GERVAIS
Bonnetier, chemisier, culotlier.
C'est dans celle boutique que nous avons pénétré jadis lors des prémices de la conspiration des Œufs rouges, alors que Gervais, revenu des Antilles si inopinément, surprenait sa femme, laquelle tombait évanouie sans qu'on ait jamais pu savoir au juste si c'était de joie ou de contrariété.
Depuis cette époque jusqu'à celle à laquelle nous sommes arrivés, aucun changement ne s'était manifesté dans l'aménagement intérieur, ni même dans le personnel de l'établissement. Il y avait toujours le même vitrage à petits carreaux derrière le[uel se balançaient des paires de bas posées à cheval sur des cordes tendues, flanquées à di-oite et à gauche de gilets de flanelle et de bonnets de coton, tandis que des chemises à jabots, des cravates d'incroyable, des maillots, des culottes à mille raies, formaient le bas de la montre.
A droite en entrant était le comptoir de madame Gervais, comploir-bureau, derrière lequel trônait la respectable citoyenne, dont le regard inquisiteur dominait de là le magasin entier de sa porte d'entrée à son arrière-boutique.
A la suite de ce bureau Tenait un long comptoir t»ut chargé de marchandises. En face, de l'autre côté, un second comptoir orné de deux aunes suspendues au plafond: derrière ce comptoir se tenait d'ordinaire, la plume à l'oreille, suivant l'usage, Autoine, le fidèle commis de madame Gervais.
Tous les jours, à l'exception des dimanches et fêtes, la boutique était ouverte à huit heures du matin et fermée à huit heures du soir. Ce jour où nous venous d'assister dans les balles à l'émotion produite par l'annonce du débarquement du général Bonaparte en France, et deux heures euviron après l'accident du cheval emporté, la boutique de madame Gervais était, par hasard, absolument veuve de clients.
Antoine, occupé à refaire des paquets de bas et de gilets de coton, paraissait complètement a] dans son œuvro. La citoyenne Gervais venait, profitant de la minute do liberté que lui lais-ail par hasard les affaires, de monter daus sa chambre.
Sa place ordinaire , derrière le comptoir-bureau, n'était pas vide cependant : une belle et personne l'occupait : c'était une jeune lille de dix-huit ans au nioius, mignonne, niiueo, fluette, à la taille élancée, aux formes gracieuses, mise avec cette miupliclté do bon goût qui est l'apanage de certaines femmes de la bout Sans être jolie, celle jeune
fille avait dans toute sa personne un ebarmo réellement fasciuateur.
D'admirables cheveux blonds retombaient en boucles soyeuses sur les épaules et encadraient un front blanc et pur; les yeux étaient fort beaux, grands, bien fendus, et le regard qui s'échappait de ces prunelles d'un bleu verdâtre, ressemblait à une douce el amicale caresse. Les sourcils étaient longs et touffus, l'ovale du visage parfait, les dents mignonnes et belles. La beauté de l'ensemble eût certes été réelle, si certaines cicatrices indélébiles n'eussent nui au contour et au velouté des joues et du menton. Et cependant l'expression générale de la physionomie était si charmante et si intelligente que l'on trouvait une grande séduction dans cette tète blonde, empreinte d'un poétique cachet d'innocence.
Celte jeune et gracieuse enfant, le lecteur la connaît depuis longtemps, car il a suivi toutes les péripéties du terrible drame dont sa première jeunesse a été victime : celte jeune fille, c'est Rose, la fille du malheureux teinturier Bernard, de la rue Saint-llonoré, c'est la jolie mignonne enfin, la protégée delà générale Lefebvre et la tille adoplive de l'excellente madame Gervais.
Depuis qne la citoyenne Lefebvre, dans la crainte que la vertu de la jeune fille fût battue en brèche par le bataillon àesmirliflorcs et des muscadins pommadés (suivant ses expressions) qu'elle recevait chez elle, avait placé Rose chez la citoyenne Gervais, Rose n'avait pas quitté le magasin de la rue Saint-Dénis.
Tout d'abord la générale avait voulu pourvoir aux besoins de l'enfant en piyaut une pension à la citoyenne Gervais; mais peu à peu madame Gervais s'était prise d'une te! le affection pour la jeune; orpheline, Rose avait déployé uu tel tact dans les affaires, elle avait si bien survei lé la maison, si parfaitement contenté les acheteurs et les acheteuses, que non seulement madame Gervais n'avait pas voulu recevoir la pension payée par la générale, mais encore elle avait elle-même offert à la jolie mignonne une juste rétribution de ses peines. Rose avait donc des appointements. Il y avait alors quatre ans accomplis que Rose était installée chez madame Gervais, el chacun la considérait comme la fille de la maison.
Rose se tenait donc assise dans le comptoir, un grand registre ouvert devant elle, mais la jeune fille n'écrivait ni ne lisait; la tète légèrement inclinée, elle écoulait avec uu intérêt bien grand sans doute, car ses beaux yeux éliucelaient et se mouillaient tour à tour, tandis que ses joues pâlissaient ou rougissaient et que 1 expression générale de sa physionomie reflétait la joie ou la crainte.
Assis près de Rose, sur un siège plus bas que celui de la jeune fille, était un b au et grand garçon revêtu de l'uniforme de sergent-major des grenadiers de l'infanterie française. Gejeune homme avait de grands yeux expressifs, aux prunelles noires et éblouissantes ; son iront étail large, haut, bien découvert; une forêt de cheveux noirs relevés aux tempes et enroulés en queue par derrière le cou recouvrait le crân°; la peau du visage était brunie comme celle des Européens devenus habitants des pays chauds. Un léger duvet à peine visible, recouvrait la lèvre supérieure et faisait deviner une moustache naissante.
Ce jeunehomme, c'était l'enfant perdu des Antilles, c'était Eibi-Tapin, le tambour de la 3-2°, c'était le citoyen Niorres eufin, le sergent-major de la Ie du 2= de la terrible demi-brigade.
Ainsi, ils étaient là, en présence, causant doucement entre eux, se souriant l'un et l'autre, ces deux pauvres enfants, orphelins tous deux dès leur berceau el dont nous avons suivi pas à pas la pénible existence depuis le moment où Camparrni, le terrible Roi du bagne, les avait mêlés, les innocentes créatures, à ses plus odieuses intrigues.
La bonne cause heureusement avait triomphé, le doigt de Dieu avait soutenu les faibles, et celte jeune fille, ce jeune homme, qui devaient servir d'instruments au vol prémédité de deux fortunes, avaient échappé enfin a tous les périls amassés sur leur tête.
Lejour où nous les retrouvons, ils étaient loin, bien loin certes de se rappeler un douloureux passé. Ribi- Tapin ou plutôt Louis-Auguste-Charles Niorres, car désormais il avait droit de se faire appeler ainsi, racontait avec des gestes expressifs et Rose écoulait attendrie.
Si la jeune fille paraissait plus jeune qu'elle ne l'était réellement, le soldat paraissait, lui, plus vieux que son âge : la fatigue, les voyages, les dangers, toute une enfance passée sous les climats brû ants de l'équaleur, donnaient à Louis, pour l'apparence morale, vingt ans au moins.
« Oui, disait-il, il a fait cela!
— Mais, fit Rose avec admiration et en levant les bras au ciel, c'est un dieu que cet homme!
— Et un bon Dieu pour ceux qui l'approchent!... Ah! ma petite Rose, si comme moi vous aviez vucinquante fois le général Bonaparte sur le champ de bataille, ou au milieu du bivac avec ses soldats, si vous aviez pu l'approcher au point de deviner quelquefois la pensée qui illuminait sa physionomie, vous ressentiriez pour lui ce que je ressens, moi, et ce que bien d'autres ressentent, de l'adoration !
— Oh! alors, je comprends pourquoi Paris est si heureux de la nouvelle de son retour.
— Et Paris le connaît à peine !
— Et c'est vous, Louis, qui avez le premier apporté cette bonne nouvelle en France?
— Oui, Rose.
— Oh! comme vous devez être fier.
— Dame! oui.
— Je crois bien! s'écria la jeune fille. Il faut bien que vous soyez fier, vous, puisque, moi, je suis fière rien que de vous connaître.
— Vrai? dit Louis avec émotion.
— Vrai ! » répondit Rose sans baisser les yeux.
Les deux jeunes gens se regardèrent quelques instants avec cette naïve assurance qui n'appartient qu'a l'innocence dans la plus chaste acception du mot.
« Oli! reprit le jeune soldat avec des éclairs daus l«s yeux, vrai, ma petite Rose, vous êtes fière de me connaître? Si vous saviez comme ça me fait un drôle d'effet ce que vous me dites là !... ça me remue en dedans comme le jour où mon général m'a nommé caporal !... ça me...
— Racontez-moi encore une histoire de votre général, interrompit Rose, qui avait rougi légèrement.
— Une histoire d'Egypte? demanda Louis.
— Oui.
— Dame! il y en a beaucoup que je ne vous ai pas encore dites.
— N'importe laquelle! Mais, ajouta la jeune fille, une qui vous concerne cependant.
— Eh bien! fit le soldat après avoir réfléchi, voulezvous que je vous dise comment le général et moi nous avons soupe un jour en tète-à-têle et comment j'ai manqué ensuite d'être fusillé?
— Fusillé!... vous! s'écria Rose avec émotion.
— Oui. Figurez-vous qu'un jour, c'élait au départ de l'expédition de Syrie, le général Lannes m'^vail pis pour secrétaire, de sorte que j'étais moulé et que je suivais souvent l'état-major avec le colonel Bellegarde.
Le général en chef part un matin pour aller visiter les bords de la mer Rouge, à l'endroit où nous avions failli périr quelques jours plutôt. Nous le suivons. Le général avait un excellent cheval arabe d'une vitesse extraordinaire; suivant son habitude, il se mit à courir sans s'inquiéter s'il était suivi ou non...
BIBI»TAPlN
Tout d'abord cela n'alla pas mal, et puis les chevaux d'escorte ralentirent, et le général courait toujours. J'avais un cheval qui valait presque celui du général ; je poussai ma bêle et j'allais , ue voyant que mon général et sans trop m'inquiéter non plus de ce qui se passait derrière nous.
Il y avait longtemps que nous galopions, quand je IDe retourne, plus personne!... nous étions absolument seuls, en plein désert, et le soleil déclinait rapidement à l'horizon. Le général explorait le terrain : il regardait, il examinait. Je m'approche tout doucement sans oser rien dire, mais je commençais à être inquiet, car enfin nous pouvions être surpris par uu parti d'Arabes.
Enfin, accablé par la fatigue et la chaleur, le général met pied à terre sous uu bouquet de palmiers.
— EU bienl dit-il avec étounement. où est donc l'escorte.
— Je ne sais pas, général, lui dis-je en souriant.
— J'ai faim! ajouta t-i! apas un moment de silence. Je fouillai dans mon porte-m inteau, mais je n'osais
rien dire, car je ne croyais pas pouvoir offrir mes provisions au général; nos cantines avaient été vidées depuis le commencement de l'expédition de Syrie, et je n'avais qu'un morceau de jarret d'âne bien ficelé dans une musette de toile, et puis trois ou quatre biscuits arabes plus durs que des pierres.
— J'ai faim et j'ai soif! répéta le général avec impatience et comme se parlant à lui-même.
Je m'enhardis :
— Mon général, lui dis-je, si vous vouliez de mes provisions... j'ai un petit morceau d'âne, des biscuits et un peu d'eau dans celte outre.
— Donne! me dit-il.
Je le servis aussitôt. Il étail assis au pied d'un palmier, et son cheval et le mien mangeaient les écorces des arbres.
— Assieds-toi ici, me dit le général.
J'obéis, car le général n'aime pas à répéter deux fois la même chose.
— Allons, soupons! ajouta-t-il.
— Mon général, dis-je vivement, mangez toute la viande, je n'ai pas faim ; j'en ai croqué pendant que nous galopions.
Ce n'était pas vrai : je n'avais pas mangé depuis le matin, mais il y avait bien peu d'âne et je voulais que ie général mangeât tout. Il me força à prendre nn biscuit; nous mangeâmes, puis il me demanda à boire et je lui passai l'outre.
Il but, mais il fit une diable de grimace!... l'eau étail saumâtre, et la chaleur et le ballotement l'avaient à peu près gâtée. Enfin la nuit venail, et mon inquiéluderedoublait : le général n'y pensait pw, lui,
— A cheval, me dit-il, et quand nous serons au Caire, tu m« rappelleras que je te dois un souper.
Nos chevaux s'étaient uu peu reposés ; nous revînmes sur nos pas sans trop savoir où nous allions. La nuit était noire quand je reconnus quelques cavaliers de l'escorte qui nous cherchaient avec inquiétude al qui appelaient à grands cris. Nous reviumes au quartier. J'avais uue faim ô|<ouvautable : depuis le matin je n'avais mangé qu'un seul biscuit et bu qu'une gorgée d'eau, i n'y avait pas de cantine et rien à huljîous la lente.
— Ah, mou Dieul dit Rose avec intérêt, cornaient avez-vous pu faire?
— J'élais là assez embarrassé, reprit Louis, qaand tout à coup il me pousse une idée.
SOUVENIRS D'ÉOYPTD
— Quelle idée? demanda Rose.
— Je me rappelai, reprit le jeune soldat, qu'en ren-
trant au campement, j'avais aperçu, à peu de dislance, une tente arabe. C'étaient des ennemis, puisque c'étaient des habitants du pays. Mi foi, je me souvins de la maraude de la 32° lors des guerres d'Italie. Je pars : je me glisse dans la nuit; je sors du campement et j'atteins la tente, espérant y trouver un peu de nourriture. Effectivement, je crois apercevoir dans l'ombre un amas de provisions. J'avance et je reconnais des sacs de hechts (sortes de petite» pâles cuites au soleil dans les sable.--); à côlé, il y avait des outres pleines à'aragul, boisson du pays faite avec du miel, des dattes et des oignons. Ma foi, j'avais faim; je regarde : il n'y avait personne et c'était en pays ennemi. Cependant, comme je ne suis pas malheureux, je prends uue pièce d'or dans ma poche, je la mets sur un sac bien eu évidence, puis j'éveutre ce sac, je prends quelques poignées de bêches, j'emporte une petite outre, et, ne voulant pas manger au camp dans la crainte d'être surpris, je vais m'asseoir sous un bouquet d'arbres voisins, et je me mets à manger. J'avais tellement faim, que je n'eu voyais plus clair...
— Après? après? dit Rose eu voyant Louis s'arrêter.
— J'étais donc 14 à manger le produit de ma maraude, reprit le soldat, qu ind tout à coup je sens une main se poser sur mon épaule et j'entends une grosse voix qui me crie : « Que fais-tu là, pillard? » Je me relève d'un boud, la main sur la poignée de mon sabre : j'avais en face de moi un garde-magasin des vivres de l'armée. « Je ne suis pas un pillard, lui dis-je. J'avais faim, les cantines sont vides, et j'ai pris quelques poignées de bêches pour me rassasier. » Il faut vous dire, ma chère Rose, continua Louis en s'iuterrompant, que tous ces fournisseurs ou employés de fournisseurs, que les soldats appellent des riz-painsel, sout ordinairement fort mal avec l'armée active. Nous les accusons de vivre à nos dépens et de nous affamer, et nous n'avons pas pour eux uue bien grande estime, attendu qu'ils ne se battent jamais. Mou gardemagasin était enchanté de surprendre uu sou-ofticier en faute, car il paraît que je m'étais trompé, c'était bieu une tente arabe que j'avais vue, mais celte tente servait d'abri à uu garde-magasin en chef. Je voulus m'expliquer, mais le garde-magasin ne me laissa pas dire uu mol. « Connu, dil-il avec uu ton méprisant; tu mourais de faim n'est-ce pas? Vous dites tous la même cho»c quand on vous pince; mais celte fois je te tiens, loi, et je t'arrête comme voleur. »
— Oh! fit Rose avec indignation.
— J'étais bouleversé, reprit Louis. Le mot m'avail fait monter le sang aux oreilles, et il n'élait pas achevé, qu'un vigoureux soufflet me vengeait de l'insulte faite. En même temps je mettais le sabre à la main. »
Rose joignit les mains avec effroi.
— Le garde-magasin étail brave, reprit Louis, il faut lui rendre cette justice; nous nous battîmes sur l'heure, «ans témoins, et... je lui envoyai uu coup de pointe qui lui perça la poitrine. La nuit même il portait plainte contre moi, el il racontait à sa manière la cause de notre duel. Le lendemain j'élais arrêté. La colonne se remettait en marche; on ne put me juger qu'à Jaila, au moment du siège. Le duel étail absolu* ment défendu à l'armée d'Egypte. Mon affaire était donc parfaitement claire... J'allais être jugé el probablement condamné à être fusillé.
— Ah! mon Dieu! s'écria Rose; mais il fallait réclamer!
— A qui?
— 11 fallait dire que, si vous aviez pris des provi- IS, c'e^t que vous mouriez de laim, et que vous urlei de faim parce que vous aviez abaudouué voire souper au géoél al.
— Quand j'aurais dit cola, Je n'en avais pas rnoius provoqué cl blessé eu duel un garde-magasin; et
l'ordre du jour du général, à propos des duels, était précis; il les défendait absolument, et cela depuis le duel où son aide de camp, le général Junot, avait failli être tué. Je m'attendais donc à ce qui devait m'arriver, et cela m'attristait, quand ou donna l'assaut à la ville. Retenu prisonnier, je devais rester à la garde du camp. J'entendais le bruit du combat. Je devins fou, je crois. Sans savoir comment cela se fit, je m'étais échappé, j'avais pris un fusil, et, rejoignant la 32° au moment où elle s'élauçail, j'arrivais le troisième sur la brèche avec Rossignolet et Romulus. Nous demeurâmes là une heure sous une grêle de balles; je voulais me faire tuer. La mort ne voulut pas de moi. Le soir je revins au camp me constituer prisonnier; mais le général Lannes, qui m'aime et qui m'avait vu, avait été tout raconter au général Bonaparte. Le géuéral me fit appeler; il avait l'air bien en colère. « Tu mérites d'être fusillé pour l'être battu en duel, me ditil; je te fais grâce cette fois, mais ne recommence plus. »
— Oh! le bon général! s'écria Rose. Et votre adversaire?
— Lui? dit le soldat ; il a été désolé de la grâce qui m'a été faite; il espérait que je serais fusillé. Aussi depuis ce temps il me hait, il me délesle, et, bien qu'il y ait déjà plusieurs mois écoulés depuis cet événement, il m'a toujours en horreur.
— Comment le savez-vous?
— Il est à Paris ; je l'ai rencontré ce matin en venant ici, et j'ai bien vu, au regard qu'il me lançait, qu'il ne m'avait pas pardonné d'être toujours vivant.
— Le vilain homme!
En ce moment la porte du magasin s'ouvrit et un fort de la halle s'avança dans la boutique. Il salua Rose avec une sorte de timidité.
— Bonjour, citoyen Cassebras, dit la jeune fille en souriant.
— Bonjour, mam'selle Rose, répondit le colosse en soupirant.
— Qu'est-ce qui vous amène?
Cassebras soupira plus fort.
— C'est Rosette, vous savez, qui m'envoie vous demander comme ça si ses bas de soie qu'elle veut pour... enfin si c'est prêt.
— Les bas qu'elle s'est achetés pour son mariage? Cassebras répondit par un grognement.
— Mais certainement, ils sont prêts! Antoine, donnez-moi le paquet que j'ai préparé hier.
Antoine obéit, et Rose tendit à Cassebras le petit paquet que venait de lui remettre le commis.
— Faut-il payer? demanda Cassebras.
— Non, répondit la jolie mignonne en riant. C'est un cadeau que je fais à Rosette pour son mariage; vous le lui direz de ma part.
Cassebras poussa eucore un nouveau soupir plus fort que les deux premiers; puis il salua gauchement et sortit.
— Quelle mine piteuse! dit Louis en souriant.
— Pauvre garçon; je sais ce qu'il a, dit Rose.
— Et qu'a-t-il"?
— Madame Gervais m'a dit hier qu'il aimait une femme qui aiiait se marier à un autre.
— Ah! fit Louis en devenant sérieux, il doit avoir bieu du chagrin.
— N'est-ce pas? dit vivement Rose.
— Uui, le pauvre garçon est à plaindre, et si je pouvais faire quelque chose pour lui.,.
— Vous êtes bon !
— Dame, il doit souffrir.
— Le fait est, dit Rose avec une naïveté charmaute, :jue ce doit être atl'reux d'aimer quelqu'un et de voir cette personne en aimer un autre.
— Moi, dit résolument le petit soldat, je ne pourrais pas voir cela.
— Comment?
— Je me tuerais ou je tuerais l'autre.
— Oh I fit Rose avec effroi.
— Oui, reprit Louis avec fermeté, si je devais me marier avec une femme qui m'en préférât un autre pour mari, je serais impitoyable, je le sens.
— Mon Dieu, dit Rose, vous faites de gros yeux; vous me faites peur.
— Vous ne comprenez pas cela?
— Dame... je ne sais pas...
— Tenez ! dit Louisavec précipitation, supposez que je vous aime, Rose!
— Oh ! fit Rose en devenant écarlate.
— Qu'est-ce que cela fait! supposez!... D'ailleurs reprit le jeune soldat en souriant, je vous aime bien, allez!
— Oh ! et moi aussi! répondit naïvement la jeune fille. Je vous regarde presque comme un frère. Ainsi tmdis que vous étiez en Egypte, tous les soirs et tous les matins je priais le bon Dieu pour vous!
— Vrai? dit Louis.
— Pas un seul jour ne s'est écoulé sans que mes vœux montassent vers le ciel. Et n'est-ce pas naturel! Si nous ne sommes pas frère etsceur parle sang, ne le sommes-nous pas par le malheur. N'est-ce pas aux mêmes mains que nous devons l'abandon dans lequel nous avons été ploDgés au moment où nous entrions dans la vie !
— Oh! fil le soldat avec un geste de menace et en lançant vers le ciel un regard de flammes, comme s'il eût voulu le prendre à témoin du serment qu'il faisait tacitement.
— Nos parents qui veillent de là-haut sur nous, poursuivit Rose d'une voix attendrie, s'unissent aussi dans leurs prières pour cotre bonheur à tous deux.
— Oh! s'écria le jeune soldat, si vous avez prié pour moi, ma bonne petile Rose, je jure, moi, de veiller sur vous dans l'avenir comme le ferait le frère le plus dévoué! Entendez- vous, ma jolie petite sœur?
Rose releva la tète en souriant :
— Votre sœur! répéta-t-elle.
— Miisoui! ne venez -vous pas de dire vous-même, que nous étions frère el sœur parle malheur!...
— Par le malheur oui, mais là s'arrêtent nos liens de parenté, et le malheur ne nous menace plus. Je n'oublie pas la distance qui sépare la pauvreorpheline d'un humble artisan du descendant d'une noble famille!
Louis se mit à rire :
— - Regardez donc ce qu'il y a écrit sur la boutique du mercier en face, dit-il: Liberté, égalité, fraternité ! Il y a égalité, ma petite sœur! La République a décrété qu'il n'y avait pas plus de noble famille qu'il n'y a d'humble artisan. Il y a des honnêtes gens, et voilà. D'ailleurs, il est bien mis le descendant de la noble famille ! Regardez donc mon uniforme : voilà un habit qui demande un remplaçant.
— M ds votre fortune?
— Elle est toujours sous séquestre et on jurerait que le diable en personne se mêle des procès que mes amis soutiennent pour moi. Allez, ma petite Rose, vous pouvezbien m'appslervotre frère, et puis, j'aurais des millions dans ma poche et une couronne de prince sur la tète, que j3 vous prendrais encore les deux mains comme ça, eu disant : Venez, petite sœur, que je vous embrasse?
Et attirant à lui la jeune fille, Louis déposa sur soa front un sonore baiser.
— Eh bien à la bonne heure, mon fiston I ne te gène pas! dit une voix sonore.
— La citoyenne Lefebvre! s'écria Rose en se le*vant.
La générale, qui venait d'entrer, s'avança en menaçant Louis du doigt :
- Ah! petit conscrit, continua-l-elle, c'est comme ça q Von embrasse les jeunes filles?
— Oui, dit le soldat, c'est comme ça qu'on embrasse les jeunes filles quand on est leur frère.
— Eh bien !je le dirai à l'amoureux de Rose!
— L'amoureux de Rose! répéta Louis en fronçantles sonrcils.
— Mon amoureux ! s'écria la jolie mignonne en ouvrant des yeux énormes.
— Eh oui, ton amoureux I Tu sais bien de qui je veux parler, petite futée ? Tu as donc oublié le lieuteuaut Delnias, l'officier d'ordonnance à Lefebvre?
— Lieutenant! murmura Louis. Moi aussi je deviendrai lieutenant, et pas dans longtemps encore.
— Qu'est-ce que tu marmottes? demanda la générale.
— Je dis que je serai lieutenant aussi un jour, et peut-être mieux que cela !
— Attends donc qu'il te pousse des monstaches blanc-bec! ma parole 1 il n'y a plus d'enfants à celte heure.
El traversant la boutique :
— La mère Gervais est là-haut? reprit la générale.
— Oui, citoyenne, je vais la faire prévenir! dil vivement Rose.
— Inutile, petite, ne la dérange pas. Je vais la surprendre.
Et madame Lefebvre, qui connaissait parfaitement les êtres du logis, grimpa lestement l'escalier eu colimaçon communiquant avec le premier étage. Madame Gervais était dans sa chambre, occupée à ranger du linge :
— Bonjour, mère Gervais! dit la citoyenne Lefebvre en ouvrant la porte.
— "Votre servante, citoyenne générale, répondit la marchande en s'avançant vers sa visiteuse.
— Tu ne sais pas ce que je viens de voir en bas?
— Où ? dans la rue?
— Non ! dans la boutique! Cherche un peul
— Quoi donc?
— Tu freluquet de sergent-major qui embrassait la jolie mignonne!
— Hein? quoi? fit madame Gervai=,
— Ne te fâche pas, la mère ! C'était fraternellement qu'ils s'embrassaient, ces enfants.
— N'importe! je ne veux pas que Rose...
— Épouse le petit Niorres quand l'culant sera colonel?
— Comment? que voulez-vous dire ?
— Je veux dire, reprit madame Lefebvre en se prélassant dans un fauteuil, que je ne suis pas plus bête qu'une autre et qu'avec mou air de n'y pas toucher, je voi i a i quand les autres ont la berlue. Veux-tu que je le dise une nouvelle? Louis et Ituse ont un grain l'un pour l'autre. Ils ne s'en doutent pas seulement eux-mêmes, les pauvres enfants, et celui qui lesavertirait loa surprendrait joliment, mais j'ai remarqué, j'ai vu! Ils commencent à s'aimer, et si nous les laissons luire, dans quinze jours ils s'aimeront tout à fait!
— Mais il ne faut pas les laisser faire! dit vivement madame Cuvais.
— Pourquoi ça ?
— M i pauvre Rose séduite!
— Ta! ta! la! Il ne s'agil pas de séduction, mais d'épousailles !
— Mail M. de Niorres est trop jeune pour Rosel
— l> u\ an de moins qu'elle, ce n'est pas une affaire. Etpul il ne s'agil pai de es marier tout de suite : il faulqu le petit nit des moustaches el un boau grade! 1. li", on vorra,j'ai mon idée! J'en parlerai à madame li i) ■ parte.