‹ Le tambour de la 32e demi-brigadeChapitre 13 sur 220 · LB CHEF D'ÉTAT-MAJOR · texte numérisé non relu

LB CHEF D'ÉTAT-MAJOR

Le C germinal (26 mai), le ciel était radieux, l'air embaumé : le printemps. brillait de tout son splendide éclat. Nice se pavanait paresseuse et coquette sur le rivage enchanté qu'elle couvre de ses maisons blanches. La mer venait la rafraîchir en baisant ses pieds de ses flots azurés; les Alpes lui formaient un manteau gigantesque et majestueux, un abri tutélaire contre les vents du nord et de l'ouest. Le jour venait de naître: tout était en mouvement autour du quartier général. La diane battue, les postes distribués, les soldats, libres durant quelques heures, se livraient aux occupations les plus récréatives que pouvait créer leur esprit ingénieux. Des sentinelles se promenaient lentement et régulièrement devant la porte de la maison blanche, au toit plat, habité par le général Berthier. Un poste de sapeurs était établi à droite, les uns jouant à la drogue, les autres fumant, d'autres m uchant gravement. Un groupe de cavaliers se tenait de l'autre côté. Les cavaliers étaient à pied, les chevaux tout sellés, attachés sous un auvent et s'occupant à arracher du bout des lèvres l'écorce du bois brut qui formait les montants de leur abri. Sapeurs et cavaliers étaient les soldats d'ordonnance, se tenant prêts à exécuter les ordres des officiers d'état-major.

Au rez-de-chaussée on entrevoyait, à travers un rosier grimpant dont le feuillage faisait grille devant les fenêtres', cinq ou six officiers assis devant des tables, écrivant, compulsant des papiers, pointant des cartes. Au premier était le salon, servant de salle du conseil, dans lequel nous avons précédemment introduit le lecteur. Ce salon, dont les fenêtres étaient ouvertes, se trouvait absolument désert. A. l'extrémité de la pièce s'ouvrait le cabinet du chef (i'état-major général. Ce matin-là, Berthier était assis (ievaut son bureau, le coude droit sur le pupitre, la tète dans la main, dans une pose méditative, se rongeant vigoureusement les ongles de la main gauche jusqu'aux chairs, et les yeux fixés sur un officier qui se tenait respectueusement debout devant lui et qui, le visage rougi par l'émotion, les regards enflammés, semblait raconter en détail à son chef quelque tragique événement.

— Après, Bellegarde? après, mon cher Maurice? disait Berthier. Vous en êtes resté au moment où vous acheviez de souper.

— Je vous ai expliqué, mon général, répondit le lieutenant de la 32e, dans quelle étrange situation

■ prit je me trouvais? J'avais remarqué, en buvant le vin que l'on me versait, un goût étrange quoique nullement désagréable-. Mes compagnons buvant comme moi et à pleines rasades ce vin que l'on me versail, je n'avais aucun motif pour refuser d'en prendre ma part. Seulement les expressions de la lettre me revenaient plus clairement eu mémoire. Je regardai Josefa : elle ne sourcillait pas cl paraissait ne pas se préoccuper le plus légèrement de moi. Enfin le dessert fut servi par lo vieux domestique. Josefa passa les corbeilles de fruits, et comme je refu rlle prit do ses doigts blanc

mi" magnifique pomme qu'elle me présenta. Mon cœur battait, je l'avoue. J'acceptai en lançant un proard à la jeune fille, mais elle avail les yeux

bail ne pus rien surprendre sur sa physio-

nomie.

— Que flics- vous de la pomme?

— Je la mangeai... sans hésiter, serait mentir : j'eus une hésitation très forte au contraire, mais il me sembla voir pâlir ma jolie hôtesse : alors je n'hésitai plus. Le fruit était horriblement amer. Je ne laissai rien paraître du dégoût que je ressentais. Le souper était achevé : la conversation languis-ail, et je me sentais, malgré moi, saisi d'un invincible besoin de sommeil.

— Vous êtes fatigué, citoyen? me dit mon hôte.

— Je l'avoue, répondis-je.

— Permettez- moi eu ce cas de vous conduire à votre chambre.

— Mes compagnons me souhaitèrent une bonne nuit, et je quittai la salle précédé par le marquis Chivasso. Sa nièce nous avait laissés seuls depuis quelques instants. Une fois dans ma chambre et le marquis parti, je voulus lutter contre ce sommeil qui s'emparait de moi, mais je me sentais vaincre. Sans doute le narcotique que j'avais absorbé était plus puissant que le contre-poison, ou la dose d'antidote que renfermait la pomme n'était pas assez forte pour détruire l'effet produit. La somnolence qui m'accablait avait cela de particulier qu'elle m'engourdissait l'esprit plus encore que le corps. Je ne pensais plus, j'oubliais tout

! et j'allais évidemment succomber, lorsqu'un léger bruit retentit au plafond. Une pomme fraîche et vermeille tomba tur mes genoux. La vue de ce fruit me rendit la conscience de moi-même et me rappela au péril de la situation. Je saisis la pomme avidement et je la mangeai plus avidement encore. Je n'en avalais pas le dernier morceau, que des douleurs atroces me déchiraient la poitrine. Je fus pris aussitôt de vomissements violents, et bientôt je me sentis dégagé. Cette lis le contre-poison avait été plus puissant que le narcotique.

— Ensuite, ensuite? dil encore Berthier en voyant le jeune homme s'arrêter dans son récit.

— Je me rappelai les recommandations de la lettre mystérieuse, poursuivit Maurice. Bien réveillé cette fois, je courus à la porte de la chambre, que je barricadai à l'aide des meubles attirés avec précaution et placés doucement devant le batlant sans fermeture. J'achevais à peine d'affermir un dernier bahut devant la porte qu'un bruit de pas retentit au dehors. Saisissaut mon épée nue, décidé à tout, j'attendis. Les pas se rapprochaient... des chuchotements parvenaient jusqu'à moi... J'écoutai sans plus rien entendre... Enfin il me sembla qu'on se rapprochait de la porte de ma chambre...

« En cet instant la bougie qui brûlait dans un flambeau et que m'avait donnée mon hôte, s'éleiguit tout à coup, sans cause apparente... Je demeurai dans un silence que troublait seul le bruit de la tempête qui continuait au dehors... Un léger craquement retentit... c'était une pression que l'on venait d'exercer contre ma porte. J'élayai des deux mains la barricade que j'avais formée... Après un instant les efforts redoublèrent au dehors, mais ces efforts étaient lents, précautionneux on : avait évidemment peur de faire un trop grand bruit. J'entendis un juron énergique formulé par une voix mâle que je crus reconnaître pour celle du citoyen Camparini. Quelques paroles lurent échangées à voix basse. Je ne pouvais plus douter: la lettre avait dit vrai; j'étais dans un coupe-gorge et on en voulait a ma vie. Celle certitude me rendit toute mon énergie el redoubla mou courage. J'étais décidé à lutter "jusqu'au bout et à faire chèrement payer ma mort.

« Sans doulo ceux qui voulaient me surprendre tenaient conférence; sans doute aussi la patience leur échappa, car après un nouveau silence, un grand bruil retentit, un cl violenl fil frissonner la muraille et ma barricade entière vacilla sur sa base... k Pul de p i , lus nombreux retentirent el d

de vois firent vibrer les échos de la maison. J'étais attaqué, et cette fois sans mystère! Vous raconter ce qui se passa durant quelques instants serait impossible, mon général. Eu voyant leurs criminelles intentions devinées, la rage des assaillants atteignit à son comble : ils se ruèrent à la fois pour enfoncer ma porte. Je me défendais de mon mieux, mais mes efforts allaient être vains, les meubles croulaient... J'étais perdu, et la colère au cœur, l'épée au poing, j'allais débarrasser la porte pour me trouver face à face avec ces assassins et mettre ainsi un terme à une lutte impossible, lorsque, derrière moi, un tableau accroché le long de la muraille se détacha et tomba avec fracas. Croyant être attaqué de ce côté, je m'élançai l'épée haute... Une ouverture béante était pratiquée dans la muraille, et une main fine et blanche au petit doigt de laquelle brillait une pierre précieuse apparut, me faisant signe de venir. Je vous avoue queje n'hésitai pas une seconde. Abandonnant ma barricade à demi détruite, je boDdis vers l'ouverture, dans laquelle je me glissai en rampant. La main qui m'avait saisi m'attirait à elle de tous ses efforts. A peine fus-je passé que la muraille se referma d'elle-même. J'étais dans une obscurité telle ment profonde que je ne pouvais voir où je posais les pieds. La petite main me tirait toujours.

— Venez! venez! me dit une voix douce.

« J'obéis. A peine avais-je fait dix pas dans un couloir si étroit que je sentais à droite et à gauche la muraille le long de mes épaules, qu'un bruit sourd et prolongé, comme le fracas lointain du tonnerre, retentit derrière moi. C'était la porte de ma chambre qui venait d'être forcée. Je m'arrêtai instinctivement. Mon guide poussa un léger cri : la petite main se cramponna à moi, et ses doigts crispés, m'étreignant avec énergie, me forcèrent à me remettre en marche. J'atteignis ainsi le sommet d'un escalier que je descendis rapidement, dans les ténèbres, au risque de me rompre vingt fois le cou. Enfin l'être inconnu qui me guidait s'arrêta brusquement: nous étions de plainpied. Une porte s'ouvrit, l'air pur et frais du dehors me frappa au visage : le ciel était dégagé, la lune brillait etnous inondait de lumière. Je tournai les yeux ■vers ma libératrice : je reconnus Josefa, la nièce du marquis Chivasso. Je voulus parler, mais, me désignant de la main mou cheval sellé et bridé, attaché le long de la muraille, elle ne me laissa pas le temps de prononcer une parole:

« — Fuyez! dit-elle.

a — Mais vous... dis-je.

« — Ne vous occupez pas de moil

« — Cependant...'

« —Fuyez!

« El comme je ne bougeais pas, comme j'allais insister, elle se recula et une porte s'abattit entre nous. Je me ruai sur elle : cetle porte était en fer massif, etje ne parvins pas à l'ébranler. Indécis, hésitant, je ne savais que faire, j'avais honte de fuir, lorsque la pensée d'aller chercher des secours à le Luc me vint tout à coup. Je m'élançai sur mon cheval et je partis au galop. Un moment il me sembla que j'étais poursuivi, un moment il me parut distinguer derrière moi, dans les ténèbres, une masse noire et confuse courant sur le chemin que je parcourais, mais je ne pus rien distinguer de précis. Je pressai tellement mon cheval, qu'en moins de deux heures j'atteignis le Luc. La tempête avait heureusement cessé de sévir et la route était praticable. Je courus au poste de dragons que vous y avez établi, mon général. Je réveillai l'officier commandant, je lui fis part en deux mots de l'urgence de la situation, et je me mis à la tète d'une douzaine de cavaliers, qu'il me céda parmi les mieux montés. Kebroussaut chemin, je revins vers Flassans, accompagné par mon escorte. Avec mes douze dragons, j'élais certain d'arrêter toute une bande de voleurs. Le

jour pointait au moment où nous arrivâmes eu vue du bois de sapins. Il me sembla qu'un brouillard épais couvrait la forêt. Tout à coup de ce brouillard noirâtre se dégagea une lueur rouge.

« — Le feu! cria un dragon.

a — Au galop! commaudai-je.

« Nous atteignîmes la forêt : un horrible spectacle s'offrit à nos yeux : le château brûlait Mes hommes et moi, nous nous élançâmes poussés par une ardeur nouvelle. Les silhouetles de quelques paysans se dessinaient sur le fond rouge formé par le rideau de flammes. C'étaient des pâtres des environs qui, attirés par la clarté du sinistre, étaient accourus pour combattre l'incendie; mais il n'était plus temps. Le châleau tout entier brûlait, de ses caves è ses greniers. Au moment où nous arrivions, d'autres paysans, dirigés par la lueur, survenaient de plusieurs villages voisins. J'essayai d'organiser des secours : mais tout travail était inutile. Le feu avait tout atteint, tout gagné, dévorait tout, et ne pouvait plus être combattu.

« — Mais les habitants de la Maison-Noire? m'écriai-je en m'adressant aux paysans qui nous avaient précédés sur le lieu du sinistre. Où sont-ils?

« — Hélas! Dieu le sait! me répondit l'un d'eux.

« — Comment! dis-je frissonnant, car je pensais à Josefa, à cet auge de miséricorde que le ciel avait placé sur ma route.

« — On dit comme ça qu'il y avait sept personnes à îa Maison-Noire quand le feu a pris...

« — Oui, interrompis-je vivement, car j'avais hâte desavoir.il y avait cette nuit dans ce châteaule citoyen Chivasso, sa nièce et leur domestique, le citoyen Neoules et un valet blessé, et deux autres voyageais.

«—C'est bien cela, citoyen, me répondit un autre paysan. Les deux voyageurs ont pu se sauver...

« — Mais les cinq autres personnes?

« — Elles sont mortes!

« —Mortes! m'écriai-je.

« — Oui. Nous ne sommes pas arrivés à temps pour les arracher vivantes des flammes. Nous n'avons pu en retirer que les cadavres.

« — Les cadavres! où sont-ils?» demandai-je en saisissant le paysan par la main.

« Il me conduisit de l'autre côté de la route. Là, sous un bouquet d'arbres, étaient étendus sur l'herbe les cadavres à demi-consumés par le feu. Trois d'entre eux étaient méconnaissables : ils avaient eu tout le haut du corps et la tête brûlés. Parmi ceux-là était un cadavre de femme portant les lambeaux de la toilette que j'avais pu remarquer, quelques heures plus tôt, sur la nièce du marquis. C'était bien la taille de Josefa, c'étaient bien ses petits pieds, mais là s'arrêtaient les remarques possibles. La tète, les épaules, les bras étaient carbonisés. Une main seule était presque intacte : c'était la main droite; je me baissai avidemment. Cette main Hait blanche et fine : c'était bien encore la main que i'avais dû remarquer. Cependant je fus frappé par une pensée subite, aucune bague ne brillait au petit doigt. Je levai doucement cette main, j'interrogerai le contour delà chair de ce petit doigt : il ne portail aucune de ces traces que laisse la pression ordinaire d'un corps dur. Et cependant, par ce qui restait du cadavre, c'était bien Josefa ! c'étaient sa taille élancée, son pied, sa robe, sa chaussure 1 Les deux autres cadavres placés près de celui de la jeune fille, et qu'à cause de leur état on ne pouvait reconnaître qu'à quelques indices, étaient ceux du marquis Chivasso et de son vieux domestique. Les fragments de costume, la taille ne pouvaient laisser aucun doute.

— Et les deux derniers cadavres? demanda Berthier.

— Oh! répondit Maurice, ceux-là étaient recounaissables. L'un était celui du citoyen Neoules; sa figure

était intacte : le feu avait dévoré les vêtements et la poitrine, dont les os apparaissaient calcinés. L'autre était celui de Julien, le valet de mon pauvre ami. Il n'avait pas dû sodffrir de l'incendie. Sans doute il était mort des suites des blessures reçues dans sa chute, car il n'était presque pas touché parle feu. Je demeurai stupéfait en présence de ce spectacle. L'incendie continuait toujours ses ravages, et bientôt ce ne fut plus devaut nous qu'un immense brasier. J'interrogeai encore les paysans relativement aux deux voyageurs. Leurs réponses furent les mêmes : ces voyageurs avaient pu se sauver, quoique atteints par de fortes brûlures, et ils étaient partis, avaient-ils dit, pour le Luc. Cela n'élait pas vrai, car je les eusse rencontrés en revenant à la Maison-Noire, puisqu'il n'y a qu'une seule et unique route conduisant de le Luc à Flassans.

— Cela est vrai, dit Berthier. Il y aurait peut-être là un indice. Mais quelle preuve avez-vous de l'attentat c*mmis contre vous?

— Aucune, mon général! répondit Maurice. Toutes les preuves que j'eusse pu produire ont été détruites par le feu! car ces preuves, c'étaient le témoignage de Josefa, l'état dans lequel j'avais laissé ma chambre, le couloir secret par lequel elle m'avait fait sauver.

— Sans doute I Et Josefa est morte, et l'incendie a anéanti le reste. »

Maurice fil un signe afïirmatif.

— Tout cela est bien étrange ! murmura Berthier. Cet événement fait pendant à celui de la ferme aux Chats-Huants.

— La ferme aux Chats-Huants i s'écria Maurice en tressaillant. Que dites-vous donc, mon général? Qu'estil arrivé à la ferme?

— Comment, vous ne savez pas? dit Berthier avec étonnement.

— Non, mon général! Qu'est-ce donc? Qu'est-il arrivé?

— Eh bien! la ferme aux Chals-Huanls a été attaquée, il y a deux nuits, par une troupe de malfaiteurs, et tous ceux qui l'habitaient ont été assassinés.

— Assassinés! s'écria Maurice.

En prononçant ce mot, il avait fait un mouvement tellement brusque que le siège sur lequel il était assis alla rouler au loin. Berthier leva les yeux, Maurice était plus pâle qu'un cadavre. Sa bouche contractée était livide, ses joues creusées, ses regards fixes et ardents, les veines de son front gonflées et raidies comme des cordes.

— Qu'avez-vous donc, lieutenant? dit Berthier avec surprise.

Maurice fit un effort pour parler, mais il ne put parvenir à formuler un son. Enfin, surmontant l'émotior extraordinaire et terrible qui s'était emparée de lu»

— Mon général, dit-il d'une voix rauque, quels sont ceux qui ont été assassinés à la ferme aux Chats- Huants?

— Pardieu! répondit Berthier, ceux qui l'habitaient, je vous l'ai dit.

— Mais ceux-là... quels étaient-ils?

— Eh bien ! le fermier Abboli, sa femme et leur garçon.

— Et puib?

— C'est tout.

— C'est tout? répéta Maurice d'une voix stridente.

— Mais oui. C'cM pardieu bien assez, je Bupposel Maurice tenaillai! la poignée de son i abre.

— Mon général, reprit-il, les autres habitants de la ferra /...

il n'y eti ■•iv.iii pae d'autres heureusement.

— Pas d'auti •

— Mai non)

— Vous en êtes sûr?

— Parfaitement sûr?

Un soupir de soulagement se dégagea comme un râle sourd de la poitrine du lieutenant.

— Ainsi, reprit-il, on u'a trouvé assassinés qu'Abboli, sa femme et son garçon, et pas d'autre personne?

— Aucune autre, je vous le répète.

— El ces crimes ont été accomplis?...

— Dans la nuit davant-hier.

— Il y a deux nuits écoulées depuis, alors?

— Sans doute.

— Merci, mon général.

— Ah çà! reprit Berthier en regardant Maurice, est-ce que vous connaissiez quelqu'un à la ferme aux Chats-Huants?

Maurice devint cramoisi, mais il répondit d'une voix assez ferme :

— Non, mon général.

Un silence suivit cet échange de paroles. Berthier semblait réfléchir profondément. Maurice, en proie à une anxiété extrême qu'il ne pouvait dissimuler, paraissait prêt à défaillir. Rassemblant ses forces, il fit un pas vers le chef d'état-major.

— Mon général, dit-il d'une voix tremblante, j'ai une grâce à solliciter de vous.

— Laquelle? demanda Berthier.

— Une permission de huit jours.

— Une permission! répéta Berthier.

— Oui, mon général.

— Allons donc, vous n'y pensez pas!

— Mais...

— Cela est impossible !

— Impossible?

— Certes? Nous attendons le général en chef d'un moment à l'autre, vous le savez bien. Le général Bonaparte peut arriver demain, aujourd'hui, dans une heure, dans cinq minutes. Il faut que l'élat-major soit au complet pour lui être présenté. Après sa venue, je pou; -i peut-être vous accorder vingt-quatie heures, mais jusque-là pas une secondel

— Mon général, je vous en prie! balbutia Maurice.

— Impossible, vous dis-je? n'insistez pas!

— Mon général, il le faut!

— Non.

— Mon général, il s'agit peut-être de la vie.

— Il s'agit du devoir, lieutenant! dit Berthier d'une voix rude. Le devoir avant tout, avant la viel

— Mais...

— Assez, je ne vous accorde pas une heure !

— Mon général, dit Maurice, dont les yeux étiucelaieut, il me faut cette permission; si vous me la refusez...

— Eh bien? interrompit brusquement Berthier.

— Je la prendrai! murmura Maurice.

Berthier formula un juron énergique.

— Citoyen lieutenaul ! s'écria-t-il, songez-vous à ce que vous dites? Vous manquez de respect à votre supérieur?

— Mon général, je vous aime et je suis bon soldat I dit Maurice eu se redressant.

— Je le saisi Aussi veux -je bien mettre vos paroles sur le compte d'un accès de folie causé par la fatigue. Mais, comme vous avez besoin de repos pour tous remettre, vous allez vous rendre dans votre chambre et vous y resterez aux arrêts durant vingt-qualre heure» 1

— Mon général...

— Aile/.! dit Berthier avec un geste impératif. Toute nouvelle insistance serait un manque au respect que voua me devez. \ oua ne quitterez les arrêts qu'à l'a vée du général Bonaparte, Jene vous pas qu'il trouve puni un ollicier coin nie vous. AI

Maurice s'inclina et sortit eu trébuchant. Lo mal-

heureux avait le cœur rongé'par le désespoir. Obéissant néanmoins avec cette conscience du soldat pour l'ordre reçu, il traversa la salle du conseil et, gravissant l'escalier, il se dirigea vers une petite chambre située sous les combles et qui était sa demeure depuis l'installation dans la maison du chef d'état-major. Au moment où il posait le pied dans cette petite pièce, réduit plus que modeste, un sanglot rauque lui déchira la gorge :

— Lucile! Lucilel balbutia-L-il; taudis que des larmes lui brûlaient les paupières,

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