LES ARRÊTS
Maurice demeura longtemps absorbé dans les plus sombres pensées; puis il se leva brusquement et parcourut la petite chambre d'un pas fébrile.
— Cette inaction est impossible ! s'écria-t-il cette fois avec une rage concentrée. Puis-je demeurer ici, aux arrêts, sans pouvoir rien faire, rien tenter I... Qu'estelle devenue? où l'a conduite Richard?... Était-elle à la ferme alors que ces bandits s'y sout présentés?... Mais elle devait y être encore 1... Voyons... du calme!...
Et Maurice, emprisonnant son front dans ses deux mains réunies, comme pour mieux concentrer ses pen sées dans le cerveau, demeura quelques minutes immobile et silencieux.
— Nous sommes le 6 germinal, reprit-il; le général m'a donné mes ordres le 3, c'est le 2 au soir que j'ai vu Lucile, elle devait partir le 8 seulement avec Richard... donc elle était à la ferme!... Elle y était, ré^ péta Maurice dans un paroxysme d'exaltation. Mais alors, que lui est-il arrivé?... qu'est-elle devenue?... »
Et il se mit de nouveau à parcourir la pièce. Trois fois il courut vers la porte, trois fois il l'ouvrit et parut prêt à s'élancer au dehors, mais chaque fois une main invisible sembla le clouer sur place et le contraindre à rentrer. Le devoir parlait plus haut que la douleur et l'inquiétude. Cependaut une quatrième fois Maurice se dressa, frappa du pied le parquet avec une colère sourde, et il bondit vers la porte, bien décidé à tout risquer pour calmer les souffrances qu'il ne pouvait plus supporter. Déjà il franchissait le seuil, lors qu'une ombre légère glissa devant lui; une main saisit respectueusement la basque de son habit.
— Mon lieutenant! dit une voix douce.
Maurice s'arrêta : un enfaut était devant lui.
— Bibi-Tapin! dit l'officier avec étonnemement. Que me veux-tu 1
— Vous parler, répondit le petit tambour avec timidité.
— Je n'ai pas le temps !
— Mon lieutenant! fit l'enfant en insistant d'une voix tellement suppliante que Maurice s'arrêta de nouveau.
— Quoi? dit Maurice en frapant du pied.
— Mon lieutenant, balbutia l'enfant en rougissant, comme s'il allait faire l'aveu de quelque faute impardonnable, mou lieutenant... j'étais à la ferme aux Chats-Huants.
— La ferme aux Chats-Huants? s'écria Maurice.
— Tu y étais?
— Oui, mou lieutenant!
— Quand cela?
— Avant-hier, quand ou a découvert les crimes! » Maurice saisit le petit tambour dans ses bras, l'enleva et le porta dans sa chambre, dont il referma vivement la porte.
— Tu as à me parler,. dit-il; qu'as-tu vu? que saistu I... Raconte-moi tout eu détail!
— Oui, mon lieutenant, répondit Bibi-Tapin en se remettant de l'émotion qu'il ressentait. J'étais avec Torniquet, Romulus et Gringoire, quand nous sommes allés à la ferme aux Chats-Huants...
— Parle! parle! je t'écoute... Assieds-toi là!
Le petit tambour obéit timidement, puis, s'enhardissant peu à peu, il commença à raconter dans soa langage pittoresque, émaillé de locutions en usaap* dans la 32°, toute la scène à laquelle il avait assisté et que nous avons précédemment racontée. Maurice i'écoutait avec une attention profonde: les yeux lises sur les yeux de l'enfaut, il ne perdait pas une de ses paroles. Enfin, quand Bibi-Tapin en arriva àlaleltrequ'il avait dérobée aux regards indiscrets des soldats, Maurice tressaillit, saisit l'enfant dans ses bras et le baisa sur les joues avec un transport de reconnaissance.
« Cette lettre, cette lettre! où est-elle Donne-lamofl » s'écria-t-il.
Bibi-Tapin, radieux, enchanté, le visage empourpré, dégraffa son habit d'uniforme et, ouvrant la doublure, il en tira un papier froissé qu'il présenta à son lieutenant. Maurice saisit la lettre d'une main frémissante; il la parcourut rapidement, puis il poussa un cri, et, reprenant l'épitre qu'il avait laissée échapper, 11 rer commença une secondé fois sa lecture.
« Enlevée!... s'écria-t-il. Elle, en la puissance de» bandits I... Oh ! je lasau verai! je... »
Il s'arrêta pour revenir à la lettre.
— Uranie! sa sœur! dit-il encore. Quesigniûe ce mystère?... Quoi! cette jeune fille pour laquelle M. de Neoules m'avait donné une lettre, cette Uraoie serait la sœur de Lucile?
Et Maurice, en proie à une agitation extrême, se mit à marcher à pas saccadés. Le petit tambour te suivait des yeux sans oser bouger.
— Mais où est-elle? oùl'ont-ils emmenée? s'écria Maurice avec un éclat de douleur effrayant.
— Mon lieutenant, dit l'enfant, je sais où il asl, lui!
— Qui? demanda Maurice.
— Le berger, celui qui nous accusait d' être des assassins, celui que le général n'a pas pu repincer. J« l'ai suivi dans les bois.
— Où est-il? demauda le lieutenant.
— L'autre nuit il était à Saiut-Laurent, dans unepetite maison que je reconnaîtrais bien.
— Tu l'as donc suivi pas à pas?
— Oui, mon lieutenant.
— Bibi-Tapin! s'écria Maurice, lu es mon meilleur ami!
— Oh! mon lieutenant, fit l'enfant, tout hoateux d« l'élan de son officier.
—, Mais, dit Maurice en se parlant à lui-même, si Uranie est la sœur de Lucile, il faut que je sache quelle est celte Uranie! Ce secret est peut-être rear fermé dans la lettre que M. de Neoules m'avait remise pour elle! Cette lettre, la voici 1... »
Le lieutenant saisit un pli cacheté qu'il retourna dans tous les sens.
a Que faire? s'écria-t-il, mon Dieu! que faire! Et je suis aux arrêts!...
— Mais je n'y suis pas, moi, mon lieuteaant, dit Bibi-Tapin, et si vous vouliez...
— Toi!
— Dame!... mon lieutenant, je ferais ce que je pourrais!
— Eh bien ! tu es libre, toi! dit Maurice, avee véhémence; tu vas...
Un violent roulement de tambours interrompit brusquement Maurice; un grand bruit retentit au déliera : tous les soldais couraient aux armes.
— Serait-ce le général en chef, le général Bonapsrlw? s'écria Maurice. Oh t mes arrêts seraient levé»
l alors!
Et il se précipita vers la fenêtre. Un tourbillon de poussière courait au loin sur la route, et au milieu de ce tourbillon ou apercevait des armes et des plumets resplendissants et s'étalant au soleil.