‹ Le tambour de la 32e demi-brigadeChapitre 111 sur 220 · LA NOUVELLE · texte numérisé non relu

LA NOUVELLE

Fouché, un moment dominé par l'émotion que pouvait causer à un homme alors au pouvoir une supposition de l'importance de celle faite par Talleyrand, Fouché s'était remis cependant avec une rapidité eilleuse.

— El) bien ! reprit-il, lors même que, par l'un tic ces haï ai ds quelconques auxquels vous faites allusion,

naparle eût appris les désastres é] rouvés par la République sans avoir connaissance de i oière victoire de ses armées, que peuseriez-vous?

— Vous connai général ? dit Talleyrand.

us doute.

— Il adore sa patrie, il est passionné pour la gloire do la France.

— Je le I

— Ne s'indigneralt-i] pa d'i Ire loiu do celte patrie alors qu'elle aurait un tel besoin do la puissance de son bi

Fouché regarda Talleyrand avec une telle fixité que le rusé diplomate rougit légèrement en dépit de sa puissance sur lui-même.

— Que savez-vous? demanda nettement le ministre en se rapprochant de son interlocuteur.

— Rien ; je suppose...

— Et le résultat de vos suppositions?

— Tout Paris suppose comme moi, vous ne l'ignorez pas, et on se dit : « S'il allait revenir!... »

Fouché devint pâle, tant son émotion était vive.

— S'il allait revenir! répéta-t-il.

Puis, après un silence d'une éloquence indicible :

— Citoyen Talleyraud, reprit-il je me rappelle parfaitement qu'au retour de Campo-Formio, après avo;r salué le vainqueur de l'Italie, vous dites de lui ces paroles, qui se se sont gravées dans ma mémoire : « Loin de redouter ce que l'on voudrait appeler son ambition, je sens qu'il nous faudra peut-être un jour la solliciter! » Répéteriez-vous aujourd'hui la même phrase?

— Certes! et je soulignerais surtout sa dernière partie.

— Solliciter l'ambition de Bonaparte! répéta Fouché.

— N'est-ce pas votre avis? Le général Bonaparte est, ainsi que le disait Junot,l'un de ees hommes dont la nature est avare, il faut le reconnaître. La Grèce a eu son Alexandre, Rome a eu son César, la France a son Bonaparte... Vous êtes trop intelligent pour ne pas comprendre.

— Mai-, dit Fouché d'une voix frémissante, il faudrait qu'i; fût revenu.

— Ah! vous voilà à désirer la réalité de ma supposition.

— Mais cette supposition, quel événement vous la fait faire?

— Une lettre que j'ai reçue ce soir, lettre écrite par un Anglais avec lequel j'ai conservé d'amicales relations et qui, eu ce moment, est à bord de l'esc. dre de la Méditerranée.

— Et cette lettre vous dit que?...

— Pour jouer un mauvais tour au général Bonaparte, Sidney Smith, voyant qu'il ignorait ce qui se passait en Europe, s'est fait un malin plaisir de lui envoyer d'un seul coup un paquet de journaux.

— Alors?

— Je ne sais rien de plus; la lettre ne dit rien de l'effet produit par l'envoi, mais cet effet, si je ne le sais pas, je le devine. Avant peu, j'en réponds, le général Bonaparte seia eu France.

Fouché demeurait comme atterré; ses yeux étaient fixes et il paraissait plongé dans un océan de réflexions.

Le silence le plus profond régnait dans la pièce. Talleyraud attendait, suivant du coin de l'œil sur la physionomie de sou interlocuteur, la progression pensées et les fluctuations des idées qui se faisaient jour dans sou esprit.

— Vous êtes venu me faire part de vos suppositions-, reprit Fouché en redressant le front.

— N'ètes-vous i as ministre delà pol'ce, répondit Talleyrand, et par' conséquent n'ètes-vous pas celui qui doit être Instruit le premier?

Fouclvé allait répondre lorsqu'un coup discret frappé à la p 'île arrêta la parole su, res.

— Luirez! et iL— il.

i môme secrétaire qui s'était déjà montré passa U tôle, puis, glissant son corps long et étroit par IVniie luillrmrnt de la porte, il s'avança à pas discret .

— Qu'est-ce donc? demanda Fouché.

Le secrétaire se pencha et lui parla bas a l'oreille; Fouché se leva brusquement.

— Citoyen, uit-il à Talleyrand. jo le prie de

cuser si je te laisse seul quelques instants, il s'agit d'affaires de service.

Talleyrand fit un geste amical; Fouclié sortit rapidement seul; le diplomate demeura assis dans le vaste fauteuil qu'il avait choisi; il ne fit pas un mouvement : ses paupières à demi baissées voilaient complètement son regard. Un quart d'heure s'écoula, Talleyrand ne bougea pas.

Sommeillait-il? réfléchissait-il?... lui seul eût pu le dire. Tout à coup la porte se rouvrit et Fouché reutra; le ministre de la police générale avait le visage uu peu animé; cependant il paraissait parfaitement calme et absolument maître de lui-même.

Il reprit sa place en attirant son siège près de celui de son visiteur.

— Reprenons la conversation où nous l'avons interrompue, dit-il de sa voix brève. Vous disiez : Si Bonaparte allait revenir !...

Talleyrand cligna doucement. des yeux.

— Je faisais une supposition, répondit-il, mais ce n'était qu'une suppositiou.

— Sans doute; cependant cette supposition vaut la peine d'être pesée... discutée... et... considérée...

Fouché s'arrêta comme s'il eût attendu en vain une interruption de son interlocuteur, mais celui-ci ne dit mot. Un profond silence régna daus la pièce; les ieux hommes, affectant une contenance froide, se regardaient furtivement du coin de l'œil : ils s'étudiaient, ils se sondaient, non pas comme deux ennemis prêts à s'attaquer, mais comme deux associés supputant chacun la force de l'autre avant de proposer le traité qui doit les lier entre eux.

Chacune de ces deux natures, si éminemment nées pour l'iutrigue et la ruse, se montrait alors soUs le |our qui lui était propre. Tallej'rand, en homme de l'ancienne cour, en diplomate empreint du vernis aristocratique, affectait les formes douces, polies, insinuantes, il ne provoquait pas, il attendait avec patience. Fouché, plus bouillant, plus ardent, tout échauffé encore de ses luttes récentes, témoignait plus d'impatience et plus de brusquerie.

Le premier, assis et jouant avec sa tabatière, parais- Eait jouir d'une douce quiétude et ne pas avoir la moindre préoccupation. Le second s'était levé et parcourait la chambre à grands pas. Talleyrand semblait maintenant aussi peu désireux, de poursuivre l'entretien qu'il avait semblé tout d'abord vouloir le provoquer.

Fouché laissa échapper de ses lèvres un énergique luron.

— Morbleu! s'écria-t-il, quel jeu jouons-nous en ce moment?

— Un jeu dans lequel il s'agit de se faire donner les atouts, répondit Talleyrand.

— Cela est facile à dire, mais serait-ce facile à faire? Voyons, très cher, le plus court chemin d'un point à un autre est la ligne droite : ne prenons donc pas les routes de traverse pour arriver au but. Si vous êtes venu à moi ce soir, c'est que vous pensez que le moment est arrivé de nous entendre, c'est que vous avez besoin de moi pour servir la cause que vous voulez faire triompher.

Talleyrand fil un signe qui pouvait passer pour être affirmatif.

— Mais, continua Fouché en se rapprochant, quelle est cette cause? Par le temps qui court, pas mal sont en présence. Croyez-vous que celle du général Bonaparte soit celle du Directoire?

— El vous, le croyez-vous? demanda Talleyrand en regardant cette fois fixement son interlocuteur.

— Non.

— Alors?...

— Alors vous supposez que si le général revenait en France, il se trouverait immédiatement en opposi-

tion avec les directeurs, qu'un parti se formerait autour de lui, que les directeurs pourraient s'effrayer de la puissauce de ce parti, ou que si ce parti, comptant sur ses propres forces, pouvait agir...

— Je suppose cela effectivement.

— Et vous concluez?

— Que la patrie est en péril et qu'il faut une main ferme pour la sauver.

— Une main, répéta Fouché en soulignant le mot une. Une main...

— Oui, dit Talleyrand en se levant.

Fouché s'approcha du diplomate.

— Très cher, dit-il, je crois que nous nous entendrons. Reste à savoir si lui voudra nous entendre.

Talleyrand sourit finement.

— Il nous entendra, dit-ii, car j'aurai une phrase magique à prononcer à son oreille : « La France a besoin de vous! » Mais il faut qu'il revienne.

— Il reviendra! » dit Fouché.

Talleyrand le regarda encore fixement en dépit de son habitude.

— Vous croyez?

— J'en suis sûr! dit Fouché.

— Alors quand nous reverrons-nous ?

— Demain, à cette même heure, ici, je vous attendrai.

Talleyrand salua gracieusement et quitta le ministre. Fouché le regarda sortir.

— Cet homme a une police mieux faite que la mienne, murmura-t-il quand il fut seul; cela est à noter.

Et courant ouvrir une autre porte :

— Venez dit-il.

Un homme entra et jeta son chapeau sur un siège : cet homme, c'était Jacquet.

— Répète la nouvelle! dit vivement Fouché.

— Le b fructidor, répouditJacquet, le général Bonaparte a quitté l'Egypte; il s'est emparqui avec Berthier, Larmes, Murât, Audréossy, Marmont, Berthollet et Monge sur les deux frégates le Muiron el la Carrure, et il a fait voile pour la France.

—Quand as-tu appris cela?

— Ce soir même.

— Par qui ?

— Par le corsaire le Bienvenu.

— Le Bienvenu!... Mais il était encore à Paris hier.

— C'est uu jeune homme qui lui est tout dévoué et sur lequel il peut compter comme sur lui-même qui lui a apporté cette nouvelle.

— Où est le Bienvenu?

— Eu bas, il m'altend en voilure.

— Et le jeune homme?

— Il est avec lui.

— Fais-le monter.

Jacquet s'élança et disparut. Fouché se mit à parcourir la pièce à grands pas.

— Parti d'Egypte le 5 fructidor! répéta-l-il, il devrait être arrivé maintenant... Paut-être l'est-il ?... Mais non, le télégraphe eût joué, je saurais...

Fouché sonna violemment ; son secrétaire entra.

— Y a-t-il des dépêches télégraphiques? demandat-il.

— Aucune! répondit le secrétaire.

— S'il en vient une cette nuit, à quelle heure que ce soit, qu'on me réveille.

Le secrétaire referma la porte.

— S'il n'avait pu traverser les croisières, reprit Fouché, s'il était tombeaux mains des Anglais!... Il devrait être arrivé... Le général Bonaparte en France !... Oh! la France entière l'acclamera!

Jacquet entrait en ce moment, s'effaçant pour livrer passage à deux hommes qui s'inclinèrent devant Fouché.

L'un de ces deux hommes était l'intrépide corsaire que nous connaissons de longue date, l'autre était un

BII'.I-TAPIN

jeune homme revêlu de l'uniforme des sous-officiers de l'infanterie française.

— Le citoyen le Bienvenu, le citoyen Niorree! dit Jacquet au ministre.

Celui-ci fit signe au corsaire de s'avancer.

— Racontez-moi en détail ce que vous savez I dit-il en l'invitant à s'asseoir.

Le Bienvenu se retourna vers le jeune homme, et le poussant doucement en avant :

— Ce n'est pas à moi de parler, dit-il c'est à ce jeune soldat, cai je ne pourrais que vous répéter ses propres paroles.

— Qui es-tu ? dit Fouché.

— Niorres, ancien tambour de la 32e, sergent-major au même corps.

— Tu es bien jeune cependant.

Les campagnes comptent double : j'étais à Lodi, à Castiglione, à Arcole...

— Et tu arrives d'Egypte? demanda Fouché.

— Oui, citoyeu, répondit le jeune homme. Le général Bonaparte m'avait fait entrer à l'école de Mars jadis, mais quand l'expédition d'Egypte a été formée, j'ai obtenu de quitter l'école et de suivre le général.

— Quand as-tu quitté l'Egypte?

— Le 6 fructidor dernier.

— Le lendemain du jour où, d'après toi, le général Bonaparte aurait lui même quitté l'Egypte.

— Oui, citoyen.

— Tu as assisté à ce départ?

— J'étais avec les guides d'escorte qui ont accompagné le général jusqu'à la mer.

— Racoute-moi cela?

— J'étais à Alexandrie, reprit l'enfant après un court silence, il était tard, je venais de quitter le général Lannes auquel je servais de secrétaire, lorsqu'un planton me rappela par son ordre, je remontai.

« — Niorres, me dit le général, tu ne vas pas retourner au quartier; tu demeureras ici et tu ne me quitteras pas jusqu'à nouvel ordre.

« Je venais de copier plusieurs lettres, plusieurs proclamations qui toutes annonçaient le départ du général en chef et, sans doute, le général Lannes craignait que je ne commisse quelque sotte indiscrétion.

« A minuit le général monta à cheval, sans escorte, je le suivis. Nous gaguâmes le palais, un peloton de guides était sous les armes. Bientôt le général en chef monta à cheval à son tour et nous sortîmes de la ville.

— Après? dit Fouché en voyant l'enfant s'arrêter.

— Nous suivîmes la plage au galop, reprit le jeune soldat, et nous gagnâmes un endroit écarté et dé-ert. Plusieurs canots attendaient et, au kin sur la mer, on apercevait la mature des frégates.

« Le général allait partir, j'avais le cœur serré... Le colonel Bellegarde était parti déjà. Roosignolet et Grégoireavaieut aussi quitté l'armée. Depuisun mois au moins je n'avais plus d'amis, et voilà que mon général, celui que j'adore comme mon Dieu, allait aussi retourner en Europe, et moi j'étais condamné à rester seul bien loin de la patrie.

«J'avais des larmes dane les j'eus et, je ne sais pas comment cela se fit, mais quand le général s'avança pour monter dans le canot, j'étais devant lui.

— Que veux-tu? me demanda-t-il.

— Vous suivre, mon général.

— Impossible.

— M il, iiiV'ciiai-je, j'ai encore la, sur moi, la pièce d'or que je vous ai prise dans la main à < h< rasco; le morceau de ronge du drapeau de la 32" que j'ai repêché et mes baguettes d'honneur que vous m'avez données, je vous rends tout pour pouvoir vous suivre.

— Qui es-tu? me demanda le général, car il faisait

nuit, et il ne pouvait distinguer les traits de mon visage.

— Niorres, répondis-je, ci-devant Bibi-Tapin, le tambour de la 32e.

Le général appela le générai Berthier et il lui parla tout bas, ensuite :

— Je ne puis l'embarquer, me dit-il avec une voix douce, et je le regrette, mais bientôt tu reviendras en Fiance.

— Général, dis-je tout ému, s'il y avait de la placée bord, vous me prendriez donc?

— Oui, répondit le général.

— Alors, vous ne me refuseriez pas mon congé pour vous accompagner?

— Non, mon ami.

Là-dessus, je saisis la main du général et je la baisai : j'avais tiré mon plan, comme dit Ressiguolet.

« Quelques instants après, les frégates le Muiron et la Carrère mettaient à la voile, et elles disparaissaient dans la nuit. Il y avait là devant moi, deux chebecks, la Revanche et la Fortunequi, je le savais, devaient escorter les frégates.

«Je connais les marins: j'avais remarqué une embarcation égyptienne amarrée près de moi : je saute dedans et je cours sur les chebecks qui appareillaient. J'accoste la Revanche.

— Prenez-moi à bord !

On m'ordonne de retourner à terre.

— Le général m'a donné mon congé : s'il avait eu de la place, il m'eût emmené avec lui.

« On ne m'écoute pas; je vais à la Fortune: même réponse.

— Vous ne voulez pas m'embarquer?

— Non ! me répond-on.

Alors, je saisis une hache que j'avais découverte dans l'embarcation et je m'écrie :

— Un homme à la merl

En même temps, je crevais l'embarcation qui sombrait sous moi :

— « Un homme à la mer! On sait ce que ce cri-là signifie pour les matelots, Quelques instants après j'étais recueilli, et le commandant de la Revanche me faisait mettre aux feis pour m'apprendre àl'avoir contraint à merecevoir à Lord. Mais cela m'était bien égal ; jesuivaismon général, j'allais avec lui.

« Comment se fit la traversée ? je n'en sais rien î j'ai toujours été aux fers. Enfin, un matin, on me fait monter surle pont, puis descendre dans une chaloupe te no me c nduil à terre

« J'ignorais où j'étais, quand j'entendis des cris d'amour et de triomphe et je vis la fré jale le Muiron à deux encablures. J'élaisen Corse : les frégates venaient de relâcher et les payans accouraient acclamer mon général

« L'oifieier qui était dans le canot m'avait mis à terre en me disant que c'était tout ce qu'on pouvait faire pour moi et que j'avais à m'arranger comme je voudrais.

« Un moment, j'eus la pensée d'aller à bord du 8Fwtron, mais je réfléchis que le général avait refusé de m'embarquer et qu'il me punirait peut-être. Je ne vais que faire, quand il me. vint dans l'idéo de fréter une barque de pêche avec l'argent que j'avais emporté! Je trouvai la barque et le pêcheurel uous liâmes à la voile pour Toulon.

.. M i barque était bonne vmlière : partis avant les frégates, nous sommes arrivés également avant elles à on. et bien certain que ! I débarquerait le

lendemain 00 le sui m ■ . i - 1 • ■ : n un. |e m'élançai sur un cheval de poste et j'accourus à Paris, ou jo suis arrivé ce "ii.

— A quelle heure! demanda Fouché.

— Ancul heures.

JJfP.I-TAPIN

— Quel jour as-tu quitté Marseille ?

— Le 1 b vendémiaire.

— Il y a quatre jours alors, car nous sommes aujourd'hui le 19.

— Oui, citoyen.

Fauché réfléchit longuement, puis revenant vers le ieuii" homme :

— Tu ne me trompes pas I dit-il. Tu as bieu dit lavera- !

Le jeune soldat devint cramoisi :

— Pourquoi donc mentirais-je! s'écria-t-il.

— Je me porte garant! dit le Bienvenu.

— Mais, dil Fouché, s'il a quitté Toulon le 15 et que

aérai ait débarqué le lendemain ou même le demain, le télégraphe devrait déjà en avoir apporté la nouvelle.

Fouché n'achevait pas, que la porte s'ouvrait :

— Citoyen ! dit le secrétaire en tendant un plicacheté : dépèche télégraphique!

Fouché se saisit avidement du pli, en brisa le cachet, en déchira l'enveloppe, puis, après l'avoir parcouru, il courut à son bureau, écrivit rapidement quelques lignes et tendant la lettre au secrétaire qui attendait :

— A l'hôtel Talleyrand et qu'on biùle le pavé! dit-il d'une voix brève.

Quelques instants après, le Bienvenu et le jeune soldat quittaient l'hôtel du ministre de la police générale.

Fouché et Jacquet étaient seuls, face à face, Fouché assis dans un fauteuil, les jambes étendues, les yeux fixes, le front plissé, les veines du front tendues, les bras croisés sur la poitrine dans la pose d'une méditation profonde.

Jacquet était en face de lui, debout, les mains appuyées surle dossier d'un fauteuil sur lequel il avait le corps à demi penché. Son petit œil resplendissant d'intelligence était rivé sur son compagnon.

11 y avait pas plus d'un quart d'heure que le Bienvenu et le jeune soldatavaieut quitté le cabinet, queles deux hommes étaient seuls, et pas une parole n'avait été échangée, pas un geste n'avait été accompli.

Entin Fouché releva la tète, son regard croisacelui de Jacquet rivé sur le sien : ils demeurèrent enocre tous deux immobiles : le fluide jaillissant des prunelles formait un courant magnétique qui mettait si bien les pensées eu communication, que sans s'être dit un mol, les deux hommes paraissaient admirablement se comprendre :

— Le voudra-t-il ? dit en fin 'Fouché.

— Il le voudra ! répondit Jacquet avec un accent affirmatif des plus convaincus.

— Combien donc le Directoire peut-il avoir à vivre ?

— Pas un mois... pas quinze jours peut-être.

— Il ne trouverait aucun appui?

— Aucun.

— Couseutirait-il à être nommé directeur?

— Non, ceitea ! le titre est trop décrié pour qu'il l'accepte... D'ailleurs un cinquième I... qu'est-ce que cela pour son génie?

— Que erois-tu donc qu'il veuille?

— Ce qu'il ne veut pas encore, mais ce que les circonstances, les événements et les hommes le forceront bientôt à vouloir.

Fouché secoua doucement la tête :

— Talleyrand disait, reprit-il, qu'il fallait une main ferme pour faire lebonheur de la France.

— Talleyrand avait raison 1 dit Jacquet.

— Eh bien... supposons que la France soit promptement heureuse...

— Et que nous contribuions à son bonheur.

— Que deviendrons-nous?

Ce fut au tour de Jacquet à regarder fixement Fouché :

— Ce que nous deviendrons? répéta-t-il. Notre route n'est-elle pas tracée?

— Oui, si la route nous demeure ouverte?

—'Et qui pourrait nous la fermer? Jamais à aucune époque la France n'a senti le besoin d'avoir une police mieux organisée que maintenant. Or, cher maître, je ne suis pas louangeur, vous le savez, et il y a longtemps que nous nous connaissons, mais il n'existe pas, je vous le jure, un homme au monde aussi capable que vous d'organiser celte police. Celui que nous voulons servir a une trop haute intelligence et trop de connaissance du cœur humain, pour ne pas vous avoirestiméà votre juste valeur. D'ailleurs, en présence des événements actuels, votre administration n'est-elle pas d'une utilité incontestable? Que le général Bonaparte prenneeufin les rênes du gouvernement et quel sera son premier désir, son premier soin, sa première pensée ? Donner au pays tranquillité, repos et sécurité. Or, comment le pays peut-il devenir calme, tranquille et sûr avec les bandes de chauffeurs, de compagnons de Jéhu, d'eufants du Soleil, qui le ravagent, si la police n'est pas avant tout et partout puissante, une, intelligente et fidèle. Un bon ministre de la police est un homme trop rare à rencontrer, pour que, le jour où on a le bonheur de le trouver, on ne sache pas le maintenir à sa place, surtout lorsqu'on a le génie du général Bonaparte! A un homme comme lui, ce sont des hommes comme vous qu'il faut!

Fouché avait écouté sans essayer d'interrompre Jacquet.

— Oui, dit-il, je suis de ton avis, mais "pour que le général comprenne l'importance que je mérite et qu'une fois au pouvoir il sache m'apprécier, il faudrait au moins que j'eusse accompli quelque action remarquable dans mon administration, et depuis que je suis au ministère, j'organise, j'organise et j'organise... voilà tout! La France a-t-elle aujourd'hui ses routes plus Presque par le passé ? Non 1 il faut savoir l'avouer I Les chauffeurs sont partout et en même temps les maîtres, et nous sommes non seulement impuissants à les empêcher de commettre leurs forfaits, mais même aies châtier et à les surprendre! Ahl si je tenais un boutseulemeutdufilde cette ténébreuse association!...

Jacquet sourit :

— Si, dans quatre jours, dit-il, je vous mettais à même de dévider une partie du peloton, que feriez-vous?

Fouché tressaillit.

— Je ferais ce que tu voudrais, dit-il.

— Votre parole?

— Ma parole I

— C'est bien, je la retiens et je vous la rappellerai en temps et lieu.

Fouché s'était levé.

— Qu'as-tu donc fait depuis quinze jours? dit-il.

— J'ai fait la route de Paris à Poitiers, répondit Jacquet.

— Et lu as appris?

— Que Campaiini n'était pas mort.

— Mais où est-il ?

— Voilà ce que j'ignore encore.

— Et ce qu'il faut savoir.

— C'est-à-dire ce qu'il faudrait savoir, dit Jacquet en appuyant sur le mot.

— Tu ne le sauras donc pas? Et Bamboula I que fait-il?

— Il suit la piste, mais quoique bien rusé, je ne le crois pas de force.

— Quoi! s'écria Fouché avec véhémence, il existe en France, sous mon ministère, un homme, l'organisateur d'une immense association d'assassins; cet homme je saurai qui il est, je l'aurai touché Ju doigt et je ne m'en emparerai pas !... Et tu veux que le général Bonaparte ait coonance en ma force I

BIBI-ÏAPIN

— Avez-vous confiance en moi? demauda brusquement Jacquet.

— Oui, répondit Fouché, mais...

— Alors, occupez-vous des affaires politiques et laissez-moi, à partir de celle heure, liberté d'action entière pour ce qui concerne les chauffeurs.

— Et tu me réponds?...

— De tout. Je demande un mois, liberté d'action absolue et vingt signatures en blanc.

— Et si dans un mois tu n'as pas réussi?

— Vous direz que je vous ai trompé et vous agir< z en conséquence.

Fouché regarda Jacquet.

— Pi ends garde! dit-il, c'est un jeu dangereux que tu vas jouer là 1

— Acceptez-vous? j'accepte !...

— Soit!

Et le ministre, s'asseyant devant son bureau, se mit à signer de grandes feuilles blanches qu'il leudit à mesure à Jacquet.

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