LA POINTE SAINT EUSTACIII
Quelques instants après la scène qui venait d'avoir lieu, Gorain et Gervais étaient assis dans une petite pièce faisant fonction de cabinet de société, tributaire de celte boutique de marchaud de vin de la pointe Sainte-Eustache, à la porte de laquelle trônait la belle é.adlère. Les deux bourgeois prenaient chacun un Terre de vin blanc pour se remettre de leur émotion, et M. Thomas s'empressait autour d'eux eu ami attentif.
— Là! là! disait M. Thomas, buvez encore un coup, cela vous rendra gaillards! Ce n'est rien, vous en serez quittes, toi, citoyen Gervais, pour faire détacher ton habit, toi, citoyen Gorain, pour faire brosser ta culotte et ça ne vous coûtera pas plus d'un écu de six livres chacun.
— Six livres d'oeufs! s'écria Gervais.
— Six livres de pommes! ajouta Gorain.
— Je sais bien que c'e:>t un peu cher, continua Thomas toujours impassible, mais la voilure a été cassée, l'éventaire a été déchiré... bref, il vous faut payer les pjts cassés.
— Et vous avez donné les deux écus ? demanda Gervais eu soupirant,
— Certainement ! Ne fallait-il pas vous débarrasser de ces mégères!
— Alors c'est six livres que nous vous devons chacun?
La porte du cabinet s'ouvrit et un garçon marchand de vin parut sur le seuil.
— Qu'est-ce qu'il faut servir auxcitovens! demaudat-;l.
— Mais... dit Gorain eu regardaut Gervais avec Inquiétude.
— Rognons sautés?... coutinua le garçon, omelette au lard ?... un poisson '.'...
— Rien... rien... dit Gervais; nous allons nous retirer...
— Comment! vous retirer! B'é ria M. Thomas; vous n'alle7 pas déjeuner ici?
— Mais... firent à la fois les deux bourgeois.
— Allons donc! je vais déjeuner et je vous invite. Quand on a la chance de rencontrer des citoyens tels que vous, on ne s'en sépare qu'à la dernière minute.
Gerain et Gervais sourirent avec un peu d'embarras mais avec une satisfaction évidente cependant.
— Garçon ! reprit Thomas du ton d'un homme habitué à se faire servir, des côtelettes, une omelette aux rognons, une friture et une bourriche d'huitres pour remercier Rosette. Cinq couverts dans ce cabinet!
— On va servir! cria le garçon en se précipitant au dehors.
— Allons! c'est convenu, le déjeuner vous remettra tout à fait, continua Thomas en s'adressant aux deux bourgeois qui croyaient devoir faire semblant d'hésiter.
— Cependant, fit Gorain, je crois...
— Ma femme m'attend... peut-être, ajouta Gervais.
— Laissez-donc! elle ne vous grondera pas ; d'ailleurs, vous lui direz que vous avez déjeuné avec une pratique, car je suis votre pratique, papa Gervais.
— Mais tu as dit cinq couverts : vous attendez donc cinq convives?
— Deux militaires; eh ! pardieu ! vous les connaissez: c-3 sont les deux soldats de l'armée d'Egypte qui ont servi de lion entre nous.
— Ah! ils vont venir?
— Oui, je vais même au-devant d'eux; attendez-moi un instant. Je vais vous faire envoyer de quoi vous laver et vous brosser.
Et Thomas sortit rapidement en adressant un geste amical aux deux bourgeois. Ceux-ci, demeurés seuls.se regardèrent mutuellemut ; Gervais avait le dos de son habit dans un état difficile à décrire; les œufs, cassés par le poids de son corps, avaient absolument transformé la couleur du drap. Gervais avait un habit vert clair : le jauue et le blanc des œufs mélangés sur ce fond vert représentait la teinte d'une omelette aux fines herbes. Quant à Gorain, sa culotte neuve était couverte d'une épaisse couche de boue blanchâtre qui en métamorphosait également la nuance.
— Qu'est-ce que dira mon épouse? se demanda Gervais avec uue mine piteuse; je crois que cela tache, les œuf.- !
— Uue culotte neuve I... disait Gorain eu soupirant; il n'y a pas plus de trois mois que je la porte, et... ah I mon Dieu!
— Quoi?
— Elle est déchirée!... je ne m'eu étais pas aperçu tout d'abord.
— Le fait est que tu ne pouvais pas voir la déchirure; mais baste! tu y feras remettre uu fond, tandis que mon habit...
— Il n'est pas déchiré, lui.
— Et dire que ces taches-là vont encore me coûter uu écu de six livres! Au moins si j'avais eu les œufs !
Gjrain fit la grimace.
— Au fait, reprit-il, nous devons six livresau citoyen Thomas! il faudra les lui rendre?
— Dame!... oui.
— Dis donc! Gervais, sais-tu que ce n'est pas juste cela!
— Quoi donc ?
— Que je paye les six livres, car enfin ce n'est pas ma faute si j'ai fait tomber les pommes de la marchande : c'est parce que tu t'es cramponuéà moi.
— Il fallait me retenir et ne pas tomber toi-môme.
— Mais tu me tirais.
— Je ne pouvais faire autrement.
— Enfin, c'est de ta faute si l'accident est arrivé 1
— Par exemple! c'est toi qui as voulu marchander le poisson.
— Mais non!
— Je le dis que si; d'ailleurs, je ne voulais pas venir a la halle ce malin, c'est toi qui m'as emnn
bl
— Eh bien, ma belle enfant, à quand les noces? (Page 60v
— C'est toi qui es venu me chercher?
— Voilà de l'eau et une brosse ! cria le garçon en outrant et en déposant sur un tabouret les objets qu'il tenait à la main. Dans cinq minutes, citoyens, le couvert sera mis : les huîtres s'ouvrent.
GorainetGervais échangèrent un double regard flamboyant, et, se tournant brusquement le dos, ils se mirent en mesure de remédier aux suites de l'accident si inopinément survenu.
Gervais avait enlevé son habit, et trempant une serviette dans l'eau, il s'apprèlait à se livrer à un nettoyage en règle, lorsqu'une idée subite parut lui traverser l'esprit.
« Il faut que j'ôte ce qu'il y a dans le3 poches, » murmura-l-il.
Fouillant alors dans une des deux poches de derrière, il en retha une serviette, uue tabatière et un petit pain (depuis son voyage aux Antilles, Gervais était homme de précaution). Posant le tout sur uue table, il passai l'autre poche qui contenait un mouchoir qu'il déposa également près des autres objets.
— Tiens! dit-il avec un léger etonuement, où donc l'ai-je mise?
Il fouilla de nouveau dans les deux poches
— Il n'y a plus rien, continua-t-il. Il me semblait bien cependant... c'est que je l'aurai mise dans la poche de côté...
Retournaut l'habit, Gervais fouilla dans la pocheindiquée; il parut que cette poche était absolument vide, car la main se retira entièrement libre. Gervais se gratta la tête.
— Ah! par exemple, dit-il avec une inquiétude croissante.
Et, rejetant son habit sur une chaise, il fouilla dans les poches de sa veste.
— Eh bien!... eh bien!... faisait-il à chaque mouvement, avec une auxiété de plus en plus vive.
Pendant ce temps, Gorain, sans se préoccuper de son ami, attaquait sa culotte à coups redoublés de brosse et de torchon, et s'entourait d'un nuage de poussière comme Jupiter d'un nuage d'or.
— Ah ! voilà qui est fort, répétait Gervais ; voilà qui...
BIBÏ-TAI'IV
M lis qu'est-ce que j'ai fait de ce papier? Je l'ai mis dans ma poche de derrière... j'en suis sûr... j'en donnerais ma tète à couper.
Et, reprenant son babil, Gcrvais le fouilla de nouveau sans parallre se soucier du nettoyage à faire. Convaincu que ni les poches ni les doublures ne renfermaient l'objet qu'il semblait chercher avec une anxiété si vive, il passa une nouvelle et minutieuse inspection des vêtements qu'il portait sur lui.
— Mais... je suis sûr... répétait-il tandis que son front pâlissait, que ses joues se creusaient et que la sueur perlait à la racine de ses cheveux. Je l'avais quand je suis sorti... je... Et je ne le trouve plus.
Et courant vers son compagnon qui brossait et essuyait toujours avec un entrain que lui eût envié l'un des anciens travailleurs du Pont-Neuf.
— Gorain! Goraiul appela-t-il.
— Quoi donc? dit Gorain en se retournant avec une mauvaise humeur évidente. (Le digue bourgeois était fort rancunier, ou plutôlrancimeuo;, comme l'appelait Gervais.)
— Celte lettre... tu sais, Gorain; cette lettre, répétait Gervais avec émotion.
— Quelle lettre?
— Lelïe d'avaut-hier dans la nuit. La lettre du munilionnaire en chef du président.
— P, ur les draps? dit Gorain.
— Chut!... pas si haut. Oui, la lettre pour les draps qui sont à Siiut-Cloud.
— En bien? parle donc; tu me fais dresser les cheveux.
— Je i'avais ce malin?
— Sans doute. Nous l'avons relue sous ma porte en sortant de chez moi.
— Je ne te l'ai pas donnée?
Non ; lu l'as gardée. Tu sais bien que cela a été
convenu depuis que j'ai perdu les deux autres.
— Je l'ai mise dans la poche de mon habit, j'en suis sûr.
— Eh bien?
— Elle n'y est plus.
— Elle n'y est plus 1 s't'cria Gorain.
— Cherche toi-même.
Gorain saisit l'habit et le fouilla d'une main frémissante, sans se préoccuper de se tacher lui-même aux œufs écrasés qui empoissaient le dos.
«Elle n'y est pas, dit-il ; mais dans les autres poihes?
— Elle n'y est pas, répondit Gervais d'une voix dolente.
— Déshabille-loi.
— Et si on arrivait; d'ailleurs, je te dis que je ne l'ai pas.
— Mais, dit Gorain, il nous faut cette lettre : c'est elle qui nous dit d'aller à Saiut-Cloud, qui nous annonce l'arrivée des draps, qui nous donne l'ordre d'emmagasiner; c'est la-preuve enfin que nous sommes bien les dépositaires de ces marchandises en Dotre qualité de inuuitionnaircs secrets. Il faut avoir ce papier ; c'est pour nous un gage de fortune. D'ailleurs, on nu sait pas ce qui peut arriver :s'il y avait un chan-
eut de gouvernement cette leltre-là se dl une preuve que n< ua D'élions qu'iutermé liain officieux.
— Elle seralombée, s'écria Gervais, quand ces mau-
marchandes nous mit entrepris.
— AU us vile, alors, nous la retrouverons peut-être i,mi la rue; car cette lettre, Gervais, c'est la preuve
de notre association secrète avec les nlunitioùnairea nos coufières, et tu sais combien on nous a recommande le in\ . 1ère.
— Allons! dit Gervais eu so précipitant.