LA LUTTE
En songeant à l'instant fatal où, son couteau à la main, il avait eu un moment la pensée horrible d'acco nplir un double meurtre, il fn.-sonua et il éleva de nouveau les mains vers le ciel:
— Allons! reprit-il, il faut en finir!
Il reportasses regards sur la nappe d'eau noirâtre qui roulait au-dessous de lui, etil fil un mouvement comme pour enjamber le parapet du pont.
— Ma mère! dit-il en s 'arrêtant. Qu'est-ce qu'elle va devenir sans moi?
Puis après un long silence :
— Cepeudaut, dit-il résolument, je ne puis pas vivre !... je les tuerais, je le sens!
El regardant encore la rivière:
— Comme l'eau est noire! lit-il. Dire que dans quelques minutes je ne souffrirai plus!
Hélait alors près de minuit: c'était l'instant où Mahurec et le Maucot, se dirigeant vers le Gros-Caillou, venaient de traverser l'esplanade des Invalides, quelques moments avant celui où nous les avons vus desceudre de la pile de bois à brûler, quelques moments avant celui où la foule des buveurs, se précipitant hors du cabaret borgne faisait cercle autour des deux combattants qui roulaient sur le pavé fangeux et assistait avec des cris de, joie féroce à cette lutte terrible. L'un «Irsdeux hommes, celui qui était renversé sous l'autre, venait de faire briller la lame d'un long couteau.
Celui des deux lutteurs qui dominait l'autre élreignait son adversaire sans se douter du danger imminent qui le menaçait. Pas un des spectateurs ne lit un mouvement pour l'avertir, ne poussa un cri. Li lame aiguë se dressa brusquement et s'abaissa rapide...
Eu ce moment le personnage menacé se pencha pour mieux comprimer les mouvements de son adversaire. Ce geste inattendu le préserva d'une atteinte peut-être mortelle. Au lieu de rencontrer le corps dans lequel elle 86 fût enfoncée, lalaino du couteau effleura le bras dont elle déchira l'épidenne eu glissant jusqu'au COlldr.
— Ah! chien I tu joues du couteau quand je nome m rs que de mes poings! hurla le blessé avec un accent t'.e colère furieuse.
Mai.- le mouvement que lui avail fail faire le cou-
tact de l'acier avait détruit l'équilibre de sa position. Il s'était penché à droite. Son adversaire se roidit en s'enlevant sur les reins, l'autre glissa complètement alors. La position des lutteurs était changée... Le vainqueur devenait vaincu, et celui qui râlait tout à l'heure sous l'énergique étreinte de son ennemi, l'élreignait à son tour et à son tour le dominait,
Les deux hommes étaient étendus, l'un sur le dos, l'autre presque complètement couehé à plat ventre sur le premier. La foule suivait avec un intérêt palpitant les péripéties de cette lutte, mais personne ne paraissait avoir intention de s'interposer. On applaudissait, on criait, on excitait les combattants... en se main tenant à distance du combat.
Celui des deux qui avait saisi son couteau et qui alors avail repris l'avantage, celui-là brandissait son arme :
— Ah! s'écria-t-il d'une voix étouffée. Je te tiens, Carmagnole! tu vas la danser.
L'autre rugissait en redoublant d'efforts; mais sa position étail difficile. En roulant sous son adversaire, il avait eu le bras droit engagé sous son propre corps el l'autre bras pouvait seul lui servir de défense, car son ennemi en pesant sur lui de loul son poi is le contraignait à une immobilité presque absolue.
Le couteau étincela de nouveau dans l'espace : cette fois la lame acérée menaçait la poitrine et rien ne pouvait pré-erver de son atteinte mortelle.
— Carmagnole va la danser! répéta l'homme avec un rire féroce.
— Qu'il la danse! hurla la foule qui, mise subitement en gaieté, se prit à chanter l'horrible ronde à laquelle les paroles prononcées faisaient allusion. Vive Paillede-Fer!
— Silence! cria le vainqueur.
Les spectateurs cessèreut de hurler.
— Avant d'être saigné, reprit Paille-de-Fer, faut qu'il avoue la chose! Le Beau-François vaut mieux que Chat-Gauthier! Dis-le, Carmagnole.
Un grognement-sourd fut la seule réponse.
— Dis-le! reprit Paille-de-Fer.
Puis après un temps.
— Une fois, veux-tu? deux fois.... trois fois?... Nonl alors!...
Paille-de-Fer brandit de nouveau sou arme menaçante : Carmagnole était dans l'impossibilité de tenter un mouvement pour se défendre. La lame s'abaissa rapide eu sifflant.
— Tu ne le tueras pas! cria une voix.
Une femme venait de se précipiter sur les deux combattauts et, saisissant le bras de Paille-de-Fer, elle avait détourné le coup. Des cris d'indignation retentirent :
— A bas la Provençale! hurla la foule. Paille-de-FiT, abandonnant son ennemi, avail bondi
et s'était rué, furieux, sur la femme. La saisissant d'une main par sa coiffure, il lui renver.a le corps en arrière.
— Tu vois bien que tu l'aimes, hurla-t-il. Tu vas payer pour lui.
— Gi àce '. cria la malheureuse en tombant à genoux. Ah ! carambal...
— Caramba! une payse, que... Un rieu du loul qui te la malmène... As-tu liui, vieux! s'il t'en faut : à toi z'à moi !
Ces paroles débitées avec une rapidité extrême comme un roulement dr tonnerre, n'étaient pas achevées, que Paille-de-Fer reculait, repoussé violemment el abandonnant la Provençale, délivrée de tout danger.
— Ilciu? quoi? qu'est-ce que c'est? dit Paillo-Je-Fer tout étourdi.
— Ahl nous sommes deux, maintenant, s'écria Carmagnole en bondissant.
— Tu pourrais dire trois, ajouta une autre voix.
La scène venait de changer subitement; la femme agenouillée était demeurée à demi renversée. Devant elle deux hommes, venant de surgir dans l'ombre, se tenaient comme deux puissants protecteurs. A côté d'elle était Carmagnole, l'adversaire de Paille-de-Fer. Celui-ci, étonné, la physionomie farouche, le couteau nu à la main.lauçait sur le groupe qui lui faisait face son regard empreint des plus hideuses passions.
La foule entourait les quatre hommes etles femmes, resserrant ses rangs pour mettre chacun à même de mieux voir. Un murmure menaçant se faisait entendre.
— Enfants du Beau-François, hurla la Paille-de-Fer, laisserez-vous insulter votre chef!
— Nou !non! A morUcrièrenthommes et femmes avec des gestes menaçants.
— Attention! dit l'un des deux défenseurs delà Provençale; tuas ton bâton, Maucot?
— Laisse faire, que; on verra voir!
— C'est de la bande au Chat-Gauthier, reprit Paillede-Fer en désignant les deux nouveaux venus.
— Amorl! à mort! répéta la foule.
— En plein dans le gâchis, murmura Mahurec. J'aime assez cela, Maucol; Tiens bon sur les terriens, moi je croche la femme et je l'emporte pour la faire jaser.
— A mort! à mort ! hurlait la foule.
— C'est bien .'dit le Maucot en brandissant une énorme bûche de bois de chêne qu'il venait d'arracher d'une pile par-dessus la clôture du chantier.
— A- mort! à mortl
— On a bien entendu, bêtes; et puis après 1 Il était minuit un quart.