ROSETTE
Lorsqu'il avait quitté les deux bourgeois quelques instants au para vant, M. Thomas avait traversé la graude salle, en adressant au maître du cabaret assis dans son 1 comptoir un geste amical.
« J'ai des amis à déjeuner chez toi, lui dit-il, de bous et francs buveurs. Donne-nous de ton beaune première qualité... Tu sais?... du bon coin? »
Le. marchand de vin sourit en signe d'intelligence
' et le citoyen Thomas se dirigea vers la porte sur le
seuilde lnquellese dressait l'établissement de Rosette
la belle écaillére, occupant à lui seul toute une moitié
de l'entrée.
Après avoir secouru les deux bourgeois qu'elle voyait menacés, l'écaillère avait reprit à la fois sa place et ses fonctions.
C'était une fort belle personne que Rosette, et le surnom de la belle écaillére, que lui donnaient sept mois de l'année ses admirateurs des halle?, était parfaitement mérité par sou charmant visage comme celui de la jolie bouquetière que lui avaient décerné durant l'été les incroyables du boulevard de Coblentz.
Roselle pouvait avoir vingt-leux ans : elle était de taille moyenne, sa constitution physique était forte, énergique, nerveuse. Elle avait de belles épaules, une '.aille fine, la jambe ronde et le pied lest • : le liras était potelé et la main peut-être un peu épaisse, mais Rosette avait lapoigue si vigoureuse, que l'épawsseurdes doigts devenait une qualité aux yeux de la loule des admirateurs.
Le visage était joli : la coupe en était élégante, de beaux cheveux noirs, des sourcils etdescils noirs, des yeux bruns, grands et largement ouverts, un nez légèrement aquilin, un menton rond, une bouche vermeille aux lèvres épaisses s'ouvraut sur des dénis éblouissante-;, des joues rebondies au teiul de lis et de roses suivant le style del'époque, formaient effectivement un ensemble bien digne de captiver l'attention des connaisseurs les plus difficiles.
Puis, sur ce charmant visage, il y avait une telle expression debonté, de naïveté, de franchise etd'éneigie qu'on sentait la sympathie naître au premier coup d'œil.
Rosette p rtait d'ordinaire uu simple foulard français noué autour de ses beaux ehftveux (le bonnet à la Charlotte Corday n'était arboré que les dimanches et jours de fête). Elle avait un caraco rayé brun et blanc, une jupe de colonnade rouge. Un grand tabliei à bavette eu toile écrue couvrait la poitrine et était noué à la taille par un long ruban de fil. Des bas de laine bleue modelaieut une jambe que la jupe ne cachait qu'à demi et le pied était chaussé de sabots blancs. De grandes boucles d'oreille en argent, un mouchoir de couleur vive autour du cou et suivant la décolleture du corsage de la robe, un couteau (Técaillère attaché à une chaîne passée dans la ceiuture du tabler complétaient le costume.
Rosette était la plus jolie Bile du carreau et elle le savait; aussi les mauvaises langues de In balle Pat saieni-elles d'être ab minablemenl coquette,
Rosette pouvait paraîtra avoir vingt-deux a-is, .■ i i - j o dit plus haut, elle détail avoir l'âge qu'e mais personne n'eût pu l'affirmer, pas môme elle.
Où était née Rosette?... on n'en gavait non; quels étaient e ■ parent ' .. Bile ne le : ai ail paa davanl H y avait vingt tu que l'on I isait
Rosette sur 1 ■ carreau des halles ; on l'avait vue tout mi suivent o ne vieille marchande île qu . qui lui l, a parts è peu pi . les
bourrades ci i cave ses, les taloctn > gâteaux, mais cette fe , n'était pa a mère.
BIDI-TAPIN
Rosette élait un de ces entants perdus comme le siècle dernier eu a tant produit.
La mère Michaud, la marchande des quatre-saisods, passait un matin, allant à la halle, dans la rue de la Parcheminerie- Saint-Jacques (ia mère Michaud habitait le quartier Saint-Marc), quand elle crut entendre des vagissements s'échappaut d'un paquet gisant au coin d'une borne.
La marchande ramassa le paquet, le détacha, et mie pauvre petite créature tendit vers elle ses petits bras du moins la mère Michaud crut remarquer ce mouvement qui la toucha fort.
Quoiqu'il fût lot, la mère Michaud n'était pas précisément à jeun : elle s'était arrêtée dans un cabaret de la place Maubert où elle rencontrait chaque jour mis à elle, et ou avait (suivant l'expression) bu le coup du malin, c'est-à-dire qu'à cinq on avait absorbé un litre d'eau-de-vie.
La mère Mxhaud n'avait pas le cœur dur, même à jeun : aussi quand elle avait ce qu'elle nommait poétiquement un commencement de cou de soleil, devenait-elle d'un sentimentalisme à rendre des points à feu Werther, de lamentable mémoire.
Eu voyant l'enfant, elle se prit à pleurer, puis elle l'embrassa, et elle finit par la coucher délicatement sur une salade; ensuite elle continua sa route.
Arrivée à la halle, elle raconta sa trouvaille : toutes les marchandes l'entourèrent; alors eut lieu l'une de ces scènes si communes dans les quartiers populeux, et qui prouve bien qu'en dépit des détracteurs de l'espèce humain?, la société vaut encore mieux qu'on ne se plait a le dire.
Ou fit la quête et chacun donna pour l'eufant trouvé. Bref, le soir Rosette (on l'avait nommée ainsi à cause de ses fraîches couleur), Ro=etle parée, pomponnée, arrangée, fut remportée parla mère Michaud qui la nomma sa fille, et qui depuis fut pour elle uue mauvaise mère.
Rosette grandit parce qu'elle devait grandir, elle se porta bien parce que la nature l'avait douée d'une excellente santé, elle ne fut pas sotte parce qu'elle était née spirituelle, et enfin elle aima la mère Michaud parce qu'elle avait un cœur exceleut; mais l'éducation ne fut absolument pour rieu dans le développement de ces bonnes qualités.
Quand Rosette eut six ans et qu'elle put trotter toute seule, la mère Michaud lui attacha à la taille un petit évenlaire sur lequel s'épanouissaient quelques bouquets de violette ornés de plusieurs roses et l'envoya aux abords du jardin des Tuile; ies.
Rosette vendit ses bouquets et rapporta son argent, ce que la mère Michaud trouva digne d'éloges.
A partir de ce jour, Rosette continua à travailler, et à si bien travailler même que la mère Michaud résolut de consacrer quelques heures de plus au cabaret, puisque son enfant lui en donnait le loisir par sa conduite et sou travail.
Plus Rosette apporta d'argent, plus longues furent les stations de la mère Michaud, de sorte que le lendemain d'un jour où Rosette avait rapporté cinq écus en monnaie, la mère Michaud mourut pour avoir trop fêlé cette excellente journée.
Rosette oublia les taloches reçues et pleura sa mère adoptive. Elle avait quinze ans alors, et l'hiver étant venu, les fleurs n'étant plus de vente, Rosette, qui avait quelques économies, se décida à aborder la vente des huilres.
Rosette traita avec le marchand de vin dont la boutique lui parut être un emplacement des plus convenables; elle acheta tout ce qui était nécessaire, et, n'abandonnaut pas son commerce des fleurs qu'elle réserva pour l'été, elle se fit écaillère durant les mois où les huîtres se vendent.
A l'époque où nous sommes arrivés, il y avait sept
ans dé,à que Rofette continuait son commerce avec un succès qui désolait ses concurrentes.
La grâce de ses traits lui avait valu le titre de la belle écaillère, mais si sa réputation de beauté était grande, sa réputation de vertu était plus grande encore. Jamais uu propos léger n'avait été tenu sur le compte de Rosette, et elle était tellement inattaquable que ses ennemies mêmes lui rendaient justice; les mauvaises langues n'avaient point prise sur cette jeune fille, seule au monde cependant, belle, fêtée et courtisée.
Au moment où Thomas s'avançait vers elle, Rosette avait sur la table une bourriche éventr^e, près d'elle un plat énorme, et puisant à pleines mains dans la bourriche, elle faisait sauter les écailles des huilres avec une merveilleuse dextérité.
Porte à porte avec la boutique du marchand de vin étaient, à gauche, la boutique d'un marchaud de beurre et d'oeufs en gros et, à droite, celle d'an marchand de salaisons.
Devant chacune de ces boutiques était un homme adossé à la muraille et fumant gravement sa courte pipe. L'un les mains enfoncées dans la ceiuture de laine rouge qui lui serrait la taille, l'autre les bras croisés philosophiquement sur la poitrine.
Ces deux hommes étaient tous deux de grande taille et vigoureusement charpeutés. Le premier, celui adossé à la boutique du marchand de beurre et d'œufs, avait un torse herculéen, des bras et des jambes énormes; c'était, dans toute l'acception du mot, un véritable fort de la halle dont, au reste, il portait le coutume adopté par toute la corporation.
Le visage n'était ni beau ni laid : l'expression générale élait la franchise et la bouté, mais les sourcils touffus, roux, épais, retombant et se croisant au-des- . sus de la racine du nez (signe certain, suivant Lavater, d'une jalousie effrénée) donnaient de la dureté à l'ensemble. Au moment surtout où nous arrivons sur le carreau des halles, cette expression était plus énergique, car les sourcils étaient plus rapprochés encore par le froncement du front et un nuage épais obscurcissait la physionomie dans son ensemble.
Le second personnage faisait un pendant presque parfait avec le premier : revêtu comme lui du costume des forts de la halle, taillé comme lui en Hercule, ils eussent pu de loin être pris l'un pour l'autre, si le premier n'eut eu la chevelure et la barbe du plus beau roux qu'un admirateur de cette nuance biblique pût désirer, tandis que le second avait les cheveux et la barbe d'un magnifique noir d'ébène.
Une autre différence, mais momentanée celle-là, était que l'ux pression de la physionomie da second était aussi joyeuse, aussi gaie, aussi heureuse que celle de l'autre élait assombrie, triste, inquiète et rêveuse.
Tous deux fumaieut, le premier les yeux rivés sur les murs de l'église qui lui faisaient face, le second la tôle à demi tournée à gauche. Tout à coup l'homme placé devant la boutique du marchand de beurre appuya la tète à droite : son regard sombre s'abattit sur celui qui lui faisait pendant; celui-là regardait Rosette toujours en train d'ouvrir ses huîtres.
Il y avait dans ce regard uue telle expression de tendresse, d'amour, de joie, de bonheur, qu'attirée par le fluide magnétique qui s'échappait de cette prunelle ardente, Rosette leva la tète, et ses yeux rencontrèrent ceux de son voisin de droite : alors, un sourire do ix et aimable s'épanouit sur les lèvres de la belle écaillère et elle adressa, à celui qui la contemplait, un signe de tête qui prouvait entre eux une certaine intelligence.
L'homme aux épais sourcils fit entendre un grogne ment sourd, et il serra si violemment entre ses dents le tuyau de sa pipe de terre, que le tuyau se brisa et
GO
le fourneau lomba aux pieds de sou propriétaire. Eu ce moment M. Thomas apparaissait sur le seuil delà porte. Son œil si vif avait saisi d'un seul coup tous les détails de celte triple pantomime.
— Eh bien, ma belle enfant, dit M. Thomas en donnant une petite lape familière sur l'épaule de Rosette, à quand les noces? Est-ce toujours pour après-demaiu ?
— Toujours, citoyen Thomas, répondit Rosette en rougissant.
— Et tu m'invites, n'est-ce pas, petite, moi une de tes meilleures pratique--? J'espère qu'il y aura des bourriches éveulrées ce jour-là? J'en paye une demidouzaine, mais à la condition que ce n'est pas toi qui les éventreras.
— Dame, citoyen, répondit Rosette avec un peu d'hésitation, demandez à Spartacus; s'il veut... moi je veux bien.
— J'aimerais assez à voir que Spartacus ne voulût pas de ma compagnie.
— Eh! que si que j'en veux bien, eioyen Thomas, dit le colosse de droite en souriant. Le repas se fricote dans la rue des Deux-Écus, au Vainqueur de Lodi. Nous acceptons les bourriches, tu sais!
— Convenu, après-demain, j'amènerai quelques amis. Nous irons vous voir marier à la municipalité. Qu'est-ce qui est ton témoin, Risette, c'est toujours C.i.-sebras?
— Mais oui. »
Un grognement plus sourd que le premier se fit de nouveau entendre.
— En attendant, ouvre vite les huîtres, Rosette, reprit Thomas; je vais chercher mes amis et nous allons déjeuner.
Thomas franchit alors le seuil de la boutique, et, • passant devant le personnage au visage sombre et aux gnemenls répétés, il l'appela à lui du geste et de ta voix.
— Viens, Cassebras, lui dit-il, j'ai besoiu de toi.
Cassebras fit entendre encore un troisième grognement, et se détachant avec un elfort de la muraille contre laquelle il était appuyé, il suivit Thomas eu aifeelant de ne pas tourner lu tête vers la boutique du marchand de vin.
Thomas traversa la rue Montorgueil et gagna la rue Montmartre, dans laquelle il s'engagea, Cassebras le suivant pas à pas.
— Attends-moi là, dit Thomas à Cassebras.
Lt, traversant encore la rue, Thomas se dirigea vers un groupe de marchandes qui stationnaient à l'angle de la rue Jean-Jacques-Rousseau. Ces marchandes étaient précisément les quatre mégères qui avaient assailli, quelques instants auparavant, les malheureux bourgeois.
En apercevant Thomas qui se dirigeait droit vers elles, la marchande de poissons et la marchande de pommes qui lui faisaient face reprirent aussitôt leurs cris de vente avec un ensemble parfait.
— Un sou le tas, la reinette! criait l'une; calville rouge 1
— A la barque 1 à la barque! Moules aux cailloux! hurlait la femme colosse
Thomas passait devaut la charette et paraissait examine! le pi i] s on.
— Un beau turbot? un hareng frais, mou beau citoyen? dit la marchande d'uue voix doucereuse.
Thomas s'approcha plus encore pour mieux examiner.
— Combien ce turbot? demaudal-il à voix haute. Puir-, i e bail ml un pe.u :
— Tu as le papier? dit-il à voix rapide et basse.
— Ça, mon bijou, rép lit la marchande! pour un
autre ça serait deux écus; pour loi, ça ne sera que
cinquante sols. Regarde un peu, le sang est encore aux yeux.
Puis levant le poisson et s'approehant de l'acheteur comme pour lui faire mieux examiner :
— C'est fait, dit-elle.
— Donne, dit Thomas qui reprit aussitôt à voix haute : cinquante sols; trop cher. J'en donne trentecinq.
— De quoi, trente-cinq! s'écria la marchande en glapissant; as-tu fini, beau muscadin; Vas-en pêcher comme cà avec la canne! Ç) veut acheter du poisson et ça n'a pas le sol dans sa poche! Va-l'en acheter des pommes: v'ià la marchande I
Et, rejetant son poisson dans la charrette avec ungeste de colère, la marchande de marée fit mine de continuer sa route.
— Demain soir à la plaine de Grenelle, dit rapidement Thomas.
Mus sa voix fut couverte par celle de la mégère qui hurlait à tue-tète :
— A la barque! à la barque! Hareng frais! Hareng qui glace! Moules aux cailloux! Barbue, turbot et cabillot!
Thomas s'était retourné vers la marchande de pommes : il jeta une pièce de douze sols sur l'éventaire et il avança la main pour prendre plusieurs fruits.
— Laisse donc, beau citoyen, dit la marchande, je vais te les envelopper !
Prenant un papier froissé et placé devant elle, la marchande enveloppa les pommes choisies elles remit à Thomas, qui jeta sur le papier servant d'enveloppe un regard rapide : ce papier avait l'apparence d'une lettre écrite d'une écriture fine et serrée.
— Merci, citoyenne, dit Thomas.
Ii traversa de nouveau la rue pour rejoindre Cassebras à l'endroit où il l'avait laissé. Le fort ai la halle était demeuré immobile h la même place, le front plus couvert de nuages, les sourcils de plus eu plus contractés, l'air pensif.
Thomas l'enveloppa d'un regard scrutateur, et l'expression de sa phj-sionomie indiqua une certaine satisfaction intérieure; on eût dit qu'il lût heureux de l'apparence de tristesse qu'il remarquait sur le visage de Cassebras.
Lui frappant rudement sur l'épaule:
— Viens ! lui dit-il.
Cassebras le suivit machinalement, sans avoir évidemment conscience de ce qu'il faisait. Thomas conduisit dans un débit de liqueurs, d'eau-de-vie et de bière, formant l'une des boutiques de la rue Tiquetonue, Sans doute Thomas était connu dans l'établissement, car le maître le salua an passage, sansmé lui demander ce qu'il désirait. Thomas, toujours suivi de Cassebras, gagna une petite pièce éclairée sur la cour. Un énorme ballot était au milieu de cet i
— Te sens-tu de force à porter cela à toi seul? demanda Thomas.
Cassebras s'approcha, appuya son épaule contre le ballot, et le soulevant d'un côl
— On eu a porté de plus lourds, répondit-il.
— C'est pOUI tant un joli poids.
— Mes crochets sont solî
— Je te préviens qui' la course est longue.
— où faut-il porter cela?
— Plus loin que le C ïamp de Mars.
— C'est bien, on ira tout de même.
— cependant, dit Thomas eu souriaut ironiquement, il tant prendre garde à te fatiguer.
i a sebras le regarda sans paraître comprendre la reconnu ludalioD.
— N'es-tu pas do noces après-demain? coutiuua
Tb unas.
— Hou! fit Cassebras pour loule réponse.
— Tu dois être content? Ton ami Sparlacus qui épouse la belle écaillère...
Cassebras ne répondit pas.
— C'est un joli brin de fille, et Spartacus est un heureux coquin 1
Un rugissement sourd sortit à demi étouffé de la poitrine du fort de la halle.
— Il parait qu'ils s'aiment beaucoup, coulinua l'impitoyable Thomas en suivant de l'œil l'émotion pénible qui se reflétait sur le visage du fort de la halle. Je suis même certain qu'ils s'adorent. Rosette a l'air folle de ton ami... Au reste, tu as pu eu juger tout à l'heure... As-tu remar ué le coup d'oeil tendrement amoureux qu'ils échangeaient? ..
El comme Cassebras baissait la tête sans répondre, et frappait sourdement ses poings crispés l'un contre l'autre :
— Tu es témoin à la municipalité! dit Thomas. C'est bien cela! Tu vas être témoin (et il appuya sur le mol) du bonheur de ton ami !
Cissebras se retourna violemment en redressant la tète : sou visage était empourpré, ses yeux étaient injectés.
— Tais-toi! dit-il d'une voix sourde.
— Pourquoi? demanda tranquillement le citoyen Thomas.
— Parce que... si tu continues... je pourrais peutêtre bien t'étrangler!
Thomas sourit ironiquement.
— Oh ! oh ! dit-il. C'eat une envie que tu te passerais peut-être difficilement. Tu es fort, je le sais ; mais en fait de jeu des muscles je ne cède pas ma part aux autres... Tùns ! regarde !...
Et Thomas fit un pas vers le ballot debout au milieu de la chambre :
— Tu connais le poids de ce fardeau! dit-il.
Se baissant à demi, il entoura de ses deux bras le volumineux ballot qui devait cerles peser un poids énorme, et, se roidissant sur ses jambes, il l'enleva et fit en le portant le tour de la pièce.
— Qu'en peuses-tu? ajoula-t-il en remeltant le ballot en plac°, et sans paraître le moins du I onde fatigué par ce tour de force.
Cassebras ne répondit pas, mais, s'approchant du ballot à son tour, il le saisit d'une seule main par un angle et l'enleva à bout de bras fans hésiter; puis, tenant le fardeau suspendu derrière lui, il fil deux fois le tour ce la pièce, le maintenant toujours d'une seule main.
— Je ferais le tour de la halle avec! dit-il simplement.
Thomas ne put retenir un cri d'admiration pour cette puissance si extraordinaire des muscles. , —Je parierai tout ce qu'où voudra, dit-il, qu'il n'y a pas en France un seul hemme pouvant exécuter ce que tu viens de faiie. C'esi prodigieux. Eh quoi, Cassebras, un gaillard de ta furce se laisse couper l'herbe sous le pied par un Spartacus !
Cassebras fit un mouvement.
— Je sais que tu aimes P.usette, continua Thomas, et je m'intéresse à toi, ainsi sois franc avec un ami. Voyons! tu laisseras accomplir ce mariage-là?
Cassebras baissa la tète.
— Tu aimes Rosette! continua Thomas.
Un gémissement plaintif sortit de la poitrine du fort de la halle.
— Tu aimes Rosette, poursuivit Thomas en appuyant sur les mots, lu l'aimes, et elle va en épouser un autre, et toi, qui assommerais cet autre d'un coup de poing, tu laisseras accomplir ce mariage!
— Elle l'aime ! murmura Cassebras.
— Raison de plus pour l'assommer!
— Sij'assommaia Spartacus, Rosette me détesterait...
— Basle! les femmes sont tellement étranges!
— Elle me détesterait, elle me maudirait, elle ne voudrait plus me voir! dit Cassebras en secouant la tête.
— Qu'en sais-tu?
— Elle me l'a dit hier, alors que je lui disais en souriant jauue et en la regardant :
— Si Spartacus mourait avant la noce, tout do même?...
— Si Spartacus mourait, qu'elle m'a répondu en devenant pâle, je resterais fille.
— Ah! que je lui ai fait, c'est que tout à l'heure, en chargeant une voilure, j'ai failli laisser tomber un saumon de plomb sur Spartacus. Un peu plus, il était écrasé comme un colimaçon.
Rosette est devenue rouge, et puis pâle, et puis verte, et puis elle m'a dit :
— Je l'aime bien, Cassebras; je te regarde comme un vrai ami; mais vois-tu, si tu avais été cause même involontairement de la mort rts Spartacus, je l'aurais maudit et je n'aurais jamais pu te revoir, même dans cinquante ans!
Voilà ce qu'elle a dit, poursuivit Cassebras. Tu penses ! si j'assommais Spartacus tout expiés...
— Elle ne te verrait plus, c'est possible! répondit Thomas en regardant fixement le colosse, mais au m ins il ne l'épouserait pas, lui !
Les yeux de Cassebras lancèrent un double éclair :
— Oui, dit-il, mais elle serait malheureuse, elle! Elle pleurerait !
— Et il vaut mieux que tu pleures, toi! dit ironiquement Thomas.
— Oui ! répondit simplement le fort de la halle.
— Mais enfin, reprit Thomas après un silence, pourquoi l'aime-t-elle? Spartacus a ton âge, il n'est pas plus beau que toi, et tu es beaucoup plus fort que lui.
— C'est vrai...
— Est-ce qu'il est plus riche?
— Dame! répoudit Cassebras, je- n'ai rien, moi! J'envoie tous les mois trente livres à ma pauvre bonne f-mme de mère qui est infirme. Spartacus est tout seul, lui, il n' a plus de parents ; il a pu faire des économies... C'est vrai qu'il a cinq cents livres en or, à lu !
— Cinq cents livres en or! s'écria Thomas. Ah! parbleu! je comprends maintenant pourquoi la belle éeailière a préléré ton ami Spartacus à toi !
— Rosette n'est pas avare! dit Cassebras avec énergie.
— Non, mais enfin, sans être avare, elle a pu, puisque vous lui faisiez la cour tous les deux, préférer celu qui avait le plus d'argent. Suppose que tu sois placé toi-même, entre deux femmes à marier, sans que tu le sentes de préférence plus pour l'une que pour l'autre, que l'une soit riche et l'autre pauvre, laquelle prendrais-tu? La riche, n'est-ce pas? Et cependant lu n'es pas avare, mais tout le monde en ferait autant!
Cassebras lança un regard sombre sur son interlocuteur.
— Et, reprit Thomas en regardant fixement Cassebras, veux-tu connaître ma pensée tout entière? Eh bien! je suis convaincu à cette heure, je t'en donne ma parole, que, si tu avais mille francs en or à offrir eu dot à Rosette... elle pourrait bien faire fi des cinq cents livres de Spartacus!
CASSEBRAS
Le visage de Cassebras s'était illuminé d'un fugitif rayon d'espérance en entendantles paroles prononcées
BIRI-TAPIN
par son interlocuteur, mais ce moment d'espoir fut court. Thomas tenait toujours sou regard rivé sur le fort de la halle.
— Tu es de mon avis, n'est-ce pas? reprit-il. Puis après un léger temps :
— Après cela, conlinua-t-il, je ne sais pas trop pourquoi je te parle ainsi, car c'est exactement comme si je ne te disais rien... Quand je t'affirmerai, comme je le crois, que Rosette t'épouserait après-demain à la place de Spartacus si tu étais plus riche, à quoi cela avaucera-t-il? Tu ne peux pas devenir riche eu quarante-huit heures, n'est-ce pas? Et le mariage a lieu après-demain.
Cassebras paraissait plus préoccupé que jamais. Thomas l'examinait toujours avec la même fixité.
— Pour cela faire, reprit-il, il faudrait un de ces coups du hasard qui ne se présentent jamais... que dans les livres...
— Peut-être 1 murmura Gassebras.
— Hein? quoi? qu'ebt-ce que tu veux dire? s'écria Thomas avec étonuerneut.
— Je veux dire que si j'avais voulu devenir riche... plus riche que Sparlacus... je pourrais l'être aujourd'hui...
— Oui, mais tu n'as pas voulu et maintenant tu ne pourrais plus!...
— Ohi si... si je voulais bien.
— Qu'est-ce que tu me chaules là? Tu aurais pu devenir riche, épouser la femme que tu aimes et tu as refusé?
— Oui.
— Laisse-moi donc tranquille, lu te moques de moi!
— Si je voulais, j'aurais à cette heure quinze cents livres en or.
— Toi!
— Oui, moi, qui te parle, et si je voulais encore je les aurais ce soir.
Thomas ouvrait des yeux énormes.
— Eh bien I s'écria-t-il, pourquoi ne les prends-tu pas?
— Parce que celui qui me lésa proposées, ces quinze cent livres, est une canaille, répondit nettement Gassebras, parce que, pour gagner cet argent, il faudrait faire une mauvaise action.
— Ali! fit simplement Thomas.
— Oui, unecanaillerie!
— Et tu aimes mieux laisser R -ette épouser Spar^ tacus?
— Oui, quitte à me jeter à l'eau ensuite.
— Eh Dieu! mais, c'est très bien cela, mon garçon. Et qui est-ce qui l'avait proposé celte canaillerie, comme tu dis! '
— Un brigand, qui a dû passer sa jeunesse au bagne et qui me proposait de m'enrôler pour faire un mauvais coup.
— Qu'est-ce que lu lui as répondu?
— Qu'il s'en aille ou que j'allais l'étrangler en deux tempsl
— Allons, décidément, tu es un brave garçon, reprit Thomas, et j'irai voir comment tu rempliras tes fonctions de témoin le jour du mariage d Rosette et de Spartacu-. En attendant, parlons de mes allures. Tu vois ce ballot? 11 s'agit de venu- le prendre ici demain soir, à la nuit, vers huit heures, "l de me le porlei I lie Violet, \\:, è G en< Ile. On te payera la course là-bas. Tu as bien compris ?
Cas il un signe affirmatif.
— Alors, liuiiiie chance, et apprête-toi à danser à la n ce. Aid la vertu est une belle chose. Mais quinze
h or, par le temps qui court... un comle fortune! c'est une belle chose aussi...
Tout le monde n'en pesait pas autant que loi... Ri Bette
cal h ioliel... i-.ij t ■ n , e i. le regarde.
El Thomas, faisanl signe à Gassebras de lo suivre, quitta la petite pièce.
— Demain soir, dit-il au maître de la boutique, ce grand garçon-là viendra prendre mon ballot; tu le lui remettras.
Les deux hommes se quittèrent sur le seuil de la boulique : Cassebras suivit la rue Tiquelonne pour aller rejoindre la rue Montorgueil, et Thomas descendit la rue Montmartre dans la direction de la pointe Saint-Euslacbe.
11 n'avait pas fail cinquante pas, qu'un non me, qui examinait des comestibles devant une boulique, se retourna en l'apercevant et passa lamilièrenient sou bras sous le sien.
— Eh bien, dit l'homme, est-il disposé!
— Pas plus qu'avant-hier quaud lu lui as parlé.
— Le sot !
— Il faut cependant à tout prix que nous enrôlions cet homme. Il eu vaut à lui seul dix autres ! C'est une de ces recrues qu'il ne faut jamais abandonner! Ah! s'il eût épousé Rosette et qu'on lût parvenu à les avoir tous les deux, lui si fort, elle s'i belle! Quelles ressources on eût eues avec eux !
— Oui, mais il n'épousera pas Rosette!
— Et s'il ne cède pas à tes instigations dans cette circonstance, il ne cédera jamais.
— Alors nous ne l'aurons pas?
— Si fait, Rosette mariée le jettera dans nos mains.
— Comment cela?
— La jalousie est encore un plus puissant levier que l'amour. Rosette mariée et heureuse, il faudra retourner le fer dans la plaie faite au cœur de Gassebras, il faudra ne lui laisser pas uu seul instant de repus ni d. tiève, ou arrivera à exalter sou cerveau qui i pas bien fort... Il étranglera Spartacus dans un m ment de colère... Alors, il viendra forcément à nous!... Tu comprends?
— A merveille !
— Cependant, tant que le mariage ne sera pas fait, il faudra essayer encore. Il viendra demain soir à Grenelle, fais tout préparer en conséquence.
Quels ordre pour aujourd'hui?
— Dans une heure tu les auras... où tu sais... E i attendant voici la lettre que la Grinchue a reprise dans la poche de Gervais, mets-l> avec les autres; lettres- là peuvent être dans l'aveuir de la demi importance.
Les deux hommes atteignaient alorsvles abords de la halle a ix légumes, un tumulle étourdissant y régnait, mais ce tumulte n'était pas celui qui y était habituel : il ne s'agissait ni de vente ui d'achat. L es trois quarts des petites boutiques étaieut veuves d'achelenrs et d séries de vendeurs.
Des groupes se formaient de tous les oô.és, groupes bruyants où chacun se faisait orateur. Hommes et femmes allaient, venaient, couraieut, s'agitaient, se parlaient, s'interrogeaient, s'arrêtaient, et on levait les bras au ciel, et ou poussait des exclamations sonores, et tous les visages rayonnaient, auiuiés par un n ilet u'e- pérauce.
Évidemment une grande nouvelle, une de ces nouv Iles important s qui intéressent tout un peuple, venait de prendre naissance subitement. Ou sait a quelle rapidité merveilleuse les nouvelles circulent a Paria. Au moment où Thomas et sou compagnon arrivaient à la hauteur de la pointe Saint-Eustache le premier souffle de la nouvelle p issait, et ils n'avait ni
p s l.nl deux pas en avant que l'agil UiOD de la loule
les atteignait, les déliassait et se propageait dflrri euzavecla promptitude d'une Iraiuee do poudre qui s'enfl mime.
loi môme temps que dans les rues, dans les halles.
suria pi ice, l'agitation, l'animation, atl Ignalenta lëhi
nôtres des maisons s'ouvraient, des
têtes apparaissaient à tous le3 étages', et la moteur s'élevait du pavéde= rues aux greniers des édifice?, et partout la même expression rayonnait sur tous les visages, et partout les exclamations joyeuses se croisaient, se choquaient, s'entremêlaient.
Tout à coup cependant un doute parut se manifester : l'élan joyeux s'arrêta, une vague inquiétude se peignit dans tous les regards, et ces mots circulèrent de bouche en bouche :
— Si ce n'était pas vrai!
La même pensée venant presque à la fois dans tous les esprits, une sorte de silence solennel, effrayant, se fit brusquement au seiu de cette foule en rumeur.
En ce moment deux soldats, se tenant bras dessus, bras dessous, l'un vêtu de l'uniforme des tambour. maj rs en petite teuue, l'autre des grenadiers d'iufanterie, débouchèrent par la rue Coquilliôre arrivant à l'angle de la rue du Finir et à la hauteur du marché des Prouvaires, alors en ébullition complète : ces deux soldats paraissaient ivres de joie, et ils chantaient à tue-tête, en levant les bras vers le ciel :
SoMat français.
Qu'a du succès.
Vive la gloire Et la victoire !...
En les apercevant, la foule entière se rua vers eux poussée par un même élan, et toute les bouches interrogèrent en même temps.
— Oui! oui! il est eu France I le télégraphe l'annonce 1 « répondirent les soldats.
Et faisant voltiger leurs chapeaux dans les airs : « Vive Bonap?rte! » crièrent-ils à pleins poumous.
Alors ce fut un même cri qui jaillit à la fois de toutes les poitrines, de tous les cœurs, de toutes les bouches, l'un de ces cris comme en pousse de siècle en siècle toute une graude nation qui est unanime pour fêter et acclamer le héros qu'elle aime, un de ces cris résultant d'un, élan devant lequel s'effacent toutes les joies, toutes les douleurs.
— Vive Bonaparte ! répétait la France entière ; villes, villages, campagnes et montagnes s'unissaient pour saluer à la fois le retour de celui qu'on appelait d' ivance le saimeiw.
Et ce cri qui tonnait, frénétiquement poussé, à l'est et à l'ouest, au sud, au nord, au centre, ce cri était incessant sur la route de Fréjus à Paris, et il poursuivait, dans son enthousiasme indicible, une voiture bien simple emportée au galop de quatre chevaux de poste, et au fond de laquelle ?e tenait assis un jeune homme velu d'une redingote grise et entouré de trois offaciers portant l'uniforme de généraux.
Durant quelques instants ce fut, dans le quartier des halles, un bruit tellement effrayant que les voitures s'arrêtèrent, « les chevaux refusant de marcher, » dit un contemporain.
Thomas avait écouté : il n'avait pas crié, lui. Saisissant le bras de son compagnon et le serrant fortement :
« Le retour du général va changer probablement la face des choses I dit-il. Cet homme au pouvoir, c'e=t notre ruine, car sa main sera puissante, et sa première préoccupation sera de terrasser le chauffage! Vois les jacobins et les royalistes, et fais tout pour animer et surexciter les esprit ! Quant à nos affaires particulières; il faut agir sans retard maintenant. Je verrai ce soir Alcibiade... Songe à ce qui doit se passer demain I...
Et quittant brusquement son compagnon, Thomas s'élança au milieu de la foule. Bientôt il atteignit l'endroit où se tenaient, fêtés, entourés, les deux soldats qui, arrivant tous deux d'Egypte, étaient devenus les idoles de la foule.
Chacun les tirait, voulant à toutes forces les entraîner déjeuner, quand Thomas se fit jour jusqu'à eux,
« Eh 1 dit-il, les citoyens sont mes convives ! 11: venaient me retrouver; je ne les cède à personne, entendez-vous?
El, saisissant sous chaque bras Rossignolet etGringoire, Thomas les entraîna dans la direction de la rue Montorgueil, vers le cabaret de la Belle ÈcaVlère.
« Eh bien ! en voilà une nouvelle ! dit Thomas en jouant nne joie extrême ; c'est le plus beau jour di ma vie !
— Nous allons revoir notre général ! criait le majoi avec des larmes dans les yeux.
— Vive Bonaparte ! hurlait Gringoire.
— Vive Bonaparte ! répétait la foule.
— Et vous avez appris cela ce matin ? demanda Thomas.
— Eu quittant ton frère, le loueur de voitures, répondit Gringoire.
— Nous étions dans la rue Gaillon, quand un quidam a passé en criant : « Le général Bonaparte est eu France! « ajouta Rossignolet.
— Pour lors nous avons couru chez le colonel. Il savait tout déjà : son ami, le corsaire Bonchemin, venait de lui apprendre la chose.
— Ah ! dit Thomas, le citoyen Bonchemin était revenu déjà ?
— Mais, à propos de mon frère le loueur de voitures, vous ètes-vous entendus ensemble ? Je vous ai laissés ce matin sans pouvoir assister à votre entretien.
— Parfaitement, dit Gringoire ; ça a même l'air d'un crâne lapin que ton frère, et aimable pour le soldat nous avons bu le vin blanc ensemble...
— Et vous êtes convenus pour la voiture?
— De tout ; elle sera, demain à midi à la disposition de ces dames et du colonel : il n'y a plus rien à dire.
— Tu as prévenu le colonel?
— Naturellement.
— EL il a dit...
— Que c'était bien.
— Eutrez, citoj^eus, le déjeuner nous attend.
Les trois causeurs étaient alors arrivés à la porte du cabaret. Rosette n'était p'us à son poste ; elle avait cessé d'ouvrir ses huîtres. En apercevant Thomas, elle courut à lui tout effarée :
« C'esl-il vrai, cil «yen, demanda-t-ell e que le général B >na; arte s il. à Pari-?
— Pas encore, répondit en riant Thomas, mais il y sera bientôt.
— AU ! quel bonheur ! Vive Bonaparte I
— Vive Bonaparte ! crièrent les soldats.
— Vive Bonaparte! répéta encore la foule.
— Cié mille millions de n'importe quoi ! dit Rossignolet en caressant sa moustache qui descendait jusqu'au creux de l'estomac, il est sûr et certain que v'iàz'une petite mère qui ferait z'une cantiniêre comme la 32e n'en a pas-évue depuis un laps. Mi de millions de tu tes sortes de choses, je consentirais, si j'étais plus jeune, à devenir coquillage, comme qui dirait huître, pour être ouvert parla blanche main de la citoyenne.
Et le major se redressant, se recarrant, se balançant sur ses hanches, faisant valoir enfin toutes les g de son aimable pr-rsoune, dardait sur Rosette des jeux qui eussent mis le feu à un canon.
— Le citoyen soldat est bien aimable, dit Rosette en saluant.
— Aimable est la devise du soldat victorieux, ma belle enfant, reprit le major en se dandinant de plus en plus, comme victoire et gloire sont ses rimes favorites avec amours et toujours! quand il a la chance
ff'entre-percevoir, entre deux moissons de lauriers, un beau brin de cautinière ficelée dans votre joli genre. Et] en ayant l'honueur d'être le vôtre, je vous demanderai de m 'obtempérer la permission pour cueillir sur votre joue la fleur que je vois s'y épanouir.
Et, retroussant sa moustache des deux mains, Rossignolet s'avança pourembrasser Rosette ; mais celle-ci se rejeta brusquemenlen arrière.
« Eh! minute, » cria Spartacus eu s'avauçaut.
Thomas se jeta vivement de côté pour laisser paser le fort de la halle, qu'il poussa presque vers Rossignolet ; mais une autre et plus subite iuterveulion venait de l'aire cesser le danger pour la belle écaillère.
Une tête s'était avancée entre le visage de Rosette et les lèvres tendues du major, et une joue à la peau rude et basanée avait failli tecevoirle baiser destine à Rosette.
— Cré mille millions de n'importe quoi! cria Rossiguolet avec colère, ce n'est pas ça que je veux embrasser!
— Hein ? » fit une grosse voix.
Cassebras dressa son énorme personne devant le gigantesque major; pour un amateur delà force physique dans ce qu'elle a de majestueux, ces deux hommes pouvaient être réellement beaux à contempler.
— Tu dis? fit Roscignolet d'un ton menaçant.
— Je dis... répondit Casscbras en approchant ses épais sourcils de ceux tout aussi épais du major; je ■dis que... »
Une clameur formidable, aecompaguée de cris déchirants, interrompit la phrase commencée et qui peut-être allait provoquer un orage.
— Arrêtez ! arrêtez ! hurlait-on.
La foule amassée sur la chaussée de 'a rue s'écarta avec précipitation, et l'on vil déboucher, roulant avec fracas, une voiture de maître entraînée par un cheval emporté.
Un cocher était sur le siège de la voiture, essayant en vain de retenir l'animal furieux; une femme, qui, siasie par la terreur, avait voulu s'élancer sans doute, était demeurée suspendue, accrochée par sa robe, menacée à chaque instant d'être atteinte par la roue et presque traînée sur le pavé. Une autre femme, le corps à demi sorti par la portière ouverte, poussait des cris déchirants.
— Arrêtez ! arrêtez ! criait-on.
Mais personne n'osait affronter le choc du cheval, emporté.
C'était un spectacle terrifiant, épouvantable. La foule, tout à l'heure animée, follement bruyante, était là, stupéfiée par la frayeur, silencieuse, paralysée attendant une sanglante catastrophe.
Le véhicule entraîné, qui causait celte anxiété si vive, était un léger carrosse, perché haut sur roues comme les voitures de l'époque, à grands ressorts et réellement construit pour facilement verser. L'ensemble était coquet, élégant, et décelait un équipage de bonne maison.
Deux chevaux avaient été évidemment attelés à cette voiture; mais, par suite d'un are, dent encore inconnu, un de ces chevaux avait et i dételé et était aeuré libre. C'était l'autre, le seul restant, qui emporlail le carrosse dans sa course affolées La flèche était brisée; sans doute sou extrémité supérieure était demeurée attachée au harnais du l'autre cheval. Ce qui en i entait présentait sa brisure menaçante, 1 1 le bois déchj [uelé, labourant les flancs du cheval, exe, tait encore s» furie.
Ce qu'il y avait de terrible, c'est que le cheval denu uré seul lirait inégalement le véhicule et occasionnait de secousses effrayantes auxquelles la caisse ne pouvait résister longtemps. Le cocher, plie comme un linge, ses mains tenant les guides euro i ée , fai-
sait des efforts surhumains. Mais ce qui, du premier coup, avait allerré la foule, c'était la situation si épouvautablemeut critique de la femme suspendue le long de la roue.
LE C11ÉVAL EMPORTÉ
Une des portières du carrosse était demeurée ouverte, et, obéissant aux secousses terribles imprimées à la voilure, celte portière battait, se refermant et s'ouvraut d'elle-même avec uu grand bruit : sans doute la femme, perdant la tète, obéissant à un accès de terreur folle et au sentiment de la conservation, avait voulu fuir le danffer.
Sans calculer le péril, elle avait probablement ouvert cette portière, et elle s'était élaucée au dehors; mais dans ce mouvement sa jupe flottante, enlevée par le vent, s'était accrochée à l'un des porteslanternes, el la malheureuse était demeurée suspendue dans le vide, entre les deux roues, ses pieds frôlant le pavé...
Dans la voiture, ai-je dit, était une seconde femme, le corps à demi sorli par la portière ouverte; cette femme voulait taisir d'une main le corsage de la robe de l'autre femme, taudis qu'elle se cramponnait de l'autre main aux coussins de la banquette, mais la portière, battant avec violence, l'empêchait de prêter un secours efficace. Elle poussait des cris déchirants.
Le cheval, de plus en plus furieux, de plus en plus affolé, précipitait sa course avec un redoublement d'énergie... La foule s'était écartée en poussant des hurlements d'effroi... Personne n'osait se précipiter à la lète de l'animal qui bondissait avec des élans prodigieux. Descendant la rue Montorgueil, il courait droit vers la balle aux légumes.
En ce moment une petite voilure à bras de marchand des quatre-saisous, conduite par un enfant de dix à douze ans, se trouvait au milieu de la rue, à la hauteur du cabaret de la Belle Ecaillère, et dans la direction prise par l'animal emporté... En voyant le cheval arriver sur lui, l'enfant fit un effort, il voulut se garer et garer sa voiture en se jetant avec elle à gauche; mais il n'eut pas le temps d'accomplir son mouvement... le cheval furieux arrivait avec la rapidité de la foudre qui éclate...
La petite charrette, piise eu travers, fut renversée, roulée, effondrée, brisée, et l'enfant envoyé à quelques pas en avant. Le cheval, sans s'arrêter, poursuive sa course.
Un double cri d'effroi jaillit de toutes les poitrines oppressées. Dans la secousse, la robe de la jeune femme suspendue avait achevé de se déchirer, el la malheureuse était précipitée sous la roue de derrière au moment même où le cheval venait de bondir pardessus l'enfant renversé, sur lequel allait passer l'une des roues de devant. Le double péril était tel qu'il fallait un coup de foudre pour conjurer sou irnmiuence...
Eu contemplant ceile scène émouvante qui s1 accomplie avec la rapidiié de l'éclair. Rosette élait devenue tremblante, son visage si rr&is s'étail d< ion'', el elle avait poussé uu cri déchirant en 86 voilant les yeux de ses deux mains éun
Sparlac is était pré?, d'elle; lui aussi était Iras ému. La pantomime expressive de Rosette parut l'animer soudain d'une inspiration subite. S'élançant en avant avec un bond tel qu'il franchit sans toucher le sol la moitié d< -ce, il tomba i d face du cheval em-
porté, et il saisit le mors des doigts de ses deux mains réunies.
Le cheval, surpris, se cabra avec un eifoit ai puisml qu'il enleva Spartacua ; mais, retombant sur ses
Ce jeune homme, c'était l'enfant perdu des Antilles, c'était Bibi-Tapin.
pieds de devant, il renversa du même coup le fort de la halle, qui roula sous ses sabots ferrés. Le dévouement de Spartacus allait retarder la mort des deux êtres menacés, mais sans l'éviter.
Celle fois la situation était affreuse : la femme, l'enfant et le courageux Spartacus allaient périr à la fois, foulés, écrasés, martyrisés... Le cheval se ruait en avant...
La foule poussa un cri d'épouvante.!. Mais aussitôt un cri de joie et d'admiration s'échappa de toutes les bouches... Le cheval avait bien tenté de bondir en avant, mais il était demeuré immobile, comme si une force invincible l'eût subitement cloué sur place, comme si le véhicule fût tout à coup devenu tellement lourd qu'il ne put plus le traîner...
Spartacus, roulant de côté au moment où il allait être foulé aux pieds du cheval si celui-ci eût fait un seul pas en avant, n'avait reçu qu'une légère atteinte au bras. L'enfant renversé se tenait étendu devant la roue qui frôlait sa poitrine. La jeune femme avait une partie de sa robe engagée sous la roue de derrière
mais, si elle ne pouvait se soustraire à la mort menaçante, elle était encore saine et sauve.
De chaque côlé de la voiture, deux hommes étaient placés devant chacune des deux grandes roues de derrière. Le corps à demi p'oyé, les pieds arc-boutés ea avant, les bras tendus, les mains cramponnées aux jantes des roues, ces deux hommes demeuraient immobiles. La tension des muscles de leurs membreï était si grande, si puissante, qu'à travers la culotte et les manches de l'habit on pouvait distinguer les nerfs se dessinant comme de grosses cordes.
Ces deux hommes, c'étaient ceux qui tout à l'heure se regardaient avec des éclairs de menace dans les yeux, c'étaient le major Rossignolet et le fort de la halle Cassebras... Au moment où Spartacus s'élançait à la tête du cheval, Rossignolet et Cassebras bondissaient eux-mêmes en avant. Sans se consulter, tous deux se fiant sur leurs forces physiques si peu communes, avaient eu la même pensée, celle de sauver les malheureux menacés, en contraignaut la voiture à uneimmobilité momentanée qui permit de se rendre
LIBI-TAPIN
maitro du cheval et surloul qui empêchât les roues de faire un seul tour en avant, car là était effectivement le point essentiel.
En dépit de ses efforts, peut-être qu'un seul n'eût pas été assez puissant pourlulter ainsi avec un cheval furieux ; mais tous deux réunis avaient pu opérer le miracle.
La foule s'était précipitée. Le cheval avait été saisi, maîtrisé, entouré; Sparlacus s'était relevé et on avait dégagé l'enfant et lajeune femme avec des soins infinis. L'eufaul était étourdi, mais il n'avait pas perdu l'usage de ses sens; la femme, elle, était complètement évanouie.
L'autre femme, celle demeurée jusqu'alors dans La voiture, s'était élancée à terre. Courant vers sa compagne elle la saisit dans ses bras avec des gémissements affreux.
« Ma fille ! mon enfant ! ma Caroline! criait-elle, elle est mortel
— Mais non, citoyenne, ne te désole pas ; elle n'est qu'évanouie, » dit une voix émue.
Rosette s'était avancée perçant la foule; et tendant la main à Spartacus qui venait de se relever:
t Fais-la transporter dans la maison du marchand de vin, on va la soigner, reprit l'écaillère.
— Un médecin! demandait la malheureuse femme
— Me voici, madame Chivry, et tout à vos ordres, dit une autre voix.
— Dupuytren! » cria la pauvre mère.
Le jeune docteur prenait dans ses bras le corps inanimé de lajeune fille, et emportait son précieux fardeau vers la boutique que venait de désigner Rosette.
Spartacus suivit le petit cortège que la foule formait autour du médecin. Rosette lui avait repris la main.
— C'est bien ce que tu as fait, dit-elle,
— Il a contribué à sauver la vie de mon enfant : je ne l'oublierai jamais, » dit madame Chivry avec un accent attendri.
Pendautce temps le cheval avait été dételé, et il paraissait maintenant aussi calme, aussi stupide qu'il semblait affoléquelqucsinstantsauparavant. Le danger passé, la voiture définitivement stalionnaire, Rossignolet et Cassebras s'étaient redressés, abandonnant les roues. Dans ce même mouvement, ils se trouvèrent en présence, face à face; car en dételant le cheval on venait de faire faire au véhicule un pas en avant.
Les deux hommes demeurèrent silencieux et immobiles se contemplant tous deux avec des regards empreints d'une naïve admiration. L'un et l'autre étaient évidemment stupéfaits d'avoir rencontré ainsi, inopinément, une force à peu près égale à la sienne. C'est chose si rare, qu'une telle puissance des muscles, que l'étounement manifesté par les deux colosses était assez naturel.
Rossignolel fit enfin un pas en avant; et tendant la main à Cassebras :
— Veux-tu? lui dit-il. Tu as l'air d'un rude lapin et lu me plais. Quel biceps, comme on dit en Italie, dans le grand monde. Je crois qu'à nous deux nous emporterons les tours Notre-Dame!
— C'est bien possible, réponditen souriant Cassebras, et en acceptant la main qui lui était offerte.
— Ah! Kt Rossignolel avec un soupir, quel malheur que 1res gaillards ae soient point ici ; Mahurec et le Maucot et nous deux. Cré mille millions de n'importe quoi, à nousquatro nous démolirions Paris s'il le fallait! »
M. Thomas était demeuré simple spectateur de L'événement. En assistant à la preuve si étrangement convaincante de la force musculaire des deux hommes, 11 n'avait pu retenir une exclamation adinirative.
« Ils sont à peu près de môme force! murmura-l-il.
Ce qu'il faudrait, c'est faire disparaître, par un moyen quelconque, le n ajor qui peut devenir gênant et s'attacher l'autre qui peut être si utile. J'y songerai... J'y... »
Thomas s'arrêta; et se frappant brusquement dans les mains :
— Parbleu! ajouta-t-il en souriant, j'ai mon idée.