LE CHATEAU DE ROQUEBRUNE
A quelques lieues de Fréjus, sur les bords de l'Argens, s'élevait en 1796 un joli château dont il ne reste aujourd'hui que des ruines, habitation renommée à dix lieues à laronde pour sa beauté, sa richesse et l'urbanité bien connue deson propriétaire. Ce propriétaire, estimé etaimédes paysans, M. deNeoules, avait été longtemps sans habiter le château. Enfin, en 1786, au mois de septembre, il arriva de l'Aijou, où il avait passé huit mois; auparavant il avait séjourné en Italie pendant plusieurs années. Que faisait-il en Italie, où l'on supposait qu'il avait dû passer un temps fort long? Personne ne pouvait le dire, aucun des domestiques arrivés à Roquebrune n'ayant accompagné jadis le voyageur. Tous étaient entrés récemment à son service, depuis son retour en France, et pas un ne connaissait quelque chose de la vie passée du maître. Ce qu'ils affirmaient d'une même voix cependant, c'est que M. de Neoules était bon, obligeant, charitable, d'un caractère très doux, qu'il ne voyait personne, ne recevait âme qui vive, et qu'il semblait plutôt fuir que rechercher la société des autres hommes.
Bien que ces renseignements fussent des plus vagues, il fallut s'en contenter néanmoins, attendu que les curieux ne purent en apprendre davantage. M. de Neoules, une fois installé au château, y continua le genre de vie que ses domestiques prétendaient qu'il avait adopté. De 1786 à 1790, c'est-à-dire durant quatre années, pas un visiteur ne se présenta au château, et M. de Neoules ne sortit que deux lois de son parc, encore n'avait-il franchi sa grille d'entrée que pour faire, chaque fois, une absence de douze jours. Où était-il allé? On n'en savait rien. Il était parti seul, sans domestique, et il était revenu de même.
Lors de son premier retour, une vieille femme était assise sur le seuil de la porte de sa maison au moment où le se gneur de Roquebrune traversait le village pour gagner son château; elle remarqua que la monture paraissait harassée de fatigue, que les habits du gentilhomme étaient couverts de poussière et usés comme par une longue route accomplie , et que M. deNeoules, qui chevauchait, la tête penchée sur la poitrine, avait le visage couvert d'une pâleur mortelle. A son second retour, lors de sa seconde absence, M. de Neoules, arrivant du côté opposé, n'avait pas traversé le village ; mais comme il côtoyait le haut cours de l'ArgenS, un paysan qui péchait l'avait vu passer près de lui. Il avait pu observer avec étonnement que le cheval sur lequel revenait le seigneur n'était pas le même que celui sur lequel il était parti. Ce cheval paraissait épuisé ; M. de Neouleb av,ait sa botte gauche crevée et ses vêtements horriblement salis. Il était tellement absorbé dans ses pensées, qu'il ne vit pas le paysan qui le saluait au passage. Celuici avait entendu un soupir rauque, comme un sanglot, s'échapper de la gorge du cavalier. Depuis ce moment, jusqu'en 1792, le propriétaire n'avait plus quitté son château, et personne ne l'avait vu que ses domestiques, lesquels ne sortaient pas plus que leur maître.
Cette année-là, un nouveau bruit circula dans le village et dans les environs et prit peu à peu une certaine consistance. On prétendait qu'une étrangère
LE TA M HO U II DE LA 32e DEMI-BRIGADE
était arrivi e à Roquebrune durant les heures delà nuit, el qu'elle s'était installée au château. Les domestiques, iuterrogés, confirmèrent la nouvelle, et ils affirmèrent que cette étraugère était jeune, très belle, extrêmement distinguée de manières, mais qu'elle n'avait point encore ouvert la bouche devant aucun d'eus. Elle élait arrivée effectivement la nuit : M. de Neoules l'attendait bien certainement, car, quelques jours plus tôt, il avait donné l'ordre de faire préparer un appartement voisin du sien. Il avait veillé lui-même à l'emménagement de cet appartement, auquel oa avait procédé avec un soin et uu luxe exquis.
A minuit, on avait sonné à la grille du château, disaient encore les domestiques. Une femme s'était présentée seule, à cheval, sans aucune suite, sans aucun guide. M. de Neoules était allé à sa rencontre; il l'avait prise dans ses bras, l'avait pressée contre sa poitrine et l'avait conduite ensuite à l'appartement préparé. Aucune parole n'avait été échangée entre eux. Les domestiques comme les paysaus se perdirent en conjectures. Quelques mois s'écoulèrent : les valets, en se rendant à tour de rôle au village ou dans les fermes environnantes pour les besoins du château, racontèrent encore que l'étrangère était toujours au au château, qu'elle paraissait être âgée de vingt ans au plus, qu'elle était plus belle encore que l'on ne l'avait trouvée jadis, qu'elle parlait, et que sa voix était fort douce. M. de Neoules avait exigé que chacun lui obéît aveuglément, ce qui était facile, car elle avait le commandement extrêmement doux et elle paraissait être d'une bonté angélique. Elle n'appelait jamais M. de Neoules que « Monsieur. » Lui la nommait simplement « Uranie. » Il était donc impossible de conclure à un degré quelconque de parenté.
A cette époque, la révolution qui avait éclaté à Paris avait gagné la province, et la réaction contre la noblesse prenait chaque jour des proportions effrayantes. La Provence était en feu. Toulon était livré aux Anglais. La guerre civile et la guerre avec l'étranger menaçaient de désoler la malheureuse province. M. de Neoules, qui jusqu'alors n'avait quitté que deux fois le château depuis sept ans, fit coup sur coup plusieurs absences, mais sans jamais emmener Uranie. Il élait toujours accompagné de deux fidèles domestiques : ces domestiques étaient Julien et Louis. Plusieurs fois on avait cherché à savoir par eux où se rendait leurmaltre, dont les sorties devenaient de plus eu plus fréquentes, mais chaque fois ils avaient absolument refusé de répondre et ils avaient gardé le plus inviolable silence.
Cependant la Terreur régnait en maîtresse absolue. Les émigrés et les suspects étaient poursuivis avec un acharnement effrayant. Les troubles les plus affreux désolaient le département, et, chose étrange, inexplicable, incompréhensible, jamais M. de Neoules n'avait été inquiété. Il était de notoriété publique cependant qu'il avait contribué à sauver plusieurs nobles, qu'il avait caché chez lui trois prêtres auxquels il avait donné les moyens de passer eu Italie. Des cotninissairesde la Convention étaient venus au château el avaient paru avoir le propriétaire, le citoyen Neoules, en parfaite considération. Les événements politiques s'accompli aient donc sans apporter le plus léger chagrin apparent au seigneur de Roquebrune.
A la lui de 1793, l'année do Du ommierlr rersa le
artemenl pour aller assiéger Toulon, que l'amiral
Hood avait mis sur un pied formidable de défen a Le
lui quelques officiers parmi lei [ue ionavail remarqué, à cause d'une circonatane toute particulière, un jeune commandant d'artillei i'e. Lors du passage d'un corps de troupes à Roquebrune
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sans de Roquebrune, qui s'étaient enrôlés dans l'armée républicaine, avaient remarqué qu'à l'instant où ils se quittèrent, le citoyen Neoules et le jeune commandant avaient eu une as'sez longue conférence dans laquelle le propriétaire du château avait paru solliciter ardemment une promesse qu'on supposait que son interlocuteur lui avait faite, carie visage du citoyen Neoules s'était illuminé d'un rayon de bonheur alors qu'il avait serré les mains au commandant.
Le siège de Toulon avait eu lieu. Lors de l'enlèvement du Peli' -Gibraltar, les deux Roquebruuois faisaient partie de la colonne d'attaque, et quelques jours après, quand les parents de l'un deux vinrent les visiter au camp, ils leur firent part d'une scène à laquelle ils avaient assisté et dans laquelle le citoyen Neoules avait joué un rôle dont ils ignoraient la portée. C'était le lendemain de la prise de la redoute, le jeune commandant d'artillerie parcourait le terrain qui avait, la veille, servi de meurtrier champ de bataille. Le citoyen Neoules, arrivé quelques heures auparavant, était avec lui, et tous deux semblaient examiner soigneusement les cadavres, comme pour s'assurer que pas un blessé n'avait été abandonué par les hommes de l'ambulance. Comme ils s'approchaient d'un groupe de soldats morts, Ricord et Fréron, les deux représentants du peuple, arrivèrent jusqu'à eux et parurent apostropher assez violemment le jeune officier. Les soldats, qui étaient à peu de distance, s'étaient avancés et étaient arrivés assez à temps pour entendre ces mots prononcés par Fréron :
« J'exige, au nom -de la nalion, que tu me livres ces deux hommes 1 »
Le commandant désigna deux cadavres étendus à ses pieds :
— Ces hommes que tu demandes, répondit-il au représentant, les voilà!
— Alors, reprit Fréron , fais-nous remettre leurs corps afin que la justice ait son cours.
— Ces hommes ont été tués par les ennemis de la France, en combattant sous le drapeau de la France, répliqua énergiquement l'officier d'artillerie. Quelque coupables qu'Usaient été, ils sont absous maintenant par la mort : vous n'y toucherez pas.
Et en achevant ces mots, le jeune commandant s'était résolument placé entre les représentants du peuple et les cadavres qu'il avait désignés. Fréron et Ricord avaient crié, juré, blasphémé, puis ils s'étaient éloignés en menaçant. Le jeune commandant élait demeuré impassible et, les représentants partis, il avait donné l'ordre d'enterrer sur l'heure les deux corps. Deux paysans de Roquebrune procédèrent à l'inhumation. Ces soins terminés, le commandant avait adressé un geste amical au citoyen Neoules, et celui-ci lui avait saisi la main et l'avait serrée avec effusion, eu paraissant être en proie aune émotion extrême et en pronouçant quelques paroles que les soldats n'avaient pu entendre. Cette scène racontée au village et demeurée inexpliquée, comme tout ce qui touchait le propriétaire do Roquebrune, avait augmenté encore l'impénétrabilité du voile mystérieux qui entourait le citoyen Neoules.
Enfin, la Terreur avait cessé ;à 1794 avait succédé 1798 sans que rien fût change au château. Le citoyen Neoules habitait toujours avec cette I ranie attachée à lui par des liens inconnus; il faisait de temps a autre quelques excursions, toujours en compagnie de Louis .1 ilien, puis il rentrait à Uoquebrune. Au mois de mai 1796, à l'époque où commence ce récit, les choses étaient toujours eu môme état, Le château de Roquebrune avail on aspect pittoresque el solennel qui séduisait au premier coup d'œll : à l'heure où nous arrivoui eh vi rille aux dorun
truites parle temps, le soleil réduirait de I .
ressortir mieux encore toute l'élégante simplicité de sa façade majestueuse. Il était huit heures du matin, le ciel était pur : c'était le lendemaiu de celte uuit orageuse où nous nous sommes arrêtés à la Maison-Noire. Le mistral avait cessé de souiller, et à la tempête furieuse avait succédé le calme d'un beau jour.
Deux personnes étaient enfermées dans une chambre du premier étage de cet appartement que M. de Neoules avait fait décorer et meubler jadis avec un soin si attentif et une coquetterie si minutieuse. L'un de ces deux personnages était une jeune fille, Urauie, la compagne du propriétaire du château, sa femme, sa fille, sa nièce ou sou amie, suivant les suppositions, plus ou moins fondées sur la vraisemblance, de tous ies curieux des environs. L'autre était un homme de quarante à cinquante ans. Ceux qui avaient aidé à propager la réputation de beauté qu'Uranie possédait à quelques lieues à la ronde n'avaient pas servi une cause mauvaise. Sans être belle dans l'acception absolue du mot, Urauie avait en elle un charme entraînant qui la faisait trouver adorable. De taille moyenne, élancée, mince, plutôt maigre que grasse, elle avait unedistiuction parfaite dans toute sa personne. Ses cheveux étaient noirs, la peau du visage un peu brune, le front pur et les tempes gracieusement dessinées. De beaux yeux d'un bleu clair au regard langoureux s'encadraient bien sous de fins sourcils noirs. Les lèvres étaient vermeilles, les dents merveilleusement belles, l'ovale du visage pur et le col aristocratiquement allongé. Les pieds, dont on voyait passer l'extrémité sous la jupe delà robe, étaient minces, petits et cambrés.
Sou interlocuteur était de haute taille; son visage était beau, ses traits vigoureusement accentués, son teint très brun, sur lequel tranchait une barbe épaisse, touffue et d'un noir de plume de corbeau. Il portait un costume d'une coupe étrangère, absolument noir dans toutes ses parties. Uranie et son compagnon paraissaient être en proie à l'émotion la plus vive et la plus douloureuse; une anxiété horrible se lisait sur leurs traits bouleversés. Tous deux étaient très pâles. Un silence gros de larmes régnait entre eux depuis quelques instants.
— Ainsi, dit la jeune fille d'une voix basse et frémissante, ainsi Lucile a été enlevée?
— Oui, répondit le personnage aux vêtements lugubres.
— Et vous ignorez qui a commis ce crime?
— Je ne sais; je ne puis que supposer! La journée et la- soirée avaient été calmes et tranquilles; convaincu que nous n'avions rien à craindre, confiant en Abbolî, dont je connaissais la fidélité, certain que ce lieutenant n'était plus au camp français, que Lucile était seule, enfin, au milieu d'amis dévoués, je crus pouvoir m'absenter pour me rendre à Nice, ainsi que je vous le disais tout à l'heure. Ce fut à mon retour, au point du jour, que j'eus devant les yeux l'horrible spectacle qui me glaça d'épouvante en m'apprenant l'affreuse catastrophe. Abboli, sa femme, leur garçon de ferme étaient morts, et Lucile avait disparu.
— Mais elle a peut-être été tuéel s'écria Uranie en se tordant les mains.
— Non, cela est impossible; j'eusse retrouvé son cadavre. Pourquoi l'aurait-on emportée après l'avoir
inée? Cela n'est pas admissible, je le répète. J'ai fouillé partout et je n'ai rien découvert que des traces de rapt. On l'a enlevée, vous dis-je!
— Mais qui?
— i eux qui ont tué le fermier et pillé la ferme.
— Des voleurs?
— Peut-être! dit l'interlocuteur de la jeune fille.
— Comment les nommeriez-vous? s'écria Uranie. N'ont-ils pas pillé? n'ont-ils pas volé?
— Oui; mais ils ont assassiné. Maintenant, ont-ils assassiné pour voler, ou n'ont-ils volé et assassiné
que pour mettre le rapt sur le compte d'un crime vulgaire? Là est la question !
— Mon Dieul mon Dieu! fit Uranie en sanglotant. Lucile! ma pauvre sœur!... Mais il existe donc des gens qui ont intérêt à s'emparer d'e le?
L'homme fit un signe aflirmatif.
— Et M. de Neoules qui n'est point là pour nous secourir! ajouta la jeune fille avec un accent déchirant.
URANIIÎ
Se remettant un peu, Uranie revint vers son interlocuteur et lui saisit les mains, qu'elle élreignit fiévreusement.
— Cher monsieur Richard, fit-elle d'uue voix suppliante, par pitié, dites-moi la vérité; ne me cachez rien : croyez-vous que Lucile vive encore?
— Je le crois, répondit aussitôt le grave personnage.
— Mais dans quel but avoir enlevé Lucile? Richard secoua la tète et se rapprocha de son inter-
locutrice.
— Aviz-vous oublié la nuit de Pâques? dit-il eu baissant la voix.
Uranie frissonna.
— Quoi! s'écria-t-elle, vous supposez?... L'homme fit un signe affirmatif.
— Oh! dit la jeune fille, ce serait horrible! Ma pauvre sœur serait entre les mains de ces hommes atroces?
— Je le crains, dit Richard.
— Mais il faut la délivrer.
— Ou du moins tout tenter pour le faire; c'est la résolution que j'ai prise, et c'est pour exécuter cette résolution que je suis accouru â Roquebruue. M. de Neoules doit nous prêter son aide.
— Il sacrifiera tout pour sauver Lucile!
— Alors ne perdons pas courage et agissons sans tarder d'uue minute.
— Mais, dit la jeune fille avec désespoir, M. de Neoules est absent du château.
— Quand reviendra-t-il?
— Cette nuit probablement.
— Où est-il allé?
— Je l'ignore.
— Il ne vou6 a rien dit?
— Non; il m'a seulement dit en partant qu'il serait de retour dans la nuit du 20 mars.
— Quinze heures peut-être à attendre encore ! s'écria Richard avec une rage sourde.
— Hélas! oui.
— Mais il sera trop tard pour agir. Déjà j'ai perdu plus de vingt-quatre heures. Quand M. de Neoules sera revenu, le temps qu'il mettra encore à courir sur les traces des bandits, ce sera deux jours entiers. Qui sait, avec un tel espace de temps devant eux, ce que peuvent faire de pareils hommes.
Pauvre sœur Lucile ! s'écria Uranie en fondant en
larmes.
R ne faudrait pas perdre une seconde! dit Richard.
Uranie se retourna bruquement vers lui ; ses larmes avaient cessé de couler; une résolution énergique se lisait sur ses traits.
— Que vous faut-il? demanda- t-elle.
De l'argent, des hommes et des chevaux, répondit
Richard. Les bandits ont emporté notre trésor et emmené nos chevaux; je n'avais que celui que je montais. Oh! ils ont tout calculé pour retarder les poursuites.
— De l'argent, des hommes et des chevaux? répéta
Urauie.
— Ouil dit Richard.
La jeune fille courut vers uu meuble, l'ouvrit, le fouilla, et eu tira deux sacs pleius qu'elle déposa sur une table devant Richard.
— Voici sept mille fraucs en or ! dit-elle.
Puis elle courut à une sonnette, qu'elle agita violemment. Un valet et une camériste parurent presque aussitôt à la fois par deux portes différentes.
— Jérôme, dit TJrauie eu s'adressant au valet, il reste six chevaux daus les écuries, sans compter Aspasie?
— Oui, mademoiselle, répondit Jérôme.
— Qu'on les selle sur-le-champ, ainsi qu'Aspasie.
— Oui, mademoiselle.
— Prévenez Georges, Henri, Isidore, Pierre et Mistral, qu'ils s>'apprètent sur l'heure, vous aussi. Prenez des armes et teuez-vous prêts à partir dans dix minutes.
Jérôme s'inclina et sortit vivement.
— Mon amazone, mes pistolets et mon couteau de chasse I ajouta Urauie en se tournant vers la femme de chambre.
— Accompagnerai-je mademoiselle? demanda celle-
— Non; allez vite !
La camériste sortit. Uranie reviut vers Richard.
— Sept mille francs, six hommes sûrs et bien armés et six bons chevaux, est-ce suffisant ?.demanda-t-elle.
— Oui, répondit Richard.
— Alors ne perdons pas un instant.
— Quoi 1 vous allez partir?
— Sans doute; ne dois-je pas tout tenter pour sauver ma sœur?
— Mais M. de Neouleo?
— Il approuvera tout ce que j'aurai fait. Et s'il revient avant noire retour?
— Je vais lui laisser uue lettre qui le préviendra et le mettra à même de venir dous rejoindre.
Et Uranie, courant à son bureau, se mit à écrire rapidement; Richard la regardait avec admiration.
— Que ne suis-je votre véritable père, dit-il; combien je serais fier de tels enfants !
— Et nous serions plus fières encore d'un père tel que vous, mousieur le comte, répondit Uranie.
— Silence 1 dit vivement Richard.
— Personne ne peut nous entendre!
Uranie écrivait toujours. Quand elle eut achevé son épître, elle la plia, la cacheta et sonna de nouveau. La camériste se présenta.
— Virginie, dit la jeune fille, dès que M. de Neoules sera rentré, et avant même de lui avoir annoncé mon absence, vous lui remettrez cette lettre. Maintenant venez m'habiller.
Uranie sortit précipitamment. Dix minutes après elle rentrait en costume de cheval. Elle était plus charmaule encore ainsi, et Richard ne put retenir sur ses lèvres un souriro d'admiraliou.
— Parlons, mon ami I dit la jeune fille en tendant la main à son compagnon.
Tous deux descendirent dans la cour du château. Les six domestiques étaient prêts, tous bien armés comme des chasseurs et tenant chacun par la bride un excellent cheval au poil luisant. Uu valet d'écurio maintenait deux autres moutures. Uranie sauta lestement sur l'une, Richard enfourcha l'autre. Les valets se mirent rapidement en selle.
— Virginie, dît Uranie à la camériste, rappelezvous ma recommandation : ma lettre à M. de Neoules avant même de lui avoir auuoucô mon départ.
Puis, se retournant vers Richard, après que la servante cul répondu par un signe affirmatif :
— Quelle route? demanda-t-elle.
— Je vous le dirai quand nous aurons dépassé
Roquebrune, répondit Richard en lançant autour de lui un regard sombre.
Uranie rendit la main; son cheval bondit en avant; Richard était près d'elle Les six domestiques les suivaient à courte distance. Tous deux disparurent dans un tourbillon de poussière.