‹ Le tambour de la 32e demi-brigadeChapitre 133 sur 220 · SA1NT-CLOUD · texte numérisé non relu

SA1NT-CLOUD

— Après-demain 19 vendémiaire, avait dit le citoyen Thomas à Gorain et à Gervais, le président de l'association des munitionnaires secretsira tedemander à dîner avec dix de nos collègues dans ta maison de Saint-Gloud, et à celte occasoin il t'est permis de déchirer enfin le mystère dont tu enveloppes ta qualité de propriétaire campagnard et de te faire connaître dans le pays.

On se rappelle le sentiment de joie qu'éprouva le vaniteux bourgeois en pensant qu'il allait enfin pouvoir faire montre de son domaine. Le 19 vendémiaire était précisément le jour où avait eu lieu le duel de Maurice et d'Alcibiade, et à l'heure où le colonel tombait blessé sur le sol humide, Gorain et Gervais donnaient un coup de plumeau suprême à la maison.

Gorain et Gervais étaient venus seuls dès le matin, résolus à tout faire par eux-mêmes. D'abord Gorain n'avait pas de domestique et ne voulait pas en avoir. Toujours défiant, inquiet et peureux, il prétendait que les domestiques n'étaient que des espions et des sangsues qui médisaient de leurs maîtres et suçaient le plus pur de leur sang.

Depuis qu'il était retiré des affaires, depuis qu'il était veuf (et il n'avait jamais eu d'enfants), depuis enfin que, suivant son expression, il n'avait rien à désirer, Gorain avait voulu durant quelques jours se donner les soins d'une bonne cuisinière. 11 avait cherché longtemps le phénix qu'il convoitait, il avait cru le rencontrer. C'était une grosse et grasse Auvergnate, excessivement laide, plus forte qu'un- fort de la halle et âgée d'une quarantaine d'années.

Gorain avait choisi une Auvergnate parce que les enfants de l'Auvergne ont la réputation d'être économes; il l'avait prise grosse et grasse attendu que l'embonpo'nl étant acquis, elle n'avait pas à s'engraisser aux dépens de la cuisine de son maître; forte, afin qu'elle pût le protéger au besoin ; laide, pour que les amoureux ne courussent pas après elle; d'un âge respectable, afin qu'elle eût passé celui des foli-sc.

Toutes ces qualités reconnuesavaient d'abord paru satisfaire le digne bourgeois, mais quelques jours ne s'étaient pas écoulés que son esprit défbut avait trouvé la source des plus vives inquiétudes dans ce qui devait être celle de la sécurité.

— Si elle est si économe, s'était-il dit, elle doit être intéressée; si elle est intéressée, elle doit désirer avaut tout augmenter son pécule, et qui me dit, dès lors, qu'elle ne cherchera pas à l'augmenter à mes dépens ? Qui me dit qu'elle ne soit pas capable de me faire danser l'anse du panier! Une femme si grosse doit manger énormément; elle est si forte qu'au besoin elle m'assommerait d'un coup de poing; ce sont souvent les plus laides qui courent après les aventures, parce que les aventures ne courent pas après elles, et enfin si quarante ans n'est pas l'âge des folios, c'est celui des passions, ce qui est bien autrement dangereux !

A partir de ce moment, chaque fois que Gorain sortait, il frémissait en songeant que sa maison pouvait demeurer seule à la merci de l'Auverguate, et i. rentrait au plus vite. Puis, une fois dans son appartenant avec la servante aux mains puissantes, une autre crainte l'assaillait : si, ayant de mauvaises inlei lions, elle allait lui faire un mauvais parti. Et Goraii . 'prenant sa canne et son chapeau, se hâtait de its ur'tlr.

IHlil-TAPIN

Celle existence n'était pas Icnable : aussi Gorain priat-;l Gervais de mettre sa bonne à la porte

Gorain songea alors à remplacer la bonne par une femme de ménage qui vîal passer quelques heures le matin et il jeta les yeux sur sa citoyenne concierge; mais Gorain u'étail pas un maître facile à servir. Goiain n'avait jamais compris la femme qu'à un inl de vue: celui de l'économie domestique. Défunte épouse, ainsi qu'il avait coutume de le dire, avait été pour lui le modèle type du genre de ces pauvres créatures dont l'existence n'est qu'un pénible labeur, et qui sacrifient sauté, plaisirs, distractions, au bénéfice de l'intérêt de la commuuauté.

— Mon épouse y e>t morte à la peine ! avait encore coutume de dire Gorain, mais aussi eu vingt ans nous avons fait notre affaire.

Pour être juste et vrai, c'était mono/faire, qu'eût dû prononcer Gorain. Toujours est-il que ce dévouement à l'iulérèt domestique de feue madame Gorain avait rendu son mari d'une exigence insoutenable à propos du travail de la femme. La citoyenne concierge déclara bientôt qu'elle renonçait à l'honneur de servir son propriétaire pour deux écus par mois, sans nourriture et sans aucun profit. Gorain qui, à chaque fin de mois, regrettait ses deux écus, ne teuta rien pour conserver sa femme de ménage. Depuis' ce temps, il faisait ses petites affaires lui-même, sans aide et sans inquiétude, ce qui explique pourquoi il était venu à Saint- Cloud «ans domestique.

Quant à Gervais, comme la partie de Sainl-Cloud frisait pour lui la partie fine, il n'avait voulu rien dire à sa femme, et il avait prétexté une petite abseuce pour alfaires importantes. Madame Gervais, qui, il faut l'avouer,hélas! regrettait parfois quesou mari n'allât pas de temps en temps aux Antilles, madame Gervais ne trouva pas la plus légère objection à faire quand son mari lui annonça, eu partant le malin, qu'il ne revieuprait que le soir ou même le lendemain.

Gervais s'était doue élancé daus le coche de Saciiit- Cloud, avec son ami Goraiu, en se frottant les mains et en disant avec une émotion joyeuse:

— Libre comme l'air 1 Dieu! allons-nous nous amuser! nous ne serons que des hommes!

Mais une réflexion avait un moment paralysé sa bonne humeur.

— Et le diuer? qui est-ce qui le fera?

— Nous! avait répondu Goiain.

— Nous allons faire la cuisine?

— Non, mais uous mettrons le couvert.

— Le couvert! le couvert!... ça ne suffit pas pour satisfaire l'estomac.

— Laisse donc! Il y a uu gargotier à Sainl-Cloud, et un fameux encore; uous lui ferons sauter uu lapin, avec une matelote el une bonne omelette au lard...

— Ça sera bien maigre i

— Bah? à la campagne.

— Je le dis que ce sera maigre.

— La maison est si jolie que c'est déjà un plaisir de a regai der.

— Enfin, je crois que ce n'est pas convenable. Pour voir le président, nous devrions faire des Irais,

— E'oute donc! Interrompit G irain, si nous faisions frais, si nous agissions trop grandement on dirait :

es gaillarda-là sont riches, ils n'ont pas besoin de .nui de l'argent,» et on pourraituous taire les parts , belle .

— O li, el si nous agissons mesquinement, ou i : « Bah I ils savent se contenter de peu, doue ils il pas besoin de gagner davautago ! »

Gorain regarda Qorvais avec un ébauissemenl co-

i peut-êlre vrai, mut mura il.

— Et puis ajouta Gervais, l'eau vient toujours à la rivière.

— Nous commanderons un bon diner! avait conclu Goraiu.

El comme toujours, obéissant à son premier mouvement, eu arrivant àSaiul-ClbUd, le digne bourgeois avait été chez le restaurateur à la mode et avait arrêté avec lui uu m 'nu des plus distingués. Puis, comme toujours encore, à peine rentré au logis, les regrets avaient assailli Gorain.

— C'est de la folie ! disait-il avec mauvaise humeur et tjut eu aidant Gervais à ranger l'intérieur de la maison ; ça uous coûtera les yeux de la tête !

— Oui, mais ça nous rapportera gros! répondait Gervais.

— D'ici que ça rapporte!

— 11 faut de la patience. N'allons-nous pas être munitionuaires en second eu premier : le citoyen Thomas Ujus l'a alfirmé.

— Je suis sûr que le cabaretier a raconté cela à tout le monde, el qu'en parle de moi dans tout Sainl- Cloud.

— Eh bien! tu voulais qu'on t'y connaisse.

— Oui, mais je n'aime pas qu'où s'occupe tant de moi que cela.

— Où est le mal? tu ne doisrien à personne!

— Oh! je sais bieu que tu auras toujours raison, toi!

— Tiens! j'aurai toujours raison tant que je n'aurai pas tort !

— Ou voit bien que c'est moi qui ai tout le mal !

— Comment?

— Après tout, je trouve cela drôle, moi, dit Gorain en se moulant. Chez qui vient-on? chez moi! chez qui dépose-t-ou les marchandises? chez moi! Qui estce qui est obligé de venir la nuit ici pour les livraisons et les emmagasinem ents ? Moi et toujours moi; et toi, pendant ce temps-là, tu ne fais rien !

— Je ne fais rien ! s'écria Gervais avec colère, et qui est-ce qui tient les livres ? qui est-ce qui entretient les relations avec la province?

— C'est bien malin cela!

— Ce qui eût élé plus malin, dit Gervais vexé, c'eût élé de trouver la chose à toi tout seul, puisque tu fais tout, mais tu oublies que, quand notre excelleut ami le comte de Sunmes uous a fait nommer munitionuaires en second, c'a été pour m'indemniser de men voyage aux Antilles, et toi, tuas passé par-dessus le marché!

— Par exemple! s'écria Gorain.

— C'est comme ça!... ah!

— C'est pas vrai!

— Goraiu !

— Gervais !

Un silence gros de menaces suivit cet échange de uoms propres renvoyés comme deux balles qui se croisent. Les deux amis se regardaient, suivant l'expression vulgaire, eu véritables chieus de faïence.

Enfin Gorain, soivaut sa coutume, tourna sur les talons eu grommelant et quitta la chambre. Gervais haussa dédaigneusement les épaule-, puis, demeuré seul, il commença à s'occuper des préparatifs du couvert, car la petite scène avait eu lieu d*us la salle a manger, el, bien qu'il lût encore de bouue heure, Gervais pensa judicieusement que, le couvert iui>. il n'y aurait plus riou à faire jusqu'à l'instant du diuer.

Eneoro sous l'impression de sou escarmouche avec Gorain, Gervais allait, venait en maugréant a part lui .

— C'est pourtant vrai, disait-il en prenant une nappe dans un tiroir, que c'est à moi qu'il doit de gagner auiaiil d'argent aujourd'hui. Avec cela qu'il a fan d'en être reconnaissant...

Un claque ment de fouet sonore retentis tant dans la

rue ei accompagué du roulement rapide d'une voilure interrompit les réflexions do Gênais.

Poussé par la curiosité, le bourgeois ouvrit vivement la fenêtre, et s'appuya sur la barre. La salle dans laquelle se trouvait Gavais était au r -/.-de-chaussée. A. I'in«taut où le uez poiulu du bonnetier s'avançait au dehors, une leuèiredu premier étage s'ouvrit également, et la face assombrie de Goraiu se dessinait ciaus l'encadrement de pi<-ire.

Un peu plus haut dans la rue que la maisou du bourgeois de Pari» et ayant son jardin mur m lov o avec le sieu, s'éjevait une fort belle maison de grande apparence etqui avaitconseryécecachetdecUsliucl,i n et d'élégance que les architectes du dernier siècle savaient si lin donner aux habitions seigneuriales.

Comme Saml-Cloud est hàli en amphithéâtre, la grande maison dominait celle da Goraiu, et la rue sur laquelle s'ouvraient les deux enlrées offrait une p liés tapi

Les coups de fouet qui avaient éveillé l'atlention des deux amis releuiissaient plus violents et plus îapprochés : au touruaut do la rue, deux chevaux apparurent, se roi li-saut sur leurs jarrets pour faire gravir la pelite. côte à une lourde voiture, sorle de vieux carrosse échappé aux désastres de la Kévoluion, et dans l'intéiieur duquel ou apercevait deux jeunes femmes et uu jeune homme, tous trois élégamment vêtus suivant la mode de l'époque.

La voiture pas^a devant la maison de Goraiu et s'arlèta en face de la maison suivante. Un valet vint ouvrir la grille, et les chevaux s'apprôlaieul à tourner, lorsque deux jeunes femmes, belles et gracieuses, s'élancèrent légères et empressées de l'intérieur du jardin :

— Lucile et Uranie! dirent-elles à la fois.

— Blaucheet Léouorel répondirent les deux jeunes femmes de l'iutérieur de la voilure.

Le cavalier qui les accompagnait ouvrit lestement la portièie, sauta a terre et aida les deux jeunes femmes à descendre. Les qualre charmantes personnes s'embrassaieut avec effusion, taudis que la voiture entrait à vide.

— Bonjour, monsieur de Siguelay! dit Blanche.

— Et le colonel? demanda Léonore.

— 11 viendra nous rejoindre, répondit Uranie ; ila été retenu à Paris.

Les cinq persouuages disparaissaient eu ce moment derrière la grille : Goraiu ni Gervais ue purent enten dre la suite de la conversation ébauchée.

— Il parait qu'il y a du monde à diner chez le citoyen d'Adoré! dit Gervais en levant le nez vers Gorain.

— Oui! grommela celui-ci en disparaissant brusquement.

— Gros ours! murmura Gervais. Ah! que je sois munillonnaire encore une fois, et si jamais je fais quelque chose poui...

Un petit coup frappé aux carreaux de la fenêtre qu e Gervais venait de relermer interrompit le bourgeois :

— Eh 1 citoyen! criait-on du dehors.

Gervais alla ouvrir : il se trouva nez à nez avec un grand gaillard vêtu d'une livrée de fantaisie et qu n'était attire que le cocher du carrosse qui venait d'en- Irer dans la maison voisine.

— Qu'est-ce que tu veux? demanda Gervais.

— Pourriez-vous pas m'indiquer une écurie par ici?

— Une écurie? répéla Gervais avec étonuement. Pourquoi faire?

— TJeno! pour y mettre mas chevaux, donc! Figuretoi, citoyen, que je ne veux pas les meLtre daus les écuries d'à côié.

— Oh! par exemple! Elles sont pourtant assez grandes, et il y eu a deux!

— Oui, mais dans l'une il y a les chevaux du citoyen propriêiaire, et plus de place pour les ini"n-, et l'autre écurie a son sol défoncé par suite d'un accident arrivé justement hier, à ce que m'a dit le cocher; de sorte que, comme je pensais donner la proveude à mes hèles, bernique! pas uu coin. On veut bien me laisser ma voiture dans la cour, mais mes chevaux, faut que je les mette quelque part.

— Et alors tu cherches une écurie?

— Oui, et, comme je m'ennuyais eu ppnsant à mes chevaux, le cocher m'a dit comme ça : Dans la maison d'à coté il y aune écurie vide ; va-l'en demander la permission d'y mettre tes. d eu; chevaux poui une deuiij juinée, aior.- je suis venu, et voila, citoyen.

Gervais regardait le cocher sans repeindra.

— Dame! continua le cocher, ci Lu voulais, tu rendrais uu tier service au citoyen Siguelay et au colonel Beilegarde.

— Le colonel Beilegarde! dit Gervais; c'est doue lui qui élaii la?

— Eh! non, c'était sa femme; lui, il viendra tantôt.

— Ah! c'est pour la ciloyenue. Beilegarde...

— Alors tu veux bien me prêter ton écurie?

— Dame 1... je... d'abord ce n'est pas a moi. Comment pas â toi?

— Eh! non, je ne suis pas propriétaire, c'est mon ami qui... Attends, je vais l'appeler et lui demander.

Et Gervais appela à voix haute :

— Gorain 1... Gorain!...

Un grognement sourd lui répondit.

— Descends donc! reprit Gervais; il y a quelqu'un qui te demande ton écurie.

sTt Mou écurie? répéla Gorain en entrant d'un pas lourd et majestueuxet en jetant unregard défiant sur le nouveau venu. Mou écune, pourquoi faire mon écurie?

— Pour y mettre mes chevaux, donc! dit le cocher. En quelques mots, il exposa sa requête, eu s'appu-

yaut sur le nom du colonel Beilegarde.

— Dame! dit Gorain en regardant Gervais, je... c'est que... le colonel ne te connaît pas... une voiture de louage...

— Oh! reprit le cocher, c'est seulement pour jusqu'à la nuit; nous retournerons a Paris après dîuer... et puis je suis d'une bouue maisou, une maison connue... rue Gaillou... le citoyen Thomas...

— Ah! fit Gorain, je me rappelle. Dis donc, Gervais, c'est le frère de notre ami qui a loué la voilure; tu sais bien, c'est Thomas qui a dû conduire le soldat... ils en parlaient encore hier en déjeuuaut à la halle...

— Oui, oui I fil Gervais.

— Alors, reprit Gorain en s'adressant au cocher, je veux bien te prêter mon écurie, amène les chevaux; seulement, toi, tu n'entreras pas dans l'intérieur de lî maison, je n'aime pas cela.

Le cocher, qui élail toujours demeuré eu dehors, les mains appuyées sur la barre de la fenêtre, remerci? et se relira. Ce petit iucident avait probablement dissipé la mauvaise humeur de Goraiu, car il s'aparoehc, de Gerva.s et lui offrit une prise.

Gervais regarda Gorain, puis il puisa dans la laitière ouverte. La paix était faite.

— Eh bien 1 c'est drôle ça, compère ! dit Goraiu eu se bouridutle nez avec une persistauce qui prouva»', en faveur de la solidité de cet organe.

— Ma foi, oui, répoudit Gervais; je suis sûr que Thomas le remerciera ce soir.

— Après cela, reprit Goraiu en secouant *i lète, Thomas ne connaît peut-être pas ce cocher, et j'.u peut-êt'e eu tort, daus un bou mouvement, de...

— Puisqu'il n'entrera pas dans la maison...

— C'est égal... si j'avais réfléchi... il y a de* auberges dans le pays, pourquoi n'y va-t-il pas?

— Pour être plus près sans doute.

— Enfin, je regrette...

— Tiens, interrompit Gervais, si lu ne veux plus, voilJi le cocher qui revient, dis-le-lui.

Effectivement le cocher apparaissait dans la rue suivi de M. de Signelay, auquel il adressait de grands gestes en désignant la maison. Léopold s'avança vers Ja porte ouverte et pénétra dans l'intérieur.

— Eh bien ! oui, dit Gorain, je vas lui dire que l'écurie est embarrassée on ne sait pas...

Un coup discret fut frappé à la porte de la salle.

— Entrez ! d t Gervais.

Léopold entra et salua gracieusement. Gorain et Gervais se regardèrent, ils ne comprenaient pas le motif de cette visite d'un inconnu. Cependant ils saluèrent, mais avec un embarras comique.

— Messieurs, dit Léopold avec l'aisance d'un homme du monde, je viens vous remercier du service que vous voulez bien nous rendre, en mon nom et en celui de madame Bellegarde, et surtout de l'empressement si gracieux dont, m'a dit le cocher, vous aviez fait preuve.

— Mais... citoyen, balbutia Gorain, je suis... parce que... enchanté...

(Quand Gorain était intimidé ou surpris, il ne pouvait plus trouver les mots )

— Il n'y a pas de place effectivement chez mon ami, M. d'Adoré, pour mettre les chevaux de notre voiture à l'abri, poursuivit Léopold. Le cocher vient de me dire que lorsqu'il s'était adressé à vous pour vous demander où il trouverait une écurie vacante dans le pays et qu'il avait par hasard prononcé le nom du colonel Bellegarde, vous lui aviez offert si spontanément de mettre ses chevaux dans votre maison qu'il n'avait pas osé refuser, et il est accouru me prévenir afin que je puisse venir vous remercier moi-même du dérangement involontaire que je vous cause.

Gorain roulait ses petits yeux ronds comme quelqu'un qui ne comprend pas. Gervais demeurait bouche béante.

— C'est-à-dire que... balbutia Gorain, je n'ai pas dit que... mais, d'un autre côté... enchanté... de pou- Toir...

— Je vous prie donc, monsieur, reprit Léopold, de recevoir mes sincères remerciements.

Gorain voulut parler, mais il ne trouva rien. Gervais vint à son secours.

— Oh 1 dit-il, on se rend comme ça un tas de peti'B services dans la vie... c'est bien naturel et ça ne vaut pas une chiquenaude.

— M. d'Adoré, mon ami, dit Léopold, m'a prié de joindre ses compliments aux miens à propos des remerciements que je viens vous faire; en sa qualité de voisin, il se déclare votre obligé.

— Nous sommes infiniment flattés, répondit Gervais, qui décidément avait l'éloculion plus facile. Précisément, le citoyen Gorain, mon ami, me parlait du désir qu'il avait d'aller rendre une petite visite de voisinage à M. d'Adoré. Main tenant que Gorain se décide à venir souvent à Sah-t-Cloud, il ne serait pas fâché de faire connaissance... vous comprenez... et il voulait justement y aller aujourd'hui... mais nous ne savions pas alors que le citoyen avait du monde...

— Ohl dit Léopold, que notre visite ne soit pas un obstacle à la vôtre ; nous sommes des amis et non des étrangers cérémonieux. M. d'Adoré sera enchanté de vous voir.

— Eh bienl dit Gervais en regardant Gorain, si le citoyen voulait nous présenter, puisque...

— Très volonli-rsl fit Léopold avec une légère grimace.

— Alors allons-y tout de suite I

— Mais... balbutia Horain.

— Quoi donc?

— Ça va peut-être déranger...

— Nullement, dit Léopold en faisant contre fortune

bon cœur.

— Alors je vais m'apprèter...

— Vous êtes très bien ainsi.

— Je vais toujours me repasser un coup de brosse, dit Gorain tout ému à la pensée qu'il allait se rendre' chez son riche voisin.

— Bah! bah I viens donc comme cela I dit Gervais d'un air décidé.

— A vosordres, messieurs, fit Léopold en se dirigeant vers la porte qu'il ouvrit.

Les trois hommes traversèrent la cour; en ce moment, le cocher arrivait traînant ses deux chevaux par le licou.

— Mets tes chevaux à l'écurie, lui dit Léopold, et ne t'éloigne pas avant que je t'aie précisé l'heure du départ.

— Mais... Mais... balbutia Gorain, il va donc être tout seul ici...

— J'ai fermé les portes de la maison, voici les clefs, dit Gervais. Il ne pourra aller que dans la cour et dans l'écurie.

— Mais pourquoi tant nous presser d'aller chez le citoyen Adore?

— Tu sais bien, notre ami Thomas nous l'a recommandé, en nous disant qu'il fallait nous faire voir, bien voir de lui et des autres voisins aujourd'hui.

— Pourquoi cela?

— Je ne sais pas, moi ; il a dit que c'était pour le bien de l'association.

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