LE POINT DU JOUR
S'il existe dans l'univers une route connue de la grande maiorité des habitants du globe, c'est à coup sûr celte de Paris à Auteuil ; car elle a sur les autres routes conduisant à d'autres lieux de plaisance, l'immeuse avantage, d'être parcourue depuis deux cents ans, non seulement par tous les Français venus à Paris, mais encore par tous les étrangers venus en France.
Sous Louis XIV,. sous Louis XV, sous Louis XVI, pour aller à Versailles, il fallait suivre la roule de Paris à Auteuil, et tout le monde allait à Versailles, même ceux qui n'avaient pas à y aller. Depuis la Révolution, les souverains de la France oui presque tous habité successivement Saint-Cloud, et c'est encore U porte de Pari* à Auteuil qu'il faut suivre pour aller de Paris à Saint-Cloud.
Enfin celle foire de septembre, si renommée pour sa poussière et ses melons, cette antique foire de Saint-Cluud qui a fait la joie de nos grands-pères et qui fera peut-être encore celle de nos petits-fils, conduit chaque ann»e tous les habitants de Paris, sédentaires ou de passage, sur celle route d'Auteuil dont les voies ferrées m'ont pu heureusement triompher.
Beaucoup se rappellent sans doute le parcours dt cette route daus ces moindres détails, et chacun sait que l'én'iroit où la route qui longe la rivière après avoir suivi le cours la Reine et passé devant le couvent des Bonshommes, se bifurque pour continuer en droite ligne vers Sèvres, et à droite vers Auleuil, se nomme le Point du jour.
Tout le monde connaît le Point du jour, mais bien peu se sont enquis du motif qui avait fait donner jadis à cet endroit assez peu pittoresque un nom presque préteulieux. Le motif est cependant original, et k doux nom de Point du jour cache un souvenir sanglaut.
« Il était trois heures après minuit, dit M. de Laborde. le jeu de la reiue se ralentissait et n'élaitplus soutenu que par des paris considérables entre le prince de Dumbe^fils du duc de Maine, elle marquis de Coiguy. Ce dernier, perdant d'un coup une somme assez forte, s'écria : Il faut être bâtard pour avoir un tel bonheur! * Le prince, se penchant a sou oreille sans discontinuer cou jeu, iui dit : « Y ou* peuaes bien que nous allow
nous voir toul à l'heure, n'est-ce-pas? — Où el quand? — Mais6ur la route, au poiut du jour. » Les voitures parient : le jour parait; on s'arrête. Le prince de Dombes est heureux à ce jeu comme à l'autre : il tue son adversaire, et le lieu où se passa cette scène en a conservé le nom de Poir.t du jour. »
En 1799, la route qui suivait la rivière et passait à labarrière des Bonshommes, n'avait certes pas l'aspect uni qu'elle possède aujourd'hui. Ilyavait à la hauteur du Champ de mars, en face l'endroit où devait s'élever, six ans plus tard, le pont d'Iéna, une certaine montagne excessivement rude, dont les pentes, sucessivenient abaissées, n'existent plus de nos jours.
De plus, à celte époque, cette partie de Paris n'était pas éclairée, et à l'approche de l'hiver, les brouillards i!e la Seine aidant, la roule, on le comprend, était fort peu sûre; la nuit venue, elle était donc absolument déserte.
Le comte avait pris Louis et Rossignolet dans sa voilure, et il avait donné l'ordre au cocher de suivre la roule de Saiut-Cloud par le cours la Reine et Auteuil, en s'arrôtant à chaque voiture ou à chaque maison que l'on rencontrerait pour avoir des renseignements.
La voiture partit, atteiguit la place de la Révolution, alors vaste et déserte, sur laquelle on ne passait qu'en frissonnant tant les sanglants souvenirs étaient récents encore, et, tournant à droite, elle prit l'ancienne allée du cours la Reine.
A cette époque, le quai n'existait pas, et le lit de la Seine était beaucoup plus porté à droite. La berge arrivait à la première rangée d'arbres de l'allée, ce qui rétrécissait énormément l'espace el rendait la circulation impossible tout autre part que dans l'allée du cours. Ou ne pouvait donc pas alors se croiser sur la roule comme on le peut aujourd'hui (dans l'allée et sur le quai); el, en remontant le cours, M. d'Adoré était certain d'avoir des renseignements s'il lui était permis d'en obtenir.
La voilure parcourut toute l'étendue de la promenade sans rencontrer qui que ce fût. Arrivée à la hauteur de la pompe à feu de Chaillol, elle s'engagea sur la montée donl je parlais plus haut. (C'était en gravisse ni celle côte que, quatorze ans plus tôt, Léonard, l'élégant coilleurde la reine, avait raconté à ses compaguons de voyage du Carabas de Versailles, l'histoire alors loute fraîche des empoisonnements de la famille de Gloires.)
La route élail absolument déserte et silencieuse. La nuit élait noire; aucune des rares maisons qui s'élevaient de loin en loin, au bas de la côte de Chaillot, u'avail de fenélre éclairée; tout dormait.
— Il est évident qu'il ne peut être arrivé sur celte route, dit le comte d'Adoré, depuis deux ou trois heures, d'accidenl aussi grave que celui qui eûl empêché d'avancer une voilure altelée de deux chevaux et coaleuant trois personnes sans compter le cocher. 11 y aurait trace d'un semblable accident, on verrait une voilure brisée, une roue cassée, un cheval mort.
— Et la roule est unie comme un miroir, dil Louis.
— Lisse comme ma canne, murmura Rossignolet qui, le coude en dénote, l'avaut-bras appuyé sur la portière dont la glace était abaissée, dardait ses re-
ii investigateurs sur le pavé qui faisait cahoter la voilure.
On atteignit la barrière, et le comte, faisant arrêter, révi i a commis de l'octroi pour les inlcrn ei Aucun n'avait vu passer, depuis la tombéo de la nuit, une voiture telle que celle que dépeignait M. d'Adoré. L'un d'eux se rappela effectivement avoir remarqué e voiture le malin so dirigeant vers Sèvres, mais il déclara ne l'avoir pas vue repasse] depu ,
Leconiteieinoiii.Kui voiture, etl'on continualaroule. Cette partis du Port de Pasey, ainsi cpio l'on disait
alors, était toul aussi sombre, tout aussi déserte que la route longeant le faubourg de Chaillot.
— Rien!... rienl... disait Louis avec impatience el en interrogeant l'horizon.
— Pas un indice! murmura le comte.
— Monsieur ! dit le cocher en se penchant sur son siège.
— Qu'est-ce que c'est, Claude? demanda le comte. - J'aperçois là-bas une lumière...
— Où cela?
— Oh! bien loin... ça doit êlre près du Point du jour... Seulement on dirait que c'est sur la rivière que la lumière se promène...
— Je ne vois rien 1 dit le comte en s'efforçant en vain de percer les ténèbres.
Rossignolet s'était dressé, passant tout son long torse par l'ouverture de la portière, de sorte que sa tète, grâce à sa taille gigantesque, arrivait jusqu'à la hauteur de celle du cocher élevé, lui, sur son siège.
— L'olibrius a raison! dit le major, j'entre-perçois un point rougeàlre qui ressemblerait assez à une lanterne allumée.
— Vite ! vite, Claude ! dit le comte.
Le cocher fouetta ses chevaux, et la voiture, roulant rapidement, se rapprocha bientôt de l'endroit où se trouvait le feu désigné.
Claude ne s'était pas tiompé : c'était précisément au Point du jour, en face la route d'Auteuil, que brillait la lumière, et celte lumière provenait bien d'un petit bateau qui courait le long de la berge.
Mais ce que les quatre hommes n'avaient pu distinguer jusqu'alors, car un bouquet de peupliers et une maison construite sur le bord même de la Seine le leur avaient dérobé complètement, c'était un groupe de quinze ou vingt personnes qui paraissaient extrêmement animées.
Plusieurs portaient des torches, d'autres lenaienl des cordes, d'autres de longues perches, et toutes allaient, venaient, s'agitaient avec une émotion extrême.
La voiture s'était arrêtée. Le comte, Louis, Rossignolet, sans échanger une parole, s'étaient élancés presque à la fois à terre.
Les gens attroupés sur le bord de la rivière paraissaient tellement préoccupés, qu'aucun n'avait fait attention à l'arrivée de la voilure.
— Là-bas! là-bas! disait l'un.
— Non! non! criait une autre voix. Ce n'est pas en aval c'est en amont.
— Je te dis que j'aperçois quelque chose qui remue!
— Là-bas! en face...
— C'est des herbes?
— Eh oui ! dit une autre voix.
— Faudrait avoir des grands filets I disait une femme. Avec cela on les repêcherait peut-être.
— Olil quel malheur!
— Et quel événement!
— Et dire qu'on n'aura pu en sauver un seul I
— Ils sont dans le tourbillon pour sûr I
Le comte, Louis et Rossignolet avaient entendu toutes ces paroles prononcées rapidement et qui les glaçaieul d'épouvante.
Se précipitant sur la berge, ils coururent vers les hommes et les femmes qui tous, le corps penché sur les eaux de la rivière, semblaient vouloir en fouiller le lit. Un bateau parcourait la Seine en tous sens. Celait crt bateau, muni d'une grosse lanterne, qui avait attiré l'attention du cocher.
— Eh bien? cria un de.- hommes de la berge.
— Rien 1 rien ! je ne vois pas même un corps! répondit-on du bateau.
— Pauvres gens ! dit une femme. Faut-il mourir connue cela I
— Qu'esl-il doue arrivé? demanda lo comte d'Adoré d'une voix frémissante.
Hommes et femmes se retournèrent.
— Ah ! citoyen ! reprit la femme, un bien malheureux événement qui s'est accompli là devant nousl
— Quel événement? Parlez vite!
— Une voiture dont les chevaux avaient pris le mors aux dents, et qui est venue se jeter dans la Seiûe.
— Une voilure 1 s'écria le comte en frissonnant, tandis que ses compagnons pâlissaient et se rapprochaient vivement.
— Oui, une voiture qui contenait trois voyageursdeux citoyennes et un citoyen... Il n'y a que le cocher qui a pu se sauver.
— Deux femmes et un homme! répéta le comte d'une voix étranglée. Où sont-ils?
— Dans la rivière, hélas 1 avec la voiture et les deux chevaux ! On a tout fait pour les sauver, mais on n'a pas pu. Là, il y a un grand trou, elle malheur a voulu que la voiture soit tombée dedans. Tiens 1 on ne la voit même pas! Regarde !
— Mais, quand cela est-il arrivé!... demanda le comte, qui ne pouvait en croire sesoreilles.
— Il y a trois heures.
— Comment ? comment ? répétez ! Qu'avez-vous dit? des détails?
— Voilà, citoyen. Il y a trois heures à peu près, il pouvait être comme huit heures ou neuf heures, je ne sais pas au juste, j'étais là, sur ma porte, car c'est moi qui...
— Après ? interrompit le comte avec impatience.
— J'étais donc là, sur ma porte, quand j'entends un roulement de voiture. Je regarde et je vois venir par la route d'Auteuilun beau carrosse avec de beaux chevaux et j'appelle mon homme pour qu'il le voie passer. Il arrive et nous étions là à regarder, quand... tout à coup un cheval s'élance comme s'il avait le vertige L'autre le suit. Le cocher tire sur ses rênes et il crie... Et puis il perd la tète le pauvre cher homme, et au lieu de retenir ses bêtes il tape dessus, et les chevaux se cabrent et courent droit sur la rivière... et les pauvres dames qui étaient dans la voiture poussaient des cris qui déchiraient le cœur, et le monsieur qui ouvre la portière pour sauter, et mon mari qui s'élance pour arrêter les chevaux, je me cramponne à lui... La voiture passait comme une ûèche, car tout cela avait eu lieu en deux secondes, et au moment où le citoyen allait s'élancer, les chevaux sautent dans la rivière, juste dans le trou. Il n'y a que le cocher qui s'en scii tiré, quoi!
Le comte levait les bras et les yeux vers le ciel.
— Ce cocher sauvé, où est-il? demanda-t-il comme un homme qui se rattache à une dernière espérance.
— Là! dit la femme. Le voici ! Il sort de la maison.
Le comte courut vers le personnage désigné, mais, en arrivant en face do lui, il poussa un cri terrible et il tomba foudroyé.
— Le cocher de la voiture 1 hurla Rossignolet Oh!...
Le tambour major demeurait atterré, foudroyé, sans plus pouvoir parler.
Louis arrachait ses vêtements avec une violence et une rapidité inexprimables.
— Que veux-tu faire? lui cria-t-on.
— Pardieu! répondit-il d'une voix brève, je veux plonger et retrouver les cadavres!
— Mais l'eau est froide! tu vas te noyer, pauvre enfant! disaient les femmes. Il y a là un tourbillon qui emporte tout!
— Eh bieD , il m'emportera! s'écria le brave soldat.
Et, avant que Rossignolet fut revenu de sa stupéfaction douloureuse, avaut que personne des assis-
tants pût s'opposer à sou dessein, Louis s'élançait d'un bond et disparaissait sous les eaux noirâtres et glacées qui se refermaient sur lui