES CHAUFFEURS
— Tu ne le diras pas à ma femme, avait murmuré Gervais à l'oreille de Goraiu au moment où les deux amis franchissaient le seuil de la porte du pavillon de Hanovre.
Sous l'empire des hallucinations bachiques que p.ovoipuaient les bols de punch absjrbés au café, les deux amis te sentaient lourds de jambes el !
d'esprit. En quittant l'atmosphère chargée de l'établissement dans lequel les avait conduits M. Thomas, en passant sans transition de celte température élevée de la salle à celle alors assez basse de l'air libre, l'ivresse croissante des deux amis était devenue plus pleine encore.
Bras dessus, bras dessous, ils s'étaient dirigés vers le pavillon de Hanovre en se préoccupant assez peu de la règle de la brièveté des chemins. Décrivant force zigzags, s'arrètant pour reprendre l'équilibre, s'appuyant l'un sur l'autre, ils avaieut parcouru, sans souci de la ligne directe, la distance qui les séparait du sanctuaire des plaisirs.
La vue des illuminations, de la foule des curieux rassemblés devant la porte, rappela cependant les deux bourgeois à eux-mêmes et au respect qu'ils avaient pour leur propre individu. Se roidissanl par un suprême effort et s'étayant l'un sur l'autre, Ils parvinrent à reconquérir une contenance à peu près présentable.
Après avoir traversé la foule, ils avaient atteint le vestibule servant d'entrée. Là était le bureau au guichet treillage que tout établissement public a possédé, p ssède et possédera, tant que l'argent sera une puissance de premier ordre, c'est-à-dire tant que les hommes seront hommes.
I i, en dépit des fumées qui leur montaient au cerv; au et noyai- ut cet organe, les deux amis parurent reprendre tout à fait conscience de la situation préseute. Gorain, vojrant du coin de l'œil le bras gauche de Gervais s'arrondir et la main se diriger vers le gousset de la veste, Gorain demeura immobile et poussa doucement, mais avec persistance, son ami, en avant.
G rvais fit un pas comme pour gagner le guichet du bureau; mais suit réflexion, soit instinct naturel, il s'arrêta devant une grande affiche collée sur le mur et annonçant les divertissements de la soirée, et il se mil à la lire avec une altention profonde. Eu même temps, la main déjà enfoncée dans la poche de la Teste en relira simplement un mouchoir.
Gorain paraissait toujours attendre ; Gervais semblait l'avoir complètement oublié. Quelques regards furtifs, lancés rapidement et courant comme des traits provocateurs de l'un et de l'autre au bureau plaoé à deux pas, furent tout ce que se permirent les deux amis, qui avaient certes alors l'apparence de deux adversaires.
Enfin Gorain s'approcha doucement de Gervais toujours planté devant l'affiche, et dont l'attention paraissait de plus en plus concentrée.
— Eh bien, compère, dit-il, nous n'entrons donc pas?
— Quoi ? demanda Gervais d'un air naïf.
— Je dis : Nous n'entrons donc pas?
— Où cela?
— Tiens, au bal ; est-ce que tu as déjà oublié?
— Nous entrerons quand tu voudras. J'étais là occupé à lire.
— Alors entrons tout de suite.
— Entrons, répéta Gervais sans bouger.
Gorain regarda encore du coin de l'œil son iuterloteur, puis ce regard se reporta sur le bureau et un soupir s'échappa de la poitrine du gros bourgeois.
l)es danseurs arrivaient en cet lustaut; Gervais et Gorain obstruant l'entrée du bureau, le groupe des nouveaux venus attendait. Un inspecteur de rétablissement, qui avait plusieurs fois déjà laucé un coup d'oeil d'impatience sur les deux amis, s'approcha vivement.
— Voyons, citoyens, dit-il d'une voie brusque, entrez-vous ou sorlez-vous?
— Nous... nous entrons, balbutia Gorain en regardant Gervais.
— Eh bien, prenez vos billets alors.
— Prenons, enlends-lu, Gervais?
— Oui, oui, dit Gervais; passe devant.
— Non, après toi.
— Mais avancez donc! reprit l'inspecteur. Gorain, poussé par Gervais, se décida enfin à arriver
devant le guichet.
— Combien est-ce? demanda-t-il en se penchant.
— Six livres, répondit la buraliste.
— Pour deux?
— Non, citoyen, par personne.
— Six livres! dit Gorain.
— Six livres ! répéta Gervais.
Ils hésitaient encore et cette fois plus que jamais. Gervais parut frappé d'une inspiration subite.
— Il est bien tard, citoyenne, dit-il d'uue voix aimable. La soirée est avancée ; est-ce que ça ne pour-
1 rait pas passer pour moitié, hein?
— Voulez-vous un seul billet? demanda froidement la buraliste.
— Allons, dépêchez- vous donc! cria-t-on derrière eux.
— Paye, dit Gervais.
Gorain fouilla dans sa poche.
— Je n'ai pas de monnaie, balhutia-t-il.
— Et moi, ajouta Gervais, je n'ai qu'une pièce d'or; je ne peux pas changer. Tu comprends, qu'est-ce que dirait ma femme?
— Allons donc, allons donc, décidez-vous! cria-t-on encore.
— Ah! tant pis, on ne meurt qu'une fois, dit enfin Gorain en jetant un écu de six livres sur la tablette.
La buraliste lui renvoya uu carton qu'il prit. Il passa. Gervais demeura un moment indécis; puis enfin il se décida à payer et il rejoignit son ami.
— Tu n'es guè.e géuéreux, dit-il d'une voix aigre.
— Ni toi, répondit Gorain.
Le bruit de la musique coupa court à la dispute naissante; les deux amis entraient dans la salle, et la chaleur élouffaute qui y régnait, faisant uue nouvelle transition avec l'air frais du dehors, apporta de nouveaux troubles dans le cerveau déj\ ébranlé des digues amis.
Se reprenant bras dessus, bras dessous, ils s'engagèrent dans le grand salon ; mais repoussés par les danseurs, ils se virent contraints à longer les murailles, passant derrière les banquettes. Ces banquettes étaient garnies de la foule faisant galerie : c'étaieut les parents des danseurs, les jeunes gens fatigués, les hommes et les femmes ne dansant plus ou ne voulant plus danser. Tout ce monde causait, riait, échangeait des saluts et des nouvelles.
Tout à coup Gervais, qui marchait le premier, car les deux amis ne pouvaient circuler de front, Gervais tressaillit.
— Qu'as-tu donc? lui demanda Gorain.
— Je viens d'entendre parler des chauffeurs, répondit Gervais eu frissonnant.
— El moi aussi.
— Il parait que décidément ils sont à Paris?
— Chut! écoute donc!
Les deux bourgeois s'arrêtèrent. Us étaient en ce moment derrière ce groupe de jeunes et charmantes femmes qui attiraient sur elles toute l'atleulion des hommes et tous les regards jaloux des rivales : ce groupe était celui que présidait la gracieuse madame Bonaparte.
Madame Oeoffrin était revenue prendre place près de sa fille. Sou fils et M. de Charney, appuyés sur les dossiers de leurs sièges, formaient le dernier plan et 6o tenaient comme une barrière entre les dames et le flot tumultueux des danseurs et des danseuses.
Luclle et Dranie, Maurice, Léopold et le comte d'A lore étaient venus également se joindre à la société
EIBI-TÀPIN
d'élite dont ils faisaient partie, et qui avait établi son siège le plus loin possible de l'orchestre.
La conversation, extrêmement animée jusqu'alors, venait de cesser presque subitement, et toute l'attention avait paru se concentrer sur madame Tallien.
— Mais qui vous a donné tous ces détails? avait demandé madame GeofTrin.
— Le secrétaire de Barras 1 répondit madame Tallicn.
— Vous l'avez donc vu?
— Il me quitte à l'instant, je viens de danser avec lui. Il est venu ici uniquement pour cette danse que je lui avais promise hier. Il est fort occupé eu ce moment, mais il a voulu tenir parole : il est arrivé, nous avons dansé, et il o=l reparti.
— Et il vous a donné tous ces détails?
— En dansant !
— Ainsi, dit Lucile, ce sont encore les chauffeurs?
— Oui, ma chère, les chauffeurs; et puis les chauffeurs et toujours les chauffeurs! Je crois qu'ils finiront par assassiner tout Paris 1
C'était en entendant ces paroles que les deux bourgeois s'étaient brusquement arrêtés. On a vu déjà quelle impression ce nom de chauffeurs produisait sur Gervais, Gurain n'était pas beaucoup plus rassuré à l'eudroil de ces baudils malheureusement trop célèbre?. Tous deux avaient donc frissonné en entendant l'opinion émise par madame Tallien, et qui, au fond, était la leur.
Pour bien se rendre compte aujourd'hui de l'effet
produit à une autre époque par ce seul nom : les
: :urs, il faut que. le lecteur se reporte à ces temps
ordre où l'organisation intérieure, toujours me-
, toujours ébranl . él lit impuissante à conjurer
le mai que causait sa faiblesse.
Foui-hé, qui depuis quelques mois à peine avait pris enfin les rênes de la policé, avait trop à faire encore pour constituer solidement ce corps utile appelé à rendre de si grands services au gouvernement et à l'humanité ; il avait tout à iustituer, et les os et le temps lui avaient jusqu'alors manqué pour agir. La gendarmerie existait à peine de nom : aucune roule n'était surveillée, aucune ramification n'existait entre les grands centres pour sauvegarder les citoyens. Jamais, d puis la destruction de la féodalité, aucune époque de notre histoire n'avait n té plus de chance de succès aux organisations Ifaite irs que celle .le ce gouvernement toujours chancelant du Directoire. Aussi les malfaiteurs 3'é.laient-ils empaiés largement de la belle place qu'ils pouvaient prendre. Crimes, incendies, meurtres, pilotaient accomplis, chaque nuit, sur tous les points de la France en même temps, et un même nom désignait tous les coupables, le nom de chuuf-
Aussi ce que ce nom prononcé soulevait de terreurs, d'angoisse, d'inquiétude et de curiosité, serait impossible à comprendre aujourd'hui. Les crimes cités étaient tellement hardis, tellement nombreux, tellement atroces, qu'aucune barrière ne paraissait être assez forte pour se préserver de l'atteinte des bandits et des assassins.
Toutes les classes s'occupaient de cette association formidable; aussi doit-on comprendre maintenant aux mots prononcés par madame Tallien, et l'ail teulion extrême des membres de la société élégante qui 1\ n ouraient, et la teneur ressentie subitement par le^ d.ux bourgeois qui avaient entendu en passant.
Madame GeofTrin s'était vivement retournée vers sa, fille; Amélie était extrêmement pâle. La mère, inquiète, tit un signe à madame Tallien ; celle-ci s'arrêta au moment où elle allait reprendre la parole
mais Amélie s'aperçut de ce qui se passait entre les deux dames.
— Laissez raconter, ma mère, dit-elle vivement. Je suis guérie maintenant de la terreur que m'avait causée ce maudit rêve.
Et, se tournant gracieusement vers M. de Charney placé derrière madame Geoffriu:
— Vous connaissez cette histoire, demanda-l-elle en regardant fixement le jeune homme.
— Oui, répondit Au ni bal, mais je n'en connais pas parfaitement tous les détails.
Amélie sourit eu poussant un soupir de soulagement.
— Oh! murmura-t-elie, ce n'était pas sa voix! Quelle hallucination étrange m'a dominée?...
— Moi, dit madame Lefebvre, voulez-vous que je vous dise ma façon de penser sur cette affaire? Eh bien, mes chères amies, c'est que ces brigands de monstres, de scélérats, qui ont fait le coup, et à qui je voudrais qu'où le torde... le cou, ne sont pas plus chauffeurs que je ne suis chauffeuse!
— Comment! s'écria-t-on.
— C'est des Autrichiens déguisés!
— Des Autrichiens! répétèrent les dames en riant.
— Oui! reprit madame Lefebvre, je sais ce que je dis, quoi ! Si j'ai pas des manières de langue dorée, j'ai pas la berlue, et je ne suis pas plus bête qu'une autre...
— Mais, ma chère amie, interrompit madame Bonaparte avec sa gracieuse bonté, personne ne vous accuse de manquer de finesse. Mais vousiious parlez des Autrichiens quand il s'agit des chauffeurs.
— Je parle autrichien parce qu'il faut parler autrichien.
— .Mais pourquoi faut-il parler autrichien? demanda madame GeofTrin.
— Parce que, ma petite mère, il n'y a que des Autrichiens qui peuvent avoir, à celte heure, des ducats dans leurs poches avec des grimoires ousque le bon Dieu n'y comprendrait rien.
Tous se regardaient avec étonnement : personne évidemment ne comprenait ce que voulait dire la générale.