‹ Le tambour de la 32e demi-brigadeChapitre 127 sur 220 · IE BOIS DE BOULOCM · texte numérisé non relu

IE BOIS DE BOULOCM

Il n'y a pas cinq cents ans, au nnlorzième siècle, le bois de Boulogne (alors bois d< Sain -Cloutt), ce parc charmant aujoud'h 11, le rendez-vi us le ''aristocratie du monde entier, était infesté de voleurs et d'aventuriers et avait une réputalion tout aussi mauvaise et plus justement méritée peut-être que celle de la forêt de Boudy, de sinistre mémoire : la preuve, c'est qu'uu convoi, qui contenait les bagages de l'illustre Dugue=clin, y fut attaqué et pillé eu plein jour. 11 fallait, certes, que messieurs les bandits eussent une singulière audace.

« C'est grande pitié, Sire, écrivait le connétable au roi Charles V, qu'a deux lieues de votre capitale, on ne puis-e voyager eu sùretA et qu'où soit exposé aux coups de mains des larrons. A la paix prochaine, je ferai avec mes hommes d'armes, si Votre Majesté le permet, une chevauchée durant laquelle je purgerai la contrée de cette vermine. »

Mais malheureusement le temps manqua à Duguesclin pour tenir sa promesse et pour corriger ces malandrins « qui ne. respectaient pas, selon les expressions de Charles V, les nippes de ses capitaines et qui dépouillaient son peuple. »

Il appartenait à Louis Xf, ce roi si singulièrement jugé, de purger les environs de Paris des brigands qui les infestaicm. Louis XI avait donné le bois'de Saiut- Cloud à Ji'-quesCoitier, sou médecio. ; mais leioi mort, le Parlement s'empressa de dépouiller Collier de sa propriété et le rendit au domaiue sous le nom, conservé depuis lors, de bois de Boulogue.

François Ier, le chasseur par excellence, fit enclore le bois de Boulogne, le peupla de gibier et y éleva le château de Madrid dans lequel, plus tard, Henri II et Diane de Poitiers douuèreut des fêtes brillantes. Charles IX y construisit la Muette et Henri IV y fit

planter des mûriers pour y acclimater l'industrie de la soie.

Mais Louis XIII eut Saint-Germain, Louis XIV Versailles, Louis XV les Tiianous, de sorte que le bois de Boulogne se vitabandotiué. Ce fut sous Louis XVI qu'il reprit sa vogue. Les premières courses de chevaux y eurent lieu, puis on y construisit d'élégants châteaux, ceux de Bagatelle, de Neuilly, de Boulogne, de Madrid-Maurepas, de Saint-James, du Rauelagh.

Les duels c ulribuèrent alors à rendre le bois célèbre, entre autres celui du comte d'Artois et eu duc de Bourbon, et celui de deux dames, une Française et une Polonaise qui, paraîtrait-il, se disputèrent, a la porle des Princes, l'épée à la main, le cœurd'uu chanteur de l'Opéra nommé Chassé.

La Française fut blessée et enfermée ensuite dans un couvent, et la Polonaise renvoyée de France. Qmnt à Chassé, le duc de Richelieu le pria, au nom du roi, de ne plus provoquer de telsesclaudres.

— Dites au roi, monseigneur, répondit Chasser que ce n"est pas ma faute, mais celle de la Providence, qui m'a créé l'homme le plus aimable du royaume.

— Drôle! s'écria le duc, apprends que tu ne viens qu'en troisième ! Le roi passe avant toi et moi après le roi !

La Révolution, en éclataut, avait dispersé, détruit même la so< ieté aristocratique qui peuplait alois le ( bois de Boulogne, elle avait même détruit les habitalions et abattu, pour se procurer du combustible, d'immenses taillis qui ne furent jamais replantes.

Négligé comme promenade par les élégants du Directoire, abandonné par l'Etat qui ne s'occupait pas de l'entretenir, offrant un asile facile à ceux qui avaient iutérèi a se cacher, le bois de Boulogne était redevenu, eb 17'. 9, un repaire de brigands, de bandit*, de malfaiteurs fort capables de recommencer les prouesses de leurs prédécesseurs et de piller les bagages d'un général eu chef.

Mais ce que les rares promeneurs d'alors ne savaient pas plus que ne le savent les nombreux promeneurs d'à présent, c'est que le bois de Boulogne avait lailli devenir uu cimetière. C'était Henri III qui, avec ses goûts bizarres, avait eu l'idée de cette agréable transformation. 11 voulait faire élever dans uu point central auquel auraient abouti six grandes allées, uu superbe mausolée pour y déposer son cœur. Chaque chevalier du Saint-Esprit eût élé oblige de se faire construire un beau tombeau avec des visages funèbres :

— Dans cent ans, disait Henri III, ce sera uue promenade bien charmante : il y aura au moius quatre cents tombeaux dans ce bois. »

Henri III. heureusemeut, ne put accomplir ■îon rêve; mais en 1799, le pauvre bois était daus uu état d'abandon tel, qu'il était certes d'apparence aussi triste qu'uu champ de repos. Les allées étaient à peine tracées, car elles n'avaieut pas été entretenues : on allait alors à Saint-Cloud par Sèvres ; aussi à peine quelques grandes avenues étaient-elles demeurées pralicables, rien n'était plus rare que dy voir apparaitieuu véhicule quel qu'il lût.

Ce matin-la cependant du jour où nous sommes arrivés, une voiture, eulrant dans le bois par la porle Maillot, s'engagea daus-1'allée qui, coupant alors le bois en ligue diagonale, allait aboutir à la porle de Longchamps. C'était le lendemain de ce jour duraut lequel l'auuouie inattendue de l'arrivée du géuéral Bonaparte avait causé dans Paris uue si violente émotion.

Il pouvait être neuf heures, le ciel était assez beau, mais le terrain détrempé par uue pluie Une et abondaute qui était tombée toute la nuii, présentait un aspect laugeux et triste; les feuillesjauiiies, arrachées des arbres et s'envolant par tourbillons,

BIBI-TAPÏN

jonchaient la terre : les branches dénudées commençaient à étendre leurs grands bras noirs et maigres, comme les milliers de pattes d'un insecte couché sur le dos.

La voiture qui s'avançait dans ce bois morne et solitaire, était un fiacre à la caisse peinte en jaune et ornée de son numéro gigautesque blanc sur fond noir. Deux maigres chevaux le tiraient tant bien que mal, luttant contre le terrain amolli et délayé dans lequel les roues creusaient des ornières énormes.

Cahin-caha, suivant une expression encore de mode alors, le véhicule de louage s'avançait faisant crier les cailloux de la route. La voiture contenait trois hommes dont on apercevait les tètes dans la pénombre.

En atteignant le rond-point de la porte de Longchamps, le fiacre s'arrêta et le cocher se penchant sur son siège et se retournant à demi, approcha a liant qu'il le put sa face vermillonnée de la portière :

— C'est-y là qu'il faut s'arrêter ?demanda-t-il.

— Porte de Boulogne! cria une voix partant de l'intérieur du carrosse, tourne à gauche et tout droit.

Le cocher obéit; la voiture se remit en marche, suivant la route qui alors conduisait de la porte de Longchamps à celle de Boulogne et après une grêle de coups de fouet tombée sur l'échiné dts pauvres chevaux, elle atteignit l'endroit désigné.

— C'est-y là? demanda encore le cocher.

— Oui ! répondit-on.

Et une main passant en dehors fit jouer la poignée de cuivre servant à ouvrir la portière. Un homme s'élançasurlaroule boueuse.

— Hum! fil-il en appuyant son pied, mauvais terrain; on glisse là-dessus comme sur un champ de terre glaise.

— Baste! dit unsecoud personnage en sautant à son tour, on trouvera bien un endroit un peu plus sec et un peu plus sablonneux.

Le troisième voyageur était également descendu. Tournant sur lui-même eu interrogeant le rond-point dans tous les sens :

— Personne! dit-il, nous sommes les premiers. Puis tirant sa montre :

— Dix heures moins vingt ! ajouta-t-il, il n'y a rien à dire ; uous sommes en avance.

— Où faut-il vous attendre, citoyen? demanda le cocher.

— Où tu voudras! lui répondit-on.

— Est-ce que je peux aller jusqu'à Boulogne faire boire mes chevaux et leur donner l'avoine?

— Non pas, on peut avoir besoin de toi et de la voilure. Tu vas attendre ici, et quand il arrivera tout à i'neure une autre voiture, tu diras à ceux qui en des- C udiont que nous sommes là, dans celle clairière, de l'.iutre côté de l'allée, près du mur du bois ; tu comprends?

Le cocher lit un signe affirmalif et rangea sa voiture. Les trois hommes, qui u'étaieut autres que le citoyen de Mesnard et ses deux témoins, les citoyens Aimant et Survillê, s'enfoncèrent dans la direction indiquée par l'un d'eux.

— Il s'agirait d i trouver un endroit convenable, dit i i- .1 pitaine Aimant.

Le citoyen Surville portait sous son bras deux longues épées enveloppées dans un manteau.

— Voilà notre affaire, dit de Mesuard eu frappant du pidd le sol.

i iiivemeu' /'endroit paraissait merveilleusement choisi pour un duel : c'était une petite roule qui devait être fort ombragée pendant l'été, mais dont les grands arbres qui la bordaient avaient perdu leurs fouilles. Le sol était recouvert de ce sable jaune qui se ii ouille, absorbe l'eau sans devenir r il ml et ne fait jamais de boue.

— On tient là-dessus comme sur le plancher d'une salle d'armes! dit Mesnard en se mettant en garde et en faisaut le simulacre de se fendre.

— Alors, attendons, dit Surville.

Le capitaine Aimant s'était rapproché de celui auquel il servait de témoin.

— Quand le colonel va venir, dit-il, si par hasard, ce que je ne crois pas, ses témoins proposaient un arrangement, que devons-nous faire ?

— Tout refuser, parrlieu! Est-ce qne je me serais déraugé pour rien! Allons donc! s'écria Mesnard avec un geste dédaigneux.

— Oh! dit Aimant, sois sans crainte, citoyen, je connaislecolonel mieux que je ne te connais, puisque je t'ai vu hier pour la première fois, mais il fera ta partie tant que tu le voudras ! Là n'est pas la question. Je voulais dire qu'hier soir, alors que tu as parlé, tu n'avais évidemment pas l'iutenlion d'insulter le colonel, et si ce matin ses témoins

— J'avais parfaitement l'intention d'insulter le colonel! dit Mesnard d'un ton tranchant.

— Oh ! ht l'of.icier.

— Est-ce que tu regrettes de me servir de témoin ?

— Non pas ! tu es brave, je le sens, je le vois et tu me feras honneur. Ce que j'en disais était pour te tàter... Quelquefois sur le terrain les idées changent, cela s'est vu.

— Les miennes ne changent pas!

— Alors, très bien ; attendons.

— J'entends le roulement d'une voiture ! dit Surville.

Effectivement on pouvait distinguer le bruit des roues écrasant les cailloux de la roule. Quelques instants après, ce bruit cessa ; la voiture s'était évidemment arrêtée.

— Voici le colonel et ses témoins! dit Surville en désignant du geste trois personnes qui s'avançaient.

Mesnard demeura en place, ses deux témoins firent quelques pas en avant et saluèrent.

Le colonel rendit le salut, mais il s'arrêta et demeura à distance. Ses deux témoins, MM. de Roquefeuille et Volnac, s'approchèrent de Survillê et d'Aimant.

— Ce terrain vous convient-il, citoyens? demanda Surville.

Roquefeuille examina le sol avec une sollicitude minutieuse, il fit attention à l'endroit d'où venait le vent, dont une bouffée peut quelquefois, eu dérangeant une boucle de cheveux el en la chassant sur les yeux, causer la perte d'un homme. Il interrogea le soleil qui s'élevait rapidement et s'assura qu'il ne pouvait gêner eu rien les combattants.

— Nous enlèverons les pierres et les gros cailloux I dit vivement Surville en répondant par avance à une objection qu'ai ait faire Roquefeuille.

C lui-ci regarda Volnac :

— Ce terrain me semble convenable, capitaine, ditil, qu'en pensez-vous ? '

— S'il convient également au colonel, répondit Volnac, il me convient parfaitement à moi. Il faut lui demander.

Roquefeuille alla causer avec Maurice, puis revenant vers le petit groupe qui occupait alors le point central entre les deux adversaires, debout, immobiles, à distance :

— Le colonel n'a aucune objection à faire, dit-il. Le terrain est donc adopté. Nous allous le nettoyer, tandis que ces messieurs vont mesurer les armes, car je m'aperçois que vous avez également apporté des épées.

Aimant fit un signe affirmalif, et détachant le manteau qui enroulait les laines, il prit une épéo qu'il tendit a Volnac. Celui-ci, de sou côté, détachait également deus épi es qu'il louait sous sou bras.

Pendant ce' temps, Roquefeuille et Surville nettoyaient le terrain, le préparaient, c'est-à-dire qu'ils enlevaient les pierres, les gros cailloux dont la rencontre sous le pied eût pu faire trébucher l'un des adversaires, qu'ils effrondraient à coups de talon de botte les saillies du sol qui eussent pu détruire l'équilibre et qu'ils arrachaient çà et là quelques touffes d'herbes glissantes.

Les deux adversaires paraissaient furt peu se préoccuper de ce que faisaient leurs témoins et ils attendaient avec une impatience manifeste.

Enfin, Roquefeuille et Surville revinrent vers les deux officiers. Ceux-ci avaient mesuré les épées.

— Tout est prêt! dit Roquefeuille.

Les témoins se séparant revinrent vers chacun des deux adversaires qu'ils conduisirent sur le terrain préparé.

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