‹ Le tambour de la 32e demi-brigadeChapitre 128 sur 220 · LE DUEL · texte numérisé non relu

LE DUEL

Les deux adversaires étaient aussi calmes, aussi roidement impassibles que s'ils eussent été dans une salle d'armes au lieu d'être sur ce sol humide que le sang de l'un d'eux allait rougir dans quelques minutes.

Maurice, debout près d'un jeune arbre, avait saisi l'extrémité d'une branche flexible et il s'amusait à en arracher machinalement les dernières feuilles qu'il laissait ensuite retomber à ses pieds. Bien évidemment il n'avait pas conscience de ce qu'il faisait, et sa pensée était bien loin de sa main : Maurice songeait à Lucile qu'il aimait, à son général qui allait revenir, à ses amis qui l'attendaient, et il se disait que cette femme qui avait tout son amour, ce général qui possédait toute son adoration, ces amis qui avaient toute son affection, il ne les reverrail peut-être pas.

Certes, Maurice était brave, il avait donné tant ne preuves de cette bravoure du soldat, que personne ne pouvait douter de lui ; mais si la bravoure consiste dans le mépris de la mort, elle ne consite pas à nier la possibilité de cette mort, et c'est précisément celte possibilité admise par ceux qui tremblent le moins qui rend la bravoure véritable plus grande et plus belle. Les fanfarons seuls prétendent le contraire.

D'ailleurs, la bravoure a ses phases comme tous les autres sentiments, elle n'est pas toujours, en tous temps et en toutes circonstances, la même. Ou n'est pas également brave sur le champ de bataille et dans un duel, ou du moins le sentiment de la bravoure n'est pas excité de même en présence des ennemis et en face d'un adversaire.

Maurice était brave : le seutiment qu'il éprouvait alors n'était même pas un sentiment d'inquiétude, mais sa pensée se livrait à des réflexions auxquelles permettaient de surgir les froids apprêts du duel, et qu'eusseut effacées le bruit de la mitraillade et celui des cris des soldats.

Quant à M. de Mesnard, il avait cette froide indifférence de l'homme qui regarde le duel comme un acte ordinaire de la vie, et qui, confiaut dans sa force et dans sa bonne chance, ne doute pas de son succès.

Les témoins, la démarche grave, s'étaient rapprochés de chacun des deux adversaires. Le capitaine Volnac et le capitaine Aimant teuaient à la main les épées mesurées.

— Ê.es-vous prêt, colonel? demanda M. de Roquefeuille.

Pour toute réponse Maurice déboutonna son habit d'uniforme et, l'enlevant vivement, il l'accrocha à la branche qu'il tenait tout à l'heure dans ses mains. Il demeura alors en culottes et en chemise. Le citoyen de Mesnard avait également dépouillé son habit.

Alois les lémoinplacèrent les deux adversaires à distance convenable et leur remirent à chacun l'une des deux épées nues. Puis le capitaine Volnac et le capitaine Aimant prirent les deux fers, les croisèrent, et se reculant à la fois :

— Allez, citoyens 1 dirent-ils en même temps.

Les deux adversaires tombèrent à la fois en garde, les deux épées se choquèrent de nouveau, et il y eut un silence, silence terrible qui glace les spectateurs du combat qui va s'engager. Il faut avoir assisté à l'une de ces scènes émouvantes pour comprendre ce que ce premier moment d'attente a d'effrayant et contient d'angoisses.

Un duel à l'épée n'est jamais long : à peine, d'ordinaire, dure-t-il une ou deux minutes, mais il n'y a pas de siècle aussi long que chacune de ces minutes pour les témoius qui assistent et voient les coups.

A la première attaque il fut possible de comprendre que les deux adversaires étaient tous deux d'habile force à l'escrime. De Mesnard, même, ne put réprimer un certain mouvement d'étonnement en rencontrant à la parade, après une vive attaque, l'epée du colonel.

Alors de Mesnard s'écrasa subitement, fit un pas de retraite après une fausse attaque, et marchant brusquement sur son adversaire, il lui porta le coup fameux qu'Alcibiade avait, l'avanl-veille, démontré au citoyen Thomas.

Maurice demeura immobile, puis son épée tomba et sa main gauche se porta sur sa poitrine. M. de Roquefeuille s'était élancé et l'avait reçu dans ses bras.

Courez 1 dit-il au capitaine Aimant, nous avons

laissé le médecin dans la voiture.

De Mesnard enfonçait son épée dans la terre humide pour essuyer le sang qui coulait sur la lame. M. Surville s'était précipité.

•Maurice avait les yeux fermés, une écume sanglante s'échappait de ses lèvres. Roquefeuille, soutenant le corps du bras droit, avait, de la main ganche, écarté la chemise : entre la cinquième et sixième côle environ, il y avait une biessuic étroite, d'où s'était échappé tout d'abord un petit ruisseau de sang, mais le sang s'était aussitôt arrêté et ne coulait plus. Maurice râlait.

— Il va mourir ? dit Roquefeuille avec une émotion terrible.

— Mon colonel? s'écria une voix rauque.

Au même instant le capitaine Volnac et le citoyen Surville étaient violemment écartés et un jeune soldat se précipitait vers le corps presque inanimé que soutenait M. de Roquefeuille.

Maurice se raidissait, son visage se violaçait et les muscles delà face se contractaient d'une manière horrible.

— Dupuy'.ren, venez vite! cria M. de Roquefeuille.

— Mais il étouffe ? reprit le jeune soldat : la blessure ne coule plus !

Et se jetant sur le corps du colonel, l'enfant colla ' ses lèvres sur la blessure et aspira fortement le sang qui ne coulant plus, engorgeait les poumons.

Eu ce moment Dupuytren arrivait en courant, sa trousse à la main.

— Bravo! dit-il au jeune soldat, tu l'as sauvé; sans toi j'arrivais trop tard : encore une demi-seconde et il y avait rupture d'un vaisseau.

— Mon colonel ! disait le jeune soldat en se redressant.

En ce moment Maurice, la poitrine un peu dégagée, i rouvrit les yeux. Le premier visage qu'il rencontrafut celui dujeune soldat: il lui sourit et fit un effort pour lui tendre la main.

— Merci... Niorres! balbutia-l-il.

BIBI-TAIMN

— Il faut le transportera Boulogne, dit Dupuylren je le panserai là.

De Roquefcuille, les deux capitaines et le jeune soldat se proposèrent à la fois pour emporter le blessé.

— Allez chercher les coussin? delà voiture, dilDupuytren.nn couchera le colonel dessus et le transport sera plus facile.

Louis et Vol nac s'élancèrent pour obéir.

Pendant ce temps de Mesnard, après avoir essuyé son épée, se rhabillait tranquillement. Surville était revenu auprès de lui ; tous deux parlaient bas et avec des gestes significatifs. Enfin Surville, quittant Mes: nard, s'approcha deDupuytren, et l'entraînant doucement à l'écart :

— Docteur, lui dit-il à voix basse, M. de Mesnard, l'adversaire du colonel, n'ose s'adressera vous, aussi m'a-t-il prié d'être son interprète et de vous demander ce que vous pensez de la blessure 1

— Elle est grave, l'es grave, dit Dupuylren.

— Est-ce qu'elle peut devenir... mortelle?

— Je le crains.

Surville s'inclina avec un geste douloureux. En ce moment IViorres et Volnac revenaient avec les coussins. On y installa le blessé, puis N'iorres et Roquefeuillel'enlevèrent avec précautiouet se dirigèrent vers Boulogne, 'font les premières maisons blanches apparaissaiei t à travers les branches dénudées.

Dupuvtren veillant sur le blessé, marchait près de lui, soutenaut sa tète et étanchantla blessure avec un linge lin. Les capittines Vulnac et Aimant suivaient le triste convoi. En passant devant de Mesnard et Surville, quis'étaient reculés, Aimant s'ai êta :

— "Vous n'avez plus besoin de moi ! dit-il.

— Nullement, capitaine, répondit Mesnard avecempressement, il ne me reste qu'à vous prier de recevoir mes plus sincères remerciements.

— Alors, je vais aupi es du colonel qui peut avoir besoin de nous.

De Mesnard et Surville demeurèrent seuls sur le lieu du combat.

— Eh bien, dit de Mesnard, l'auaire est fuite et proprement faite, hein ?

— Je l'avoue, répondit Surville.

— Le papa Thomas sera content.

— Et voilà la preuve de sa satisfaction qu'il m'a chargé de te remettre, mon cher Alcibiade.

Surville tendità sou compagnon une bourse de soie aux flancs suffisamment arrondi .

— Bravo 1 dit Alcihiade en faisant sauter la bourse. Si papa Tnomasle désire, je lui en servirai autant tous les matins pour son déjeuner, au même prix. Quand je lui disais que mon coup était bon. A^-tu vu: une, deux, psil, enfoncé! C'est immanquable.

— Cmi.--tu? dit une voix railleuse.

Alcibiade et Surville se retournèrent à la fois; mais l'un et l'autre firent en même temps un bond en arrière, car ils avaient en lace d'eux la pointe fiue et acérée d'uu? longue épée tenue horizontalement à hauteur de poitrine.

Deux soldais venaient de sortir d'uu taillis voisin, et se tenaient immobiles en face de Surville el d'Aleibiado.

Celui qui tenait l'épée nue dardait ses petits yeux sur fadversaire heureux ducolonel, tout en se frisant, avec les doigts de la main gaucho, uue gigantesque paire de mou si iches.

— Qu'est-ce que c'est? que veulent ces soldals7 dit Alcihiade d'un ton hautain.

— Ils veulent te dire deux mots el Conn.iltre Uni

coup, estimants miriiflhre, répondu l'homme à Pi

en abaissant la puiuto et eu la piquant daus la terro.

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