LA GRANDE NOUVELLE
Tandis que la générale Lefebvre gravissait le petit escalier, Rose avait repris sa place derrière le bureaucomptoir,
— Ali I mademoiselle! lui cria Antoine.
— Quoi donc? demanda Rose.
— Voilà M. Thomas, notre nouvelle pratique, qui passe, de l'autre côlé delà rue... Tenez ! avec ces deux soldats!... Faut-il l'appeler pour lui dire que ses gilets sont prêts?
— Non, dit Rose. Il viendra quand il voudra.
— Tiens! reprit Louis. Le citoyen dont parle Antoine est avec deux soldats de ma demi-brigade : Rossignolet, le tambour-major, et Gringoire, un grenadier.
Les trois hommes que venait de signaler Antoine, disparaissaient en tournant l'angle d'une rue voisine. En ce moment, uu jeune homme recouvert d'un costume de fantaisie décelant l'homme de mer, entra dans la boulique. Ce jeune homme avait la physionomie expressive, les yeux vifs, pas de barbe et la teinte de la peau cuivrée comme celle d'un sauvage.
— Fleur-des-bois! dit Louis en tressaillant.
Et quittant vivement Rose à laquelle il adressa un geste amical, le jeune soldat passa de l'autre côté du comptoir. La Caraïbe lui prit le bras, et sans mot dire elle l'entraîna dans la rue à la grande stupéfaction de Rose et d'Antoine, qui demeurèrent les yeux et la bouche ouverts, se regardant mutuellement.
— Que veux-tu? demanda Louis à la Caraïbe.
— Fils adoplif de ma sœur, dit Fleur-des-Bois, qu'as-tu fait du poignard que je t'ai confié jadis à ton départ pour l'Egypte, du poignard dont la lamo imprégnée du suc du mancenillier ne pardonne pas?
— Ce poignard, je l'ai toujours! répondit Louis.
— Donne-le-moi 1
Ce soir-là il y avait petite réunion d'intimes chez madame Geofliin. Maurice, sa femme, sa belle-sœur et Signelay étaient arrivés depuis quelques instants, et l'attention était concentrée sur madame Chivry, qui racontait le terrible événement dont le matin même sa fille avait failli être victime.
— C'est cependant le général Bonaparte qui a failli, bien involontairement, il est vrai, être la cause de notre mort à Caroline et à moi, dit en souriant madame Chivry.
— Cela donne un démenti au proverbe qui dit : «Petites causes et grands effets, » ajouta madame Geoffrin, car la cause première de votre accident est une grande cause s'il en fut jamais.
— C'est celle de la France! ajouta Maurice.
— A issi, la frayeur épouvantable que nous avons eue, dit madame Chivry, s'est-elle presque enlacée devant cclc cause.
— Mais comment l'accident est-il arrivé? demanda ,\ : lie à I laroline.
— Machère, répondit la jeune fille, nous venions, avec ma mère, do faire des emplettes au Fidèl ger; nous allions ensuite rue Saint-Jacques, et la voiture suivait la rue. 1rs Lombards, quand tout à coup, nous enteni I nés des cris assourdissante et un vacarme époui astable.
— C'était l'aiinouco aux balles de l'arrivée prochalu du général Bonaparte, interrompit Lucile.
— p ut. Ma mère et moi nous nous li dlon Inquiétude, lorsque les chevaux, eiii parle bruit, B'élancèrent au galop. I cher les maîtrisait encore cependant, quandau coin de la rue Saint 'Denis l'un des deui chevaux s'.ib.ittit en donnant une secousse épouvantable à la voilure; l'au-
tre bondit par-dessus el continua à nous entraîner. Ce fut alors qu'en proie à la. terreur la plus folle je voulus sauter sur le pavé. Vous savez le reste.
— Et ce pauvre homme qui s'est élancé à la tête du cheval î dit Amélie.
— Oh! rit Caroline, il m'a sauvé, celui-là, car sans lui les deux autres arrivaient trop tard, el la roue m'écrasait 1
— Ne dites pas cela! s'écria Ferdinand en palissant.
— J'ai donné notre adresse à ce brave homme, dit madame Cbivry, et il m'a prorais de venir nous voir demain, et j'espère bien la' récompenser ainsi qu'il le mérite. Enfin, cet accident, qui pouvait devenir si épouvantable et qui s'est heureusement terminé, ne doit pas faire tache dans cette journée qui e^t une journée de joie pour la France entière. Bonaparte en France! bientôt à Paris! Quelle nouvelle!
— D'après les récentes dépèches du télégraphe, dit le comte d'Adoré, il parait que l'enthousiasme est universel.
— Oui, ajouta Maurice ; les habitants de Fréjus, en apprenaut l'arrivée du générai, se sont mis dans les embarcations : en un instant, la mer en fut couverte ; on criait : « Vive Bonaparte !... Le sauveur de la France est arrivé dans notre rade!» Peuple, fonctionnaires publics, citoyens de tout âge, chacun se pressait, se bousculait. Il parait même qu'en dépit des officiers de la Santé, toutes les lois sanitaires ont été violées. La foule encombrait les navires qu'elle avait l'air de prendre à l'abordage. Pour mettre le général en quarantaine, il eût fallu y mettre la population entière.
— De sorte que le général a pu débarquer sans obstacles?
— Quel jour pense-t-on qu'il devra arriver à Paris ? demanda madame Chivry.
— Cela est difficile à établir d'une manière précise, répondit Maurice; cependant, en faisant la part des événements, des retards qu'occasionnera bien positilivement cet enthousiasme effréné, le général ayant débarqué le 17 vendémiaire, il y a tout lieu de supposer, ainsi que je crois vous l'avoir dit déjà, qu'il sera à Paris le 24 ou le 25.
— C'est Fouché qui vous a donné ces nouvelles? demanda madame Geoffrin.
— Oui ; je l'ai vu ce matin.
— A propos, lui avez-vous remis ce ducat et celte lettre trouvés hier par madame Lefebvre?
Maurice échangea un regnrd avec le comte d'Adoré.
— En telles circonstances, répondit-il, je n'ai pu lui parler de cet incident.
— Mesdames, dit Corvisart en entrant comme un coup de foudre, je vous apporte la nouvelle de la chose la plus extraordinaire que les annales de la médecine aient à enregistrer.
— Qu'est-ce donc? demanda-l-on de toutes parts.
— Vous savez quel enthousiasme cause l'arrivée du général Bonaparte? Eh bien 1 Baudin, le député des Ardennes, a ressenti une telle joie de cet événement qu'il est mort subitement : la joie l'a tué!
— Ah ! voilà qui est fort étrange I dit Uranie.
— Et madame Bonaparte, l'avez-vous vue? demanda madame Geoffrin à Miurice.
— Oui, elle est partie au-devant de son mari avec sa fille et l'un de ses beaux-frères.
— Mesdames, reprit Corvisart, avez-vous vu la nouvelle gravure à propos de l'état de l'Europe? Cela s'appelle le Triomphe des armées françaises.
— Non, qu'est-ce que c'est? demanda-t-on. Corvisart tira un papier de sa poche, le déplia el le
présenta aux dames. C'était une gravure assez grossière, telle qu'on en faisait à profusion à cette époque; cette gravure représentaii des généraux français qui, après avoir déchiré la carte de l'Europe, la reconstituaient avec de grandes modifications.
Sur le premier plan on voyait le général Bonaparte tenant dans sa main gauche toute l'Italie et une partie de l'Autriche, et dans sa main droite l'Egypte et la Syrie; des couronnes de lauriers et des symboles de paix faisaient le fond du tableau.
— Et cet autre papier, qu'est-ce que c'est ? demanda Amélie en désignant une seconde feuille que le docteur venait de tirer de sa poche;
— C'est un couplet, toujours à propos du retour du général.
— Donnez, docteur.
Et s'emparant du papier, la jeune fille débita de sa voix fraîche des vers où le retour de Bonaparte était célébré comme un miracle qui était vraiment nécessaire au salut delà France.
Le comte d'Adoré avait emmené Maurice dans un angle de la pièce.
— Comment se fait-il, lui demanda-t-il à voix basse et en le regardant fixement, que vous soyez encore à Paris?
— Moi? dit Maurice avec un peu d'embarras.
— Oui, vous, Maurice Bellegarde, attaché à Fêla tmajor du général Bonaparte, comment se fait-il que vous ne soyez pas sur la route de Lyon.
— Mais... je ne sais-.
— Craindriez-vous d'être mal accueilli par votre général.
— Oh! certes non.
— Alors, je ne vous comprends pas.
— Des affaires importantes.
— Quelle affaire peut êtreplus Importante que celle de courir au-devant du héros qui nous revient!
— Mon Dieu!... je ne croyais pas...
— Maurice, interrompit le comte, je vous croyais si bien parti, qu'en vous trouvant ce soir ici j'ai failli pousser un cri de surprise.
— Mais, demain, ne devons-nous pas dîner chez vous à Sainl-Cloud?
Le comte haussa les épaules :
— Allons donc ! dit-il, vous me la donnez belle 1 Vous voulez me cacher quelque chose.
— Mais je vous assure...
— Je vous assure que je dis vrail
— Cependant...
— Pourquoi n'êtes-vous pas parti? interrompit encore le comte avec autorité.
Maurice fronça les sourcils avec impatience :
— Je vous le dirai demain, chez vous ! répondit-il enfin.
— Pourquoi pas ce soir ? demanda le vieillard avec insistance.
— Parce que je ne puis parler ce soir...
— Mais...
— N'insistez pas, mon ami, je vous le demande au nom de votre affection pour moi!
Maurice prononça ces quelques mots avec un tel accent, que M. d'Adoré s'inclina sans poursuivre l'entretien : il comprenait qu'insister davantage eût été une indiscrétion.
Quittant Maurice qui se dirigea vers un groupe formé par Ferdinand et de Charney, il alla prendre Léopold par le bras, et, l'entraînant doucement :
— Qu'a donc Maurice ? lui demanda-t-il.
— Je l'ignore, répondit le vicomte ; mais depuis ce matin je remarque son air soucieux.
— I! ne vous a rien confié ?
— Rien absolument.
— Il faut veiller sur lui, Léopold, cette rencontre qu'il a faite hier m'inquiète.
— Quoi! vous craindriez...
— J'ai appris à tout craindre de ces monstres. Ainsi, encore une fois, surveillez Maurice 1
Léopold retint le comte en lui prenant la main :
— Maurice vous a-t-il dit pourquoi il n'avait pas
BIRI-TAPINT
remis à Fouché le ducat et le papier ? demanda-t-il.
— Oui, répondit le comte ; Jacquet est revenu, et il lui a confié les deux objets.
— Jacquet est revenu 1
— Oui I Maurice ne vous l'avait pas dit î
— Nonl
— Bah ! fil le comte avec étonnement. Voilà qui est singulier I Pourquoi vous aurait-il caché cela î
— Je l'ignore...
Maurice avait pris place auprès des deux jeunes gens :
— Mon cher Ferdinand, dit-il au fils de la maison, un de mes amis aura à me communiquer ce soir quelque nouvelle importante pour moi. Gomme nous voulions faire honneur à l'invitation de madame votre mère, nous sommes venus, mais comme il faut en même temps que cette nouvelle que j'attends me parvienne ce soir môme, j'ai pris la liberté de faire dire à mon ami de venir me demander ici; madame votre mère m'excusera sans doute...
— Comment donc ! colonel, dit Ferdinand. N'êlesvous pas un ami de la maison, et par conséquent cette maison n'est-elle pas un peu beaucoup la vôtre ?
— Alors vous auriez l'obligeance de dire à l'un de vos domestiques de venir me prévenir à part, dès que cet ami viendra me demander 1
— Je vais donner l'ordre, dit vivement Ferdinand en s'éloignant.
— Madame, disait Lucile, vous savez que le général Bonaparte ne quitte pas sa redingote grise qui, lors de son départ d'Egypte, commençait à devenir fameuse parmi les soldats. Avec cela il poite d'ordinaire un sabre de mameluk suspendu à un cordon de soie, suivant la mode orientale.
— Le télégraphe annonce aussi, ajouta Léopold, qu'à Lyon on jouera ce soir, sur le théâtre, une petite pièce de circonstance, composée en deux heures, apprise eu quatre, et qui s'intitule : le Héros de retour.
La porte du salon s'ouvrit en ce moment :
— Le docteur Dupuytren ! annonça-t-on.
— Ah ! qu'avez- vous donc, docteur, vous voilà tout pâle! dit madame Geoffrin.
— J'avoue que je suis sous le coup de l'une des émotions les plus violentes que j'aie jamais ressenties, répondit le jeune savant. Je viens d'être à môme de juger ce que pouvait être l'amour du peuple.
— Comment? demanda-t-on.
— Je sors de l'Opéra: ou jouait le léo>-id--s, de Gresnich et Persuis ; il y avait foule, la salle était comble. On avait disposé à toutes les loges des trophées de drapeaux. Dans toutes les bouches circulait la grande nouvelle ; enfin la toile se leva, et l'on commença le premier acte. En ce moment, les vers composés jadis par Arnault, lors du retour d'Italie du général Bonaparte, revinrent à la mémoire des spectateurs, car l'orchestre commençait l'air sur lequel ils furent chantés et qui se trouve au premier acte de l'opéra.
— Ce couplet qui commence ainsi, demanda Amélie :
Aucune gloire désormais Ne vous sera doue étrangère ? Et vous saurez faire la paix Comme vous avez fuit lu guerre !
— C'est cela même, continua le docteur. Les applaudissemi'iiU éclatèrent, entremêlant les chants, quand une porte de loge s'ouvrit avec fracas et une femme belle comme une déesse fit son entrée dans la salle. Tous les regards s'étaient à la fois tournés vers elle... Aussitôt les acclamations les plus frénétiques éclatèrent cl mille cris répétés do « Vive Bouaparte ! » firent vibrer les échos de la salle. La belle jeuue femme parut si émue qu'cllo n'osa avancer.
— C'était madame Leclerc, la sœur du général ? dit madame Chivry.
— Oui, madame. Elle paraissait changée en statue, et elle n'était que plus belle, drapée dans son manteau grec. La splendide beauté de cette sœur d'un héros redoubla alors l'enthousiasme du public, et les cris éclatèrent plus furieusement passionnés. Madame Leclerc voulut saluer, elle posa sa main sur son coeur, mais l'émotion la dominait et elle tomba évanouie. Je courus auprès d'elle et je la fis emporter au foyer... Ce nouvel incident avait centuplé l'enthousiasme. On vm1 ut continuer l'opéra, mais il n'y avait plus moyen, pu..-nnne n'écoulait.
— .'lus d'opéra ! cria une voix ; l'hymne de Méhul !
— o'hymne de Méhul! répéta-t-on avec une sorte de fureur.
Alors les chanteurs arrivèrent pour exécuter le chœur, et ce fut toute la salle qui chanta avec eux :
Gloire au vainqueur de l'Italie, Gloire au héros de l'univers I 11 fait d'une môme patrie Dépendre vingt peuples divers!
Vous qu'immortalisa l'histoire, Cédez à ce jeune Français I Vous combattiez pour la victoire, Et lui combattra pour la paix!
Vous dépeindre alors l'enthousiasme fou du public quand les chanteurs, après avoir achevé, crièrent ensemble : « Vive Bonaparte ! » serait chose impossible, il faut avoir vu pareille scène pour la comprendre I Quant à moi, je ne crois pas qu'il y ait eu dans l'histoire de l'antiquité et dans celle des temps modernes un exemple d'amour frénétique comparable à celui que donne depuis un jour la France entière à ce jeune général, qui est certes un dieu pour elle.
— Et le général Bonaparte est digne de cet amour ! s'écria Maurice avec élan.
En ce moment le domestique se glissa dans le salon et vint parler bas à Ferdinand. Celui-ci s'approcha doucement de Maurice.
— Si vous voulez monter dans ma chambre, lui dit- Il à voix basse, votre ami qui vient d'arriver vous attend ; j'avais donné l'ordre de l'y introduire pour que vous soyez plus libre de causer.
Maurice remercia du geste le jeune homme, puis il quitta discrètement le salon sans que personne remarquât son absence.