‹ Le tambour de la 32e demi-brigadeChapitre 110 sur 220 · LE MINISTRE DE LA POI.ICB · texte numérisé non relu

LE MINISTRE DE LA POI.ICB

Le ministère de la police était de création récent . Sur la proposition du Directoire, qui demandait qu'on réunît dans une même main, pour obtenir une pression plus grande, la surveillance politique poui déjouer les complots et contenir les séditieux, et les attributions de la police municipale pour toute l'étendue de la République, le conseil des Cinq-Cents avait voté la création d'un septième ministère.

Le premier ministre de la police générale avait été Annan 1-Gaslou Camus, entré en fonctions le 2 janvier 1790 et démissionnaire le 4 du même mois.

\ c ministre de deux jours avait succédé Merlin Douai qui garda ses fonction trois mois; puis vinrent Cochon de Lappareut, Lenoir la Roche, Sotin de la Coiudieie, Doudeau, le Cu'lier, Pierre Duval, Bourguignon-Dumolard, qui cessa ses fonctions le 20 juillet 1799.

Eu trois années et six mois, le ministre de la police générale avait dû neuf fois changer de maiuson portefeuille; chique ministre n'avait pas, en moyenue, excercé même cinq mois. Si l'on réfléchit à l'importance d'un tel ministère, si l'on pense a ce qu'il faut de soins, d'étude, d'attention, d'habitude, <IVx reice cnliu pour faire uu bon ministre du la police, on comprendra combien celte succession de pouvoirs éphémères avait dû être peu c< mpatible avec les services ;i renilr ),

U t'avait pu faire chacun de ces ministres? I

peine s'il avait pu être installé, et cependant, durant ces trois années et demie, ou avait vu naître et éclater conspirations sur conspirations : la conspiration Babeuf, celle de Brottier et de la Ville-IIurnois, l'événement du 18 fructidor, et tant d'autres faits qui provoquaient l'anarchie et semaient l'inquiétude.

Le Directoire, qui avait beaucoup espéré dans la création de ce ministère et qui n'en recevait aucun secours, cherchait un homme inlellig ut, capable, fort et énergique. Cet homme il crut l'avoir trouvé, et il le trouva en effet : ce fut Fouché.

Fouché fut nommé ministre de la police le 20 juillet 1799. Il trouva le ministère presqu; entièrement dépourvu d'organisation, et bien loin de v.doir même l'ancienne administration des lieutenants de police que Fouché avait eue jadis en si profond mépris. Il fallait tout faire, tout créer, tout organiser, tout inventer pour mettre ce grand rouage politique à la hauteur de la mission qu'il lui conveu ail de remplir. Fouché entreprit de tout faire, tout créer, tout organiser, tout inventer.

C'était un travail inouï, presque au-dessus des conceptions d'un cerveau humain. Fouché l'entreprit saus inquiétude de l'avenir; car cet homme étrange, ce personnage sur lequel on devait répaudre plus lard tant de bruits de nature aussi contradictoire se sentait là entin dans l'élément qui lui était propre, et il envisageait ce réseau formidable d'intrigue qu'il fallait nouer et dénouer avec cette calme assurance des montagnards basques en présence des Pyrénées.

Fouché est l'incarnation de la police, comme Talleyrand l'incarnation de la diplomatie, comme Ney Pi icaruation de la bravoure. Chacun de ces trois hommes, arrivés à l'apogée de, leur carrière, avait iébuté cependant dans une voie qui n'était pas la :eur, et ils n'avaient senti leurs instincts puissant développer en e.ix qu'alors que leur pied avait îo la véritable route à suivre.

A l'époque où nous sommes arrivés, il y avait donc • près de trois mus seulement [ue Fouché était miuistie, et il en était eucoie aux premières pièces de la grande et utile machine qu'il voulait monter. Ce soir-là, « ù nous venons de passer la soirée au bal du pavillon de Ilauovre, le ministre de la police était seul dans sou cabinet.

La soirée était très avancée ; plusieu- s bougies étaient allumées sur la cheminée; deux lampes étaient placée s sur un bureau chargé de papiers de tous genres, do toutes formes et de toutes écritures. Une grande clarté' régnait dans la pièce plongée dans un profond et lugubre silence.

Fouché, le front penché, l'œil voilé, les mains sur le dos, se promenait daus une pose toute méditative. Le lapis qui couvrait le parquet absorbait complètement le bruit de ses pas. On entendait le tintement régulier et sec du mouvement de la peudule.

Ouze heures sonnèrent. Fouché s'arrèt t, et, revenant vers sou bureau, il prit deux liasses de | pi'il

mina avec une extrême et minutieuse atleution; puis, saut retomber, il attira un journal rj

déplia. C" journal était le Journal <<e Paria, feuille critique le l'époque rédigée par Pellier.

Fouché se laissa tomber sur son fauteuil, et, se penchant pour permettre à la lampe d'éclairer e plein le journal, il se mita lire :

— Des monstres, commença-t-il à demi-voix, revêtus souvent de l'uniforme national qu'ils volent et qu'ils souillent, répandus daus touU la France, suspeudeut le . lemnies, les eufauts, les vieillards, sur des brasiers ardents, et. par uno gradation lente, leur arrachent ta vie au m ion d'inexprimables- tortures, moins eucore animés, dans leur barbarie, par l'appât du gain quo pour m' duiner du plaisir.

« Un père attaché à un poteau, la tête placée sous le sabre, voit sa fille de onze ans exposée sous ses yeux à toutes les tortures.

« Trois monstres se présentent à la porte d'uue maison :

« — Monsieur?

« — Il n'y est pas, mais madame y est.

« Ils montent; peu de temps après on les voit ressortir; le mari rentre, il trouve sa femme, sa servante, son enfant, un enfant de trois mois, égorgés, et la tète de cetle pauvre petite créature, dans les mouvements couvulsifs de la mort, était restée attachée à la mamelle de la mère. Je m'arrête; je sens mon cœur défaillir. S'il en coûte tant à l'âme pour se retracer de pareilles horreurs, combien il est affreux d'en être le témoin ou la victime I

« Comment s'imaginer qu'au sein de Paris, sous les yeux des deux c nseils et du Directoire, quand le cri des victimes retentit de toutes parts, on voie chaque jour, chaque heure, chaque moment, les citoyens assassinés avec une impunité sacrilège?...

« Quel humiliant spectacle, lorsque le besoin pressant de conserver sa vie, lorsqu'un sentiment d'indignation devrait s'emparer de tous les cœurs et chacun de nous demander à grands cris des armes, de voir le Parisien occupé, eu tremblant, à acheter des cadenas, des barres, des verrous pour s'enfermer au crépuscule et croire avoir donné une grande preuve de courage lorsque, avant de se coucher, il a osé, tout seul, regard r sous son lit.

« Dans un tel ordre de choses, n'est-ce pas un crime capital de la part des deux conseils et du gouvernement de différer plus longtemps de réarmer les propriétaires? Craindraient-ils ces derniers plutôt que les brigands? Quelle sanglante dérision d'arracher au sommeil le laboureur et l'habitant des villes pour les livrer sans défense à des assassins enrégimentés, et les faire marcher dans les boues, armés d'un bâton ou d'un fusil sans chien.

« Mais déjà on ébranle mes volets ; je crois entendre marcher autour de ma demeure, le bruit du fusil retentit dans le lointain, la nuit qui approche m'avertit qu'il faut quitter la plume pour placer les barres et les verrous et, deux pistolets sous l'oreiller, chercher le sommeil qui nous fuit! »

Fouché,en achevant cette lecture, rejeta avec colère le journal qu'il avait froissé. Puis,a;>rés avoir de nouveau parcouru la pièce à grands pas, il s'arrêta encore :

— On écrit de pareilles choses en l'an vin de la République, dit-il en frappant du talon avec rage, je suis ministre de la police et je dois dire cependant : Cet écrivain a raison !

Et après un silence de quelques instants duraut lequel les yeux deFouché laueèreutdes jetsd'étincelles :

— Partout des crimes, reprit-il, pas un déparlement n'est excepté! Les rapports abondent, et rien! pas une arrestation sérieuse... des bandits insignifiants coffrés çà et là, mais qui ne peuvent donner aucun indice I Ce sont les chefs qu'il nous faut! Ces chefs quels sont-ils?... <ù sont-ils?...

Fouché sonna, un homme, sorte de secrétaire intime, entre-bail la la porte.

— A-t-on euvoyé chez Jacquet ? demanda Fouché,

— Oui, citoyen! répondit l'autre.

— Y avait-il une lettre ?

— Non citoyen.

— Qu'a dit Malienne?

— Elle D'à rien dit, elle ne sait rien 1 Fouché fit un signe, le secrétaire se retira :

— Que signifie cette disparition de Jacquet? reprît Fouché demeuré seul. Depuis quinze jours aucune nouvelle! Et ce Bamboula qui devait, affirmait-il,

Un léger coup frappé à la porte du cabinet interrompit Fouché.

— Entrez ! dit-il

Le secrétaire passa de nouveau la tête par l'entrebâillement de la porte :

— Le citoyen Talleyrand! dit le secrétaire.

Une expression d'étonnement mêlé d'inquiétude se peignit sur la physionomie du ministre, mais se remettant aussitôt :

— Introduisez, dit-il.

M. de Talleyrand entra. Le diplomate alors à peu près inconnu, bien qu'il eûtdéjà été au pouvoir, availeu 1799 quarante-cinq ans, c'est-à-dire qu'il était à cet âge où l'intelligence de l'homme est dans toute sa force et toute sa vigueur.

L'infirmité dont il était atteint (tout le monde sait que M. Talleyrand boitait; dans son extrême jeunesse il avait fait .une chute grave à la suite de laquelle il était devenu boiteux : cet accident avait désolé ses parents, et, bien qu'il fût l'alué de la famille, on avait résolu dès lors de lui faire suivre la carrière réservée habituellement au cadet,) cette infirmité, par un singulier hasard, ne messeyait pas au diplomate. Elle donnait à sa démarche quelque chose de cauteleux qui s'harmonisait parfaitement avec l'expression fine et spirituelle de sa physionomie d'ordinaire finement froide et spirituellement sceptique.

Fouché s'avança vers le diplomate avec cetle brusquerie familière qui était le masque dont il revêtait habituellement sa manière d'être, alors qu'il croyait avoir à lutter de ruse, d'adresse et d'audace.

Talleyrand salua gracieusement le ministre de la police, prit le siège qui lui était offert et, clignant doucement les yeux :

— Vous travaillez tard, cher! dit-il en désignant les montagnes de papiers qui recouvraient le bureau.

— Je travaille toujours! répondit Fouché.

— Même quand vous ne faites rien?

— Surtout quand je ne fais rien!

— Je vouscrois : c'estlursque l'on ne travaille pas que l'on travail le certes le plus. J'en sais quelque chose, depuis que j'ai quitté le ministère pour rentrer dans la vie privée.

Fouché regarda profondément Talleyrand.

— Ah! dit-il vous travaillez beaucoup?

— Beaucoup, répondit Talleyrand avec une bonhomie parfaitement feiule; mais que fais-je comparé à ce que vous devez faire dans le poste que vous avez accepté ! C'est un travail de création que vous avez entrepris. Êtes-vous satisfait de votre œuvre?

— Pas autant que }', voudrais l'être, répondit Fouché en secouant la tête. La police n'a jamais existé, et cependant il faut qu'elle existe pour la sécurité des citoyens : je la crée, cela est vrai ; je la créerai, cela est sûr, mais quand aurai-je achevé l'édifice ? Si je n'avais qu'à construire encore; mais, avant de construire, il faut que je démolisse : la pierre d'achoppement est dans les voies tracées, et qu'jl faut cesser de parcourir. Ah! si je n'avais pas eu de prédécesseurs!

— Voilà une phrase que ne répéteront certes pas ceux qui viendront après vous!

Fouché s'inclina devant cette flatterie, puis, redressant brusquement la tête :

— Est-ce au besoin de me complimenter que je dois l'honneur de votre visite? demanda-t-il tout à coup.

— Oui et non, répondit Talleyrand.

— Comment?

Les deux hommes se regardèrent durant quelques instants sans mol dire, la prunelle ardente de Fouché lançant des éclairs qui se brisaient sur l'expression terne des yeux du diplomate.

— Et les chauffeurs? demanda Talleyrand. Fouché sourit avec une légère grimace :

— On est sur leurs traces, répondit-il. Puis changeant de ton :

— Citoyen Talleyrand, dit-il plus brusquement encore que la première fois, convenons une bonne fois d'une chose : ne jouons jamais la comédie entre nous... nous nous connaissons trop pour cela! Il y a quinze jours que je ne vous ai vu, je ne vous attendais pas ce soir, vous n'êtes pas homme à vous déranger sans motif, vous êtes venu... pourquoi?

Talleyrand avait écouté cette petite tirade sans sourciller, avec son impassibilité habituelle. Quand Fouché eut formulé si nettement sa dernière question, il sourit doucement, et, se baissant comme pour mieux examiner l'un des cachets de ses montres :

— A-t-on des nouvelles du général Bonaparte? demanda- t-il.

— Pas depuis le dernier courrier, répondit Fouché.

— Vous en êtes sûr?

— Parfaitement sûr.

— Mais le dernier courrier annonçait une expédition qu'il préméditait dans la haute Egypte?

— Oui.

— Cette expédition, il l'a probablement faite ?

— Cela est en effet présumable.

— A moins que...

Talleyrand s'arrêta en regardant Fouché en dessous.

— A moins que? reprit Fouché. Vous pouvez continuer : je vous donne ma parole d'honneur que je ne sais pas où vous voulez aller!

— Je dis que le général a dû effectivement faire son expédition du sud, à moins que les dernières nouvelles d'Europe que vous lui avez expédiées ne lui aient fait naître la peusée que sou génie pouvait être nécessaire en un tel moment à la mère patrie.

— Pour cela, répondit Fouché avec une indifférence affectée, il faudrait que ces dernières nouvelles fussent parvenues jusqu'au général, et vous n'ignorez pas que les croiseurs anglais nous interceptent toute communication depuis trois mois. Le général ne connaît ni la perte de l'Italie ni le péril de nos frontières du midi...

— Mais si, par un hasard quelconque, il avait connu celte situation terrible du pays avaut que la nouvelle de la victoire de Zurich fût venue calmer son inquiétude ?

— Hein? fit Fouché avec un tressaillement si brusque qu'il faillit renverser une petite table placée près de lui.

Talleyrand demeurait souriant et impassible.

Page 1