LB SOUPER
— Morbleu! grommela Maurice avec colère, la tempête aurait bien pu n'éclater qu'une heure plus tard! j'aurais eu le temps de gagner le Luc! »
Et il essaya encore, mais en vain, de forcer son cheval.
« Où diable trouverai-je un abri dans ce pays perdu? continua-t-il. Impossible de continuer ma route par un temps pareil : c'est un retour du déluge! »
Un bruit sourd retentit sur sa gauche; Maurice se tourna vivement. Il vit une nappe d'eau écumante descendant de la montagne et se ruant sur la route qu'il suivait. C'était un étroit sentier métamorphosé en cascade furieuse. Maurice laissa échapper de ses lèvres un juron énergique.
« La route va être inondée ! dit-il ; je me ferai noyer ici en pure perte! Ma foi! te général me mettra aux arrêts, s'il le veut,mais ce serait folie que de poursuivre ma route. Allons, je vais retourner à Flassans demander l'hospitalité à ce marquis italien. »
Maurice fit tourner son cheval. Cette fois, l'animal, qui n'avait plus le veut ni la pluie dans les naseaux et qui sentait le danger, partit au grand trot sans avoir besoin d'être appuyé par l'éperon. Le péril augmentait effectivement de minute en minute. Tous les sentiers des montagnes aboutissant sur la route, étroite et bordée de rochers, formaient torrent et inondaient le chemin encaissé. Le cheval du lieutenant de la 32» avait de l'eau par-dessus les sabots, et cette eau montait avait une rapidité véritablement effrayante, lorsque Maurice aperçut au loin les cimes des sapins entourant la Maison-Noire.
Il y avait plus de deux heures qu'il avait quitté M. de Neoules, et le marquis italien ne devait attendre personne par un temps pareil; aussi Maurice ne s'élonna-t-il nullement du silence profond qui répondit à son premier appel. Mais comme l'orage ne discontinuait pas de violence, comme la pluie redoublait, comme il se sentait trempé d'eau et transi de froid, le lieutenant perdit patience et, se suspendant à la chaîne de la clochette, il l'agita avec une énergie qui produisit un carillon prolongé. Quelques instants après, un guichet, pratiqué dans le battant de la porte, s'entrouvrit, et deux yeux noirs brillèrent de l'autre côté de la grille.
— Qui est là? dit une voix rude que Maurice reconnut aussitôt pour l'organe cuivré du marquis italien.
— Moi, citoyen, le compagnon de M. de Neoules, répondit Maurice, qui vieul à son tour réclamer celte hospitalité que vous lui avez offerte, qu'il a refusée, et que les circonstances le contraignent à accepter.
— Oh I mille pardons, citoyen, je ne vous voyais pas au milieu des ténèbres qui vous entourent I répondit l'Italien avec empressement.
Aus.sitôt les verrous crièrent, la serrure grinça et la porto s'ouvrit.
— Couduisez par ici votre cheval, continua le marquis; mon écurie n'est pas belle, mais votre mouture y trouvera bonne provende.
— C'est ici la demeure du citoyen de Neoules? demanda le cavalier. (Page 31.)
Maurice était ent ré et il tirait après lui son cheval, avec lequel il traversa une petite cour, conduit par le marquis qui dirigeait ses pas. L'écurie ("tait située dans un petit bâtiment à demi délabré et qui n'avait pas même de porte. Maurice fut tout surpris de trouver trois chevaux dans cette écurie. Il se souvenait que le marquis italien avait répondu à M. de Neoules qu'il n'avait qu'un seul cheval. Sans doute le signor Ghivasso remarqua l'expression de la physionomie de l'officier et en comprit le sens, car, s'avançant vers lui, tandis que Maurice débridait et dessellait sa monture :
— Ma pauvre maison sera bien honorée dans une seule nuit, dit-il d'une voix insinuante, car elle aura reçu, grâce à la tempête, des hôtes qui eussent probablement passé par un beau temps devant la porte sans même y jeter un regard.
— Avez-vous donc d'autres hôtes que M. de Neoules et que moi? demanda Maurice.
— Oui, citoyen, un noble seigneur de mon pays et
un brave citoyeD du vôtre sont venus me demauder un refuge contre l'orage, et vous voyez leurs chevaux à ce râtelier.
Ce que disait le marquis italien était tellement probable, que Maurice se repentit de l'étonnement qu'il avait presque manifesté clairement.
— Maintenant, reprit l'Italien, si vous voulez bien le permettre, je vais avoir l'honneur de vous conduire dans votre chambre.
— Je dé=irerais avant tout voir mon ami, monsieur de Neoules.
— Si vous voulez bien me suivre, dit le marquis en s'inclinant en signe d'acquiescement.
Les deux hommes traversèrent la petite cour et gagnèrent un vestibule sur lequel s'ouvrait un escalier. Le marquis Chivasso, s'effaçant pour laisser passer le lieutenant, l'engageait du geste à franchir les degrés, lorsqu'une lumière soudaine brilla au premier étage, et un charmant petit pied, apparaissant sur les marches supérieures, fit lever la tète à
Maurice. Ce fut avec peiue que le jeune officier maîtrisa un cri d'admiration prêt à s'échapper de ses lèvres. Une charmante femme venait de lui apparaître dans tout l'éclat de la beauté, dans toute la fraîcheur de la jeunesse. Celte jeune femme ou cette jeune fille (Maurice ne savait pas encore) pouvait avoir vingt aDS au plus. De taille moyenne, élancée, svelte et gracieuse, elle avait une tournure d'une élégance extrême et sa personue était empreinte de la plus exquise distinction. Sa figure, sans être irréprochable comme lignes, avait une suavité de contours et une harmonie de tra.ts qui séduisaient au premier coup d'œil. De grands yeux bleus, une petite bouche, un joli nez, des lèvres vermeilles découvrant des dents nacrées et un front poli encadré sous les flots d'épais rouleaux de cheveux noirs formaient l'ensemble. Une teinte de tristesse profonde et de mélancolie sombre était empreinte sur cette physionomie aimable;lesjouesétaient extrêmement pâles, et les yeux étaient entourés d'un cercle de bistre qui rehaussait encore l'éclat des prunelles. Devant celte charmante apparition, Maurice s'était reculé en s'inclinant respectueusement.
— La signora Josefa, ma nièce ! dit le marquis italien en désignant la jeune fille.
Puis, avant que Maurice eût eu le temps de répondre à la présentation :
— Nous montons auprès du citoyen Neoules, ajoutat-il en s'adressant à sa nièce.
— Ah! fit celle-ci d'une voix calme et douce, vous allez déranger votre hôte, mon oncle.
— Comment! reprit le marquis, n'est-il pas avec le valet blessé?
— Non, il vient de quitter son domestique que nous avons pansé ensemble. Le blessé s'est endormi et M. de Neoules s'est alors retiré dans sa chambre; il était extrêmement fatigué, et je crois qu'jl dort à cette heure.
— Le citoyen désire le voir? dit le marquis en faisant signe à Maurice de monter.
— Non! non! fit celui-ci avec vivacité. Si M. de Neoules repose, après cette journée de fatigue et d'émotion, je ne veux pas le troubler. J'aurai le plaisir de le voir demain matin avant de partir. Je vous demanderai seulement, monsieur le marquis, d'avoir l'obligeance de me conduire à la chambre que vous me destinez; je suis trempé jusqu'aux os et j'ai hâte de faire sécher mon uniforme-
— Ensuite, vous redescendrez souper avec nous, s'empressa de répondre le marquis du ton le plus aimable. Mes deux hôtes sont arrivés après que le citoyen Neoules avait pris son repas, et Us vous attendront. Je vais avoir l'honneur de vous conduire.
Et, prenant des mains de Josefa la lumière que celle-ci tenait, il se hâla de passer le premier pour éclairer le lieutenant. La jeune fille s'effaça le long de la muraille, Maurice la salua de nouveau en passant et il suivit le marquis. L'Italien conduisit son bote au second étage de la maison, et, ouvrant la porto d'une chambre modestement meublée, il l'engagea à y péuélrcr.
— Je vous demande pardon s'il n'y a pas de serrure à votre porte, dit le marquis en souriant et eu faisant remarquer à Maurice la place vide sur le montant de bois, mais je suis pauvre, et les réparations coûtent bien cher par le temps qui court. Au reslr, il n'y a dans toute la maison que moi, ma nièce et mes bûtes.
— Je suis désolé de l'cmbarrras que je vous donne, citoyen, répondit Maurice Une hotte de paille et un hangar étaient au besoin tout ce qui nie couveuaii; un militai en campagne n'a pas le droit du se montrer difficile.
— Veuillez vous hâter, citoyen; le souper sera cuit dès que vous descendrez.
EtChivasso, saluant amicalement le lieutenant, disparut en repoussant la porte, qui demeura entrebâillée. Maurice s'approcha de la cheminée, dans laquelle brûlait un bon feu, et se mit en devoir de réparer les préjudices causés à sa toilette par la tempête, la pluie et le mistral. Tout en s'occupant de faire sécher ses habits et d'éponger l'eau dont ils ruisselaient, Maurice examinait machinalement la pièce qui allait lui servir de chambre à coucher. Un vaste lit à colonues garnissait tout un panneau; un bahut et quatre chaises en compagnie d'une petite table composaient le reste de cet ameublement primitif.
Les murailles étaient peintes; mais la peinture, détériorée par le temps et par l'humidité, était parsemée de taches noirâtres et de places écaillées. Maurice s'approcha ensuite de la fenêtre et continua son examen, de l'intérieur à l'extérieur, à la clarté rougeà'.re des éclairs. Sa chambre donnait sur le derrière de l'habitation, et ce qu'il pouvait voir complétait, ;.vec ce qu'il avait déjà remarqué du côlé de la route, une idée à peu près exacte de ce qu'était la Maison-Noire. Ce devait être une antique demeure ayant eu jadis de vastes dépendances, quelque reste d'un château seigueurial bâti du temps des croisades. Une aile en avait été évidemment reconstruite pour servir de logis, et sans doute celte aile communiquait par des passages et des souterrains avec le reste de l'édifice à moitié en ruines.
La chapelle de l'ancien château était devenue l'église du village; car celte chapelle était reliée aux bâtiments existants par un passage couvert placé entre deux murailles. Le cimetière de Flassans élait adossé au château et avait dû être bien certainement établi, par un caprice bizarre d'un propriétaire, dans l'ancien jardin de plaisance. Une belle pièce d'eau touchait aux murs : elle eccupait l'espace où avaient été les fossés. Un pont de planches la traversait, et de l'autre côté, on entrait dans cette vaste forêt de sapins qui entourait le village et grimpait le long des flancs des montagnes. Enfin, du côté opposé au cimetière et à l'église était le jardin potager de l'habitation. Maurice venait de terminer cet examen rapide des lieux, et il endossait son uniforme à demiséché pour descendre souper, lorsqu'en se rapprochant encore de la fenêtre, il crut voir des ombres se mouvoir daus les ténèbres du cimetière. Un éclair rapide, qui déchira les nues et illumina l'horizon, lui permit de distinguer nettement trois hommes occupés autour d'une pierre blanche comme celle d'uu sépulcre.
Mais l'éclair passé, la pluie, redoublant et augmentant l'intensité des ténèbres, ne permit pas à Maurice de s'assurer s'il avait réellement contemplé ce qu'il croyait avoir vu. S'interrogeaut lui-même, il demeurait immobile, et peut-être allait-il ouvrir la fenêtre pour être à même de mieux examiner l'extérieur, lorsqu'un léger bruil, relentissaut au-dessus de sa tête, lui fit brusquement lever les yeux.
Une trappe venait de s'ouvrir au plafond ; une main blanche et fine passa dans l'ouverture. Maurice eu Irevil un scintillement rapide, des éclairs de auaoi éclatantes parlaul d'un même foj er, comme les rayonaements produits par une pierre précieuse, diainani, rubis ou émeraude : c'était une bague qui brillait au petit doigt de la main. Cette main tenait un papier. Le papier, lâché, s'envola par la chambre et vint tomber aux pieds du lieutenant; la trappe sVlail refiTinée.
— Une signifie celte manière de posteaux loi lu >>? — dit Maurice en souriant et en ramassant le papier, qu'il déploya et qui était recouvert d'une écriture
« Fermez immédiatement votre porte, lut-il avec étonuement. Placez un meuble devant et assurezvous avant de continuera lire, que personne ne peut vous surprendre. »
— Qu'est-ce que cela veut dire? fit le lieutenant en regardant le plafond.
Nulle trace de trappe n'y apparaissait. Maurice demeura un moment immobile et comme réfléchissant profondément. Puis, comme après tout, la recommandation que lui adressait l'auteur de l'épitre n'avait rien qui pût paraître bien extraordinaire en parlant d'une porte que ne fermait aucune serrure, il attira un fauteuil et le plaça devant le battant, de manière à le maintenir clos. Ensuite il revint se poser devant la lumière.
— Est-ce que ce marquis italien voudrait se donner le plaisir de mystifier un officier fiançais I reprit-il en ouvrant de nouveau la lettre mystérieuse.
Mais à peine eut- il lu quelques lignes, qu'il devint affreusement pâle, et il étouffa un cri prêt à jaillir de sa gorge, tandis que sa main frémissante saisissait les pistolets qu'il avait déposés sur le manteau de la cheminée.
Voici ce que contenait l'épitre parvenue d'une façon aussi singulière au lieutenant de la 32°:
« Ne vous étonnez pas! ne poussez pas un cri! Que rien ne décèle l'émotion que va vous causer ce que vous allez lire. Un crime vient d'être accompli dans cette maison. M. de N,eoules a été assassiné il y aune heure! »
C'était en achevant la lecture de ces quelques lignes que Maurice avait pâli et que sa main avait cherché ses armes. Mais ne pouvant encore en croire ce qu'il lisait, il se contint et reprit en parcourant le papier :
« Il est inutile que vous vous exposiez. Aucun secours n'est plus possible. Les monstres savent accomplir leurs œuvres de destruction. Votre ami mort, on s'est approprié toutes les valeurs qu'il portait sur lui. Maintenant c'est à votre existence que l'on en veut ; mais, comme on vous connaît, comme on vous sait brave, fort, bien armé et décidé à la lutte, on ne tentera rien ouvertement.
« Au souper, on vous comblera de soins, d'attentions et de prévenances : défiez- vous de tous ceux qui vous entoureront. On ne vous attaquera pas, on ne vous frappera pas : Ou vous fera boire une liqueur qui vous endormira d'un sommeil léthargique, comme a été endormi M. de Neoules. Vous remonterez dans votre chambre sans ressentir autre chose qu'un léger mal de tète; puis, vous vous endormirez pour ne plus vous réveiller, car, à deux heures du matin, vous serez égorgé dans votre lit. Ceux qui souperout avec vous pousseront l'astuce jusqu'à boire du même breuvage que celui qui doit vous être fatal, mais ils auront pris, avant le repas, un contre-poison puissant qui empêchera les effets du narcotique.
« Vous seriez donc perdu sans ressource si la personne qui vous écrit n'avait résolu de vous sauver. Que pourriez- vous faire? Trois hommes seront eu face de vous, sept autres sont cachés dans les souterrains de la maison et se tiennent prêts à s'élancer au premier signal.
« Dissimulez donc! ne demandez même pas à voir votre compagnon : trop d'insistance pourrait éveiller l'attention et vous perdre. Je vous répète que, vous éveillé, vous u'avez rien à craindre : on n'agira que durant votre sommeil. Plus tard, je vous expliquerai pourquoi. Soupez donc sans que rien puisse faire supposer que vous avez connaissance des desseins des assassins.
Mangez et buvez à votre guise de tout ce que l'on vous offrira. Seulement, au dessert, acceptez et mangez, à vous seul, la pomme que vous présentera, la siguora Josefa. Mangez cette pomme sans l'éplucher, sans la fendre, mangez même les pépins. Elle renfermera l'antidote puissant qui doit détruire l'effet du poison que vous aurez bu. Si ce fruit vous semble amer, nauséabond, répugnant, n'eu témoignez î-ten, ne le rejetez pas : il vous sauvera. Maintenant que dois-je ajouter pour vous convaiucre et vous déterminer à suivre mes instructions? Ne croyez pas à une mystification !...
— Cela en a cependant tout l'air, dit Maurice en interrompant sa lecture.
« Ne croyez pas que jeveuille vous tromper ni que je sois votre ennemi, » continua le lieutenant eu revenant à ton épitre. «Si cela était, pourquoi vous préviendrais-je? Dans quel but agirais-je ainsi que je le fais? »
— C'est vrai! dit encore Maurice. Corbleu ! ce pauvre M. de Neoules serait-il réellement mort, et serais-je, moi, bel et bien, dans un coupe-gorge ? Dix hommes! si l'auteur de cette lettre dit vrai, je suis perdu, et tout à fait perdu! Comment lutter? Je ne connais ni mes ennemis, ni les êtres de cette maison!
Tout en réfléchissant, Maurice avait repris ses pistolets qu'il examinait et dont il faisait jouer les batteries.
— La poudre a été mouillée par la tempête ! continua-t-il, et j'ai laissé ma poire dans les fontes de ma selle. Si on a l'intention d'attenter à mes jours, ou on aura pris ma poudre ou on l'aura abimée. S'il y a danger pour moi, il n'est plus temps d'agir. J'ai mon sabre! mais que pourrais-je contre dix hommes? En tuer deux ou trois et être massacré ensuite!
Maurice se prit à marcher à grands pas.
— Tout cela est un conte! dit-il en s'arrètant. Puis il reprit sa marche par saccades.
— Corbleu! s'écria-t-il à demi- voix, comment savoir la vérité?
Et froissant entre ses doigts crispés l'épitre révélarice, il chiffonna le papier; puis, le dépliant de nouveau, il le plaça eu pleine lumière pour en relire le contenu. Cette fois encore Maurice étouffa un cri, mais ce cri n'avait pas la même intonation que celui qu'il avait déjà arrêté sur ses lèvres. C'est qu'il venait d'apercevoir deux lignes qu'il n'avait point encore lues. Ces deux ligues contenaient cette phrase qui pouvait à bon droit passer pour un hiéroglyphe :
« Si vous refusez d'avoir foi en moi, si vous n'acceptez pas la pomme que la signora vous offrira, L. G. D. deviendra A. B. H.
— Lucile! murmura Maurice. Que signifient ces signes connus de nous seuls? Qui a pu les révéler? Qui donc a écrit cette lettre?
Il parait que ce qui eût été un hiéroglyphe pour tout autre n'en était pas un pour l'officier d'état-major.
— Oh! dit-il encore, celte fois je dois croire! j'obéirai !
Et prenant la lettre, il lut sur un bout de papier séparé et collé évidemment après coup à la missive écrite :
« Après souper, vous remonterez dans votre chambre. Une fois là, barricadez votre porte et attendez votre libérateur. Surtout ne vous étonnez pas de la façon dont il parviendra jusqu'à vous. Brûlez ceci, et que pas un de vos traits ne trahisse votre pensée. »
Maurice jetaaussitôl et sans hésiter le papier au feu; puis, il alla enlever le siège placé devant la porte. Il achevait à peine de prendre ce dernier soin, lorsque le battant s'ouvrit et que le marquis Chivasso parut sur le seuil.
— Eh bien 1 mon cher hôte, dit-il en souriant. Je crois vous avoir laissé tout le temps nécessaire pour vous remettre et vous sécher? Êtes- vous prêt à souper?
— Tout prêt, citoyen, répondit Maurice en prenaat son chapeau.
— Alors, si vous voulez bien me faire l'honneur de me suivre, je vais vous montrer le chemin.
Le marquis italien, s'inclinant profondément, passa devant son hôte qui le suivit.
— Oh 1 fit Maurice en se mordant les lèvres. Ces hommes que j'ai vus agenouillés dans le cimetière !...
Le marquis, qui tenait une bougie allumée, se retourna pour éclairer le lieutenant :
— Mille grâces, citoyen ! dit Maurice de sa voix naturelle.
Les deux hommes atteignaient le premier étage.
— Est-ce donc par ici qu'est le citoyen Neoules? demanda le lieutenant.
— Cette porte est celle de sa chambre, répondit l'Italien eu désignant une porte et en baissant la voix. Je regrette que vous n'ayez pu le voir; mais il repose, demain matin vous lui ferez vos adieux.
Maurice remarqua que son interlocuteur descendait plus rapidement en prononçant ces paroles. Il le suivit en étouffant un soupir. En passant dans un couloir qu'avait enfilé son guide, Maurice aperçut tout à coup des taches rouges sur la muraille.
— On dirait des taches de sang! fit-il observer avec un calme parfait.
— Oh 1 répondit en souriant l'Italien, c'est le sang des poulets que nous allons manger. Les derniers qui me restent et que je suis trop heureux d'avoir conservés pour une telle circonstance.
Le marquis s'était arrêté, et il ouvrit une porte à deux battants.
— Veuillez prendre la peine de passer, citoyen ! ditil en s'effaçaut le long du mur.
La salle à manger dans laquelle venait de pénétrer Maurice était d'assez belle apparence, et contrastait par son ameublement presque riche avec la pauvreté qu'affectait le reste de la maison. Une table recouverte d'une nappe blanche et de belles vaisselles occupait le centre de la pièce. Deux candélabres garnis de bougies éclairaient cette table et envoyaient leurs rayons lumineux jusque dans les angles les plus reculés de la salle. Un bon feu, flamboyant dans la cheminée, joignait sa clarté à celle des bougies. Deux hommes étaient assis devant celte cheminée et se chauffaient les jambes tout en causant. L'un de ces hommes pouvait avoir cinquante ans : il était grand, bien fait et très élégant dans toute sa personne. Son costume, d'ancienne date, était celui qui avait été de mode sous la Terreur. Son habit de drap, son gilet à la Robespierre, ses culottes de panne rappelaient les modes en vogue chez les jacobins. La physionomie de ce personnage était mobile, expressive, exlrêtnemeut intelligente : ses yeux lançaient des éclairs.
Son Interlocuteur, de quelques années plus jeune, était très long, très mince, très fluet de corps et de tête, ses gestes avaient quelque chose de désordonné comme si ses membres eussent été disloqués. Une longue tète, un long nez pointu, une bouche grande aux lèvres minces et rentrées, s'harmonisaient bien avec le torse anguleux et les jambes sèches du personnage. Il était vôtu on bourgeois aisé de l'époque, mais ses habits défraîchis attestaient un récent voyage péniblement accompli. Eu entendant la porte s'ouvrir, les deux hommes s'étaient retournés avec
vivacité, et ils se levèrent poliment pour rendre à Maurice le salut que celui-ci leur adressait. Le marquis Chivasso suivait son hôte et il passa rapidement devant lui :
— Le citoyen Maurice Bellegarde, dit-il en présentant Maurice et en s'adressant aux deux causeurs. Lieutenanlà la 32° demi-brigade de l'armée d'Italie et officier d'ordonnance attaché à l'état-major du général Berthier.
Maurice regarda son interlocuteur avec étonnemenl. Il n'avait prononcé devant lui ni son nom de famille, ni parlé de sa situation à l'armée, et cependant le marquis le présentait pour tel qu'il était réellement. L'Italien remarqua l'étonnement du jeune officier et il se mil à sourire :
— Votre ami, monsieur de Neoules, m'a beaucoup parlé de vous. Voilà comment il se fait que je vous connais, citoyen. Mais maintenant que j'ai eu l'honneur de vous présenter à mes hôtes, permettez-moi d'achever mon œuvre et de faire pour eux ce que j'ai fait pour vous.
Puis, s'avançant d'un pas et désignant d'un geste poli le premier des deux causeurs, celui au gilet à la Robespierre :
— Le citoyen Camparini, continua-t-il. Si nous étions en Italie, au lieu d'être eu France, je prononcerais le signor marquis Camparini, l'un des illustres descendants de l'une de nos plus antiques familles florentines, mais la République a rayé les titres de noblesse, et le citoyen se conforme aux volontés nationales du pays qu'il habite.
— Avec d'autant plus d'empressement, se hâta d'ajouter le citoyen Camparini, que j'agis dans ce sens par principes et par conviction.
Maurice salua sans répondre.
— Le citoyen Pick! continua le marquis Chivasso en passant au second personnage. Un des plus intelligents cultivateurs de la contrée.
Maurice salua encore sans prononcer une parole.
— Maintenant que vous vous connaissez, citoyens, poursuivit le marquis, permettez-moi de vous laisser seuls ensemble durant quelques instants. Je veux veiller moi-même aux apprêts de notre souper.
En achevant ces mots, le marquis présenta un sK'ge à Maurice, puis, quand il vit celui-ci installé entre ses deux autres hôtes, il quitta vivement la salle à manger.
— Citoyen, dit aussitôt Camparini en croisant ses jambes l'uue sur l'autre, je dois, avant d'aller plus loin, réclamer de vous une discrétion absolue sur notre rencontre.
— Pourquoi? demanda Maurico avec étonnement.
— Parce que, tel que vous me voyez, je suis au plus mal avec les citoyens directeurs. Ou m'accuse d'être un ancien terroriste, ce qui est une sottise. J'ai été fort lié, il est vrai, avec Robespierre, avec Saint-Just, avec Fouquier, mais je n'ai jamais partagé cependant leurs convictions politiques. Eh bien 1 aujourd'hui, on me reproche ces anciennes liaisons comme des crimes, et peu s'en faut que je ne sois déporté ces jours-ci. Je ne me cache pas, mais pourtant je fuis prudemment la trop grande lumière : voilà pourquoi, citoyen lieutenant, je réclame votre discrétion à propos de notre rencontre.
— ,Io suis soldat, citoyen, répondit Maurice, et je m'occupe bien plus de la guerre avec l'Autriche que des menées politiques intérieures. Je n'ai aucune mission pour agir coulro vous ; donc ne craignez p*s, de ma part, une Indiscrétion qui pourrait vous compromettre.
— Mille grâces! Jo sais jusqu'à quel point ou peut compter Fur votre parole.
— l'ialt-il? lit Maurice, surpris do la réponse.
— Le coucitoyen Chivasso, mou excellent ami, ne
m'eût-il pas fait l'honneur de vous présentera moi tout à l'heure, que j'eusse su en présence de quel homme de cœur je me trouvais.
— Citoyen 1 dit Maurice embarrassé par ce compliment lancé à brûle-pourpoint.
— N'est-ce pas le citoyeu Maurice Bellegarde qui, parti simple soldat en 1792, poursuivit Gamparini, a gagné une blessure et ses galons de sous-officier à Mayence, en s'emparant, à la tète de quelques intrépides, d'un canon prussien? N'est-ce pas lui qui a enlevé deux drapeaux, tué quatre officiers supérieurs de sa main et fait prisonnier un général autrichien à Melogno, ce qui lui valut le titre d'officier, donné sur le champ de bataille par le géuéral Masséna? N'est-ce pas lui enfin que Berlbier a distingué à Loano, où il s'est conduit d'une manière si brillante que le chef d'état-major de l'armée a voulu l'attacher à son service? Dites, lieutenant, avais-je besoin que le citoyen Maurice Bellegarde me fût présenté pour le connaître?
— J'avoue que les particularités de ma vie auxquelles vous faites allusion sont vraies, répondit Maurice, mais j'ignore, citoyeu, à qui ou à quoi je dois attribuer la connaissance intime que vous paraissez avoir de ma vie militaire.
— Je vous étonnerais bien davantage si je vous parlais des circonstances de votre vie privée, répondit C;impariui.
Maurice fit un mouvement brusque, mais il n'eut pas le temps d'interroger. La porte s'ouvrit de nouveau, et le citoyen Chivasso paraissait sur le seuil, suivi aussitôt par la charmante femme que le lieutenant avait rencontrée déjà peu d'instants après son arrivée à la Maison-Noire. Le marquis et sa nièce se dirigèrent vers lenrs hôtes et les invitèrent à prendre place à table. Un vieux domestique, aux cheveux blanchis par l'âge, entra au même instant, portant un énorme plat sur lequel s'étalaient quelques poulets dorés par le feu. Ce domestique composait tout le service du marquis italien, lequel s'excusa auprès de ses hôtes et réclama leur indulgence pour la mesquinerie du service. Tous les convives avaient pris place : Chivasso au centre ayant le marquis Gamparini à sa droite, et sa nièce à sa gauche. Le citoyen Pick venait après Josefa; et Maurice, assis entre lui et Campariui, se trouvait ainsi placé presque en face de la jeune fille. En attirant à lui son siège, Maurice, qui ne quittait pas des yeux la jeune fille depuis son entrée dans la salle, Maurice tressaillit violemment. Ses regards avaient rencontré une bague surmontée d'une magnifique émeraude qui scintillait au petit doigt de la main droite de la nièce du marquis, et cette bague jetait des feux semblables à ceux qui l'avaient un instant ébloui lorsque, seul dans sa chambre, il avait vu apparaître la main tenant la mystérieuse lettre.
Tout ce qui s'était passé, et que le lieutenant commençait déjà à prendre pour un rêve, lui revint aussitôt à la pensée, tout le contenu de la lettre se retraça dans sa mémoire : il frissonna en songeant à M. deNeoules, et involontairement il pressa entre ses doigts crispés le manche du couteau placé devant lui sur la table. Josefa ne semblait accorder aucune attention au jeune lieutenant. Maurice reporta alors ses regards sur le marquis Camparini qui avait eu avec lui une si étrange conversation, et qui paraissait connaître à fond son existence entière. Campariui avait saus doute grand'faim, car il semblait complètement absorbé par le découpage d'un poulet que son ami Chivasso avait fait poser sur son assiette. L'autre convive, le citoyen Pick, dégustait à petites gorgées et avec un air de contentement tout béat un verre de vieux vin de Lamalgue qu'il s'était amoureusement versé. Le propriétaire de la Maison-Noire mettait le plus grand empressement à s'occuper de ses hôtes, et
sa nièce veillait à ce que l'unique valet fit convenablement le service.
Eu examinant cet ensemble, qui décelait les intentions les plus pacifiques de la part de ses compagnons, le lieutenant secoua la tête comme pour en chasser les pensées qui l'assiégeaient, mais ses yeux rencontrèrent encore l'émeraude élincelante, et un nouveau frissonnement agita tout son corps.