‹ Le tambour de la 32e demi-brigadeChapitre 142 sur 220 · LE RÊVE DE PIERRE · texte numérisé non relu

LE RÊVE DE PIERRE

Cassebras se redressa brusquement ;

« C'est dit! fit-il d'uue voix ferme et assurée, je vais mourir. Comme ça je n'aurai plus la lâche pensée de tuer une femme qui ne m'a fait que du bien et uu homme qui a été mon ami! »

— Puis après un nouveau silence :

« On me repêchera dans les filets de Saint-Cloud, murmura-t-il, et les camarades iront à mon enterrement et, l'on dira :Ce pauvre Cassebras! c'était un bon garçon tout de même! »

Et relevant doucement la tête, le fort de la halle regarda le ciel : pas une étoile ne brillait, de gros nuages noirs s'amoncelaient menaçants, et augmentaient par leur opacité la profondeur des ténèbre&de la nuit

Cassebras était immobile; le menton"oVan« ses mains, son corps était là sur le pont, près de l'abîme : sa pensée voltigeait lugilive. Au moment de dire un éternel adieu à cette terre qu'il allait abandonner i">ur un humide et froid linceul, il jetait un coup d'œil eu arrière; au moment où il allait interrompre si brusquement le liVie de la vie, il feuilletait les premières |iages de sou existence. Involontairement il obéissait à cet irrésistible désir qu'éprouve l'homme, dans les circonstances suprêmes, de peser ses actious pas-oes pour se demander si toutes ont été justes.

La, comme uu pauorama qui se déroule, il revoyait ses années d'enfance, alors que, fils unique d'un ancien palefrenier du duc de Moucby, il courait dans les écuries de l'hôtel, doué déjà de celle constitution puisinte, de celte force physique extraordinaire qui le mettaient au dessus de ceux de sou â^e. Il revoyait sou père, François Raymond, auquel il servait d'aide ; sa mère qui travaillait dans sa chambrette, dans les combles de l'hôtel, qui le corrigeait quand il avait fait quelques sottises et qui l'embrassait ensuite quand il pleurait trop fort.

Tout à coup dans le rêve qu'il faisait tout éveillé, il vit un homme ensanglanté, couché sur un lit de douleurs, la face contractée, râlant dans les convulsions suprêmes de l'agouie. Gel homme, c'était son père qui mourait des suites d'uue blessure reçue en pansant un cheval vicieux.

Cassebras était un tout jeune enfant alors, n'ayant pas reçu encore le surnom que devait lui mériter plus tard sa force merveilleuse, il se nommait Pierre. Il avait à peiue six au?, et cependant cette scène se retraçait sous ses yeux comme si elle venait de s'accomplir. Il voyait sa mère agenouillée et pleurant, le prêtre bénissant le mourant, et le vieux duc de Mouchy venant serrer la main à son pauvre serviteur et lui promettant d'avoir soin de sa veuve et de son enfant.

Le gentilhomme avait tenu parole. Il avait recueilli la malheureuse femme et pris l'enfant a son service. C'était en 1780 cela. Tout alla bien jusqu'à l'époque de l'émigration. Le duc partit en 91 : Pierre avait seize ans accomplis. Grand, bien fait et vigoureux, c'était uu palefrenier excellent, mais personne n'avait plus de chevaux de luxe alors. L'orage révolutionnaire commençait à s'abattre sur les fortunes et les dispersait au loin.

Privée de la pension que lui faisait le grand seigneur, la pauvre veuve s'était vue en face de la misère.Elle s'était résolue alors à travailler, et elle avait été trouver une cousine marchande aux halles, qui l'avait prise avec elle.

Pierre aussi voulait travailler; il se fil porteur pour ne pas s'éloigner de sa mère, car la pauvre femme, étail déjà malade. Les tourments politiques eussent dû, certes, respecter ces existences infimes, mais il n'en fut pas ainsi. Chacun a ses ennemis; la veuve avait les siens, un mauvais sujet entre autres, que Frauçois Raymoud avait jadis refusé de faire entrer au service du duc.

Deveuu l'un des pourvoyeurs du tribunal révolutionnaire, cet homme dénonça deux fois la veuve comme ayant des tendances aristocratiques en sa qualité d'aucieune pensionnaire d'un gentilhomme. Uu voulut arrêter la malheureuse femme.

Ici il s'était produit un fait curieux dans l'existence de Pierre et qui lui avait valu son surnom. Pierre était fort, mais il u'avail jamais jusqu'alors soupçonné la puissance véritable de cette force si extraordinaire. Aucuu de ceux qui le connaissaient n'avait, non plus, été à même de constater cette vigueur des muscles. Ou disait que Pierre était robuste, qu'il portait de lourds fardeaux; mais il y en avait bien d'autres aux halles qui avaient cette réputation.

Quand on vint arrêter la veuve, c'était un jour de marché. Pierre était près de la boutique de sa mère. Les saus-culottes, il faut le reconnaître, étaient lecrutés dans cette écume do la nation vouée au mépris par toutes les classes et surtout par la classe laborieuse. Aux halles on était franchement républicain-, mais si on acclamait la liberté, on huait la guillotine : aussi détestait-on les aides volontaires du bourreau. La venue des sans-culottes chargés d'arrêter la veuve avait produit un mouvement d'indignation ; mais telle était cependant la terreur qu'inspirait ce régime qu'on n'a pu trouver pour le peindre d'autre nom que celui du sentiment qu'il inspirait; telle était cette terreur que jamais les monstres ne trouvaient d'opposition sérieuse dans l'accomplissement de leur hideuse lâche. On se détournait, ou murmurait, et c'était tout. Les sans-culottes emmenaient leurs victimes!

Cependant, aux premiers mots qui avaient été prononcés, Pierre avait bondi près de sa mère. Un cercle de curieux s'était formé. Les sans-culottes procédaient brutalement à l'arrestation, quand Pierre se plaça entre sa mère et les satellites de Fouquier-Tliinville :

o Ma mère n'est pas une aristocrate! avail-il dit. Laissez-la !

— Va-t'en, ou je t'incarcère avec elle! répondit le chef des sans-culottes.

— Arrêtez-moi à sa place, j'y consens!

— Eh bien, prenez-les tous les deux! » dit le sansculotte enchanté de sa bonne fortune.

Ses compagnons s'avancèrent; la veuve criait et suppliait : la pauvre femme déjà malade ne pouvait supporter une émotion si forte, car l'arrestation alors c'était la mort, chacun le savait. Elle tomba évanouie. Les sans-culottes, sans pitié, la brutalisèrent.

Alors un rugissement furieux retentit et trois hommes roulèrent sur le pavé, tandis que les autres reculaient épouvantés. Pierre était debout, devant sa mère, la protégeant et faisant le moulinet, à bras tendu, avec uu énorme banc de bois qu'il venait de saisir par l'un des pieds.

Les saus-culottes n'osaient avancer : la foule applaudissait. Pierre se rua sur ses ennemis et les mit en fuite. Puis il emporta sa mère qui ne pouvait plus marcher. La pauvre femme garda le lit, Pierre s'imtalla près d'elle et la soigna. Or, à cette époque de disette, on sait ce que valaient le pain, le sucre, les aliments délicats convenant aux malades. Non seulement l'argent manquait, mais le travail lui-même manquait, et la misère était à son comble.

Pierre voyait la situation sous son véritable jour, et cependant il la cachait à sa mère pour ne pas l'inquiéter.

Bientôt les petites économies s'épuisèrent, il fallut emprunter aux amis; mais la misère était générale, ces ressources-là firent vite défaut. Pierre ne pouvait travailler, car la malade, ne savait pas se passer de lui, et rendue exigeante par les souffrances, elle ne voulait pas que sou fils le la, ssât seule quelques instants.

Pierre se soumettait aux caprices de sa pauvre mère : il demeurait au logis, remplissant les fonctions de garde-malade attentive.

Pierre vendit d'abord quelques meubles sans que la malade B'en aperçût; mais le produit de ces ventes était si minime qu'il ne put suffire bien longtemps.

La médecin ■ ordonner un nouveau traite-

nt qui, assurait-il, rendrait la santé à la pauvre

femme. Ce lra.it» ni exigeait toute une strie do

médicaments qu'il fallait bieu se procurer.

Pierre ne pouvait ; irunter aux amis. Il ven-

dit tous n h un pour Bubvcnir aux

premiers frais. Un matin, il n'avait pas un liard, m si voisiao non p

sur i carré que lui n y avait un garçon à

• qui il disait bonjour et bonsoir

en le rencontrant. Celui-là se nommait Spartacus, et, comme Piètre, il était porteur au carreau des halles.

Spartacus et Pierre se connaissaient pour s'être croisés dans l'escalier. Us avaient échangé de ces paroles sans importance qui font qu'entre gens de même classe en se parle sans savoir souvent le nom de son interlocuteur.

Spartacus était un bon et joyeux garçon très gai, très confiant, ne refusant, suivant l'expression d'un de ses amis, ni un bon dîner ni un coup de poing. Spartacus était seul, sans parents, sans famille. Il avait la réputation d'un excellent travailleur, et effectivement c'était un travailleur infatigable.

Spartacus, comme voisin, avait appris la maladie de la mère de Pierre, et souvent il avait demandé de ses nouvelle?, mais il ne connaissait en aucune manière la situation précaire des pauvres gens.

Ce matin-là, où Pierre rencontra Spartacus, il était pâle.

— Ta bonne femme de mère, dit Spartacus, comment qu'elle va?

— Mieux, répondit Pierre, mais elle a faim.

— Et tu vas acheter du pain?

— Je vas tâcher d'en avoir à crédit.

— Comment?

— Plus un sou! j'ai tout vendu! Tu vois, je n'ai que ma culotte et ma chemise!

C'était vrai. Spartacus regarda Pierre : il voulut parler, mais il ne put pas. C'était une bonne nature que celle de Spartacus, un véritable homme du peuple dans la belle, grande et généreuse acception du mot, un homme bon, simple, naïf, se contentant de peu et vivant honnêtement de son travail, pas aimé des vauriens, pour lesquels il affectait le plus profond mépris.

En écoutant Pierre, Spartacus avait vu tout à coup cette pauvre malade manquant de pain pour réparer ses forces épuisées, et son fils demi-nu et ayant tout vendu pour soigner sa mère. L'émotion lui coupait la parole. Enfin il fit un effort :

— Attends! dit-il à Pierre.

Et tournant brusquemeut sur lui-même, il rouvrit sa porte, entra dans sa chambre et en ressortit presque aussitôt tenant un pot de grés dans les mains :

— Tiens! dit-il en le renversant. Il y a là deux écus de six livres, toutes mes économies. Va acheter du fricot à la n.ère!

Et pour empêcher Pierre, stupéfait, de le remercier, il se sauva. Pierre acheta du pain, soigna sa mère et, le soir venu, il se mit en sentinelle auprès de la porte entre-bâillée, pour attendre son voisin. Il attendit longtemps.

Spartacus, tout honteux de sa bonne action, n'osait pas rentrer, dans na crainte de subir les remerciements de Pierre. Il attendit la nuit, espérant échapper ainsi à la scène qui le menaçait. Quand il rentra, il monta l'escalier à pas de loup, suivant la muraille pour ne pas faire de faux pas dans l'obscurité profonde et retenant sou haleine.

Eu approchant du carré le silence le rassura, mais comme il cherchait du doigt sa serrure, une porte s'ouvrit brusquement, et Pierre courut a Spartacus, qui demeura coi comme uu homme surpris en flagrant délit de mauvaise action.

— Ma mère dort, 'lit Pierre. Elle a dîné comme une ci-devant reine. Donne ta main, Spartacus, que jo te dise merci.

— C'est bon ! c'est bon I je vas me coucher I répondit Spartacuaavec une mauvaise humeur atfectée.

— Je i ni, reprit Pierre.

— i ucher I...

— C'e t entre nous à la vie, à la mort...

— C'est dit...

— El je...

Va donc, la belie! T'es forte parce que tu as tes deux amoureux à tes ordres ! (Page 131.

Pierre ne put en dire davantage. Sparlacus avait ouvert sa porte et s'était glissé dans sa chambre pour échapper aux remerciements du jeune homme. La porte en se renfermant sur le nez de Pierre lui avait coupé la parole.

Le lendemain, Sparlacus était parti avant l'aurore, et Pierre le guetta eu vain quatre jours durant, mais Sparlacus ne rentra pas. Le cinquième jour, et comme la veuve aîlaut de mieux en mieux, Pierre s'apprêtait à sortir pour aller travailler, il euten.dit un grand bruit au rez-de-chaussée de la maison. Il écouta, il regarda, il vit une troupe de sans-culottes qui montaient...

Pierre, surpris et inquiet, ferma la porte de la chambre de sa mère à double tour, sans avertir la malade, et il mit la clef dans sa poche, puis il attendit... Les sans-culottes montaient toujours, et l'ou entendait au dehors, dans la rue, uu grand brouhaha comme celui causé par la fuule qui s'amasse...

Quand les san--culoltes gravirent le dernier étags de l'escalier, Pierre reconnut parmi eux le chef de la troupe qu'il avait si Yertement repoussée quelques

jours plus tôt. Comprenant l'intention de ces hommes, Pierre se plaça résolument en tète de l'escalier, de façon à obstruer complètement l'accès du carré.

— Qu'est-ce que vous voulez? demanda-t-il.

— Incarcérer les vieilles aristocrates et les mauvais citoyens qui les défendentl répondit le chef des sansculottes.

— Celle dont tu parles n'est pas une aristocrate, c'est ma mèrel

— Elle a servi un brigand...

— Le duc de Mouchy n'est pas un brigand I

— Hein! entendez-vous? cria le sans-culolles triomphant.

— Au tribunal! au culottes.

— Minute! dit Pierre. Ma mère est malade et a besoin de moi. A cette heure je ne me laisse pas prendre-

— Airètez-le! cria le chef en brandissant sa pique. En ce moment la malade fit entendre des cris aigus :

— Pierre! Pierre! cria-telle en cherchant à ébran-

tribunal! huilèrent les sans-

1er la porte. Laisse-moi arrêter t ils te guillotineront !

— N'aie pas peur, mèrel dit le jeune homme en se précipitant.

Les sans-culottes se ruaient sur lui. Heureusement l'escalier était étroit et trois hommes pouvaient seuls passer de front. Pierre reçut le choc des trois premiers. Étendant les bras, il ramassa toutes ces mains qui voulaient le saisir, les étreignil, les secoua avec une rage folle... Des hurlements de douleur retentirent. Les sans-culottes se jetaient en arrière... Pierre en saisit un par les hanches, reniera et le jeta sur ses compagnons...

Alors ce fut un tumulte épouvantable, alors la puissance musculaire du jeune homme se révéla dans toute son irrésistible grandeur. Les dix sans-culottes roulèrent sur les marches, ils furent littéralement jetés du haut en bas de l'escalier. Pierie était superbe de colère et de puissance. La maison tremblait sous les efforts de cette lutte de un contre dix...

Quand Pierre arriva à l'entrée de l'allée, laissant l'escalier vide après lui, six sans-culottes gisaient à ses pieds sans connaissance : les autres prenaient la fuite, hués par la foule. Par un hasard étrange, ces six sans-culottes renversés avaient tous un bras cassé.

Au moment où Pierre s'arrêtait, regardant s'il voyait encore un ennemi à combattre, Spartacus se précipita par l'allée à la tête d'une vingtaine de forts de la halle. Le brave homme avait appris la tentative d'arrestation, il avait recruté ses amis, et il accourait pour défendre Pierre.

Cette affaire tit grand bruit, mais les autorités révolutionnaires n'osèrent entrer en lutte, car on savait que la halle entière aurait pu prendre le parti des accusés. D'ailleurs les forts avaient juré de ne pas laisser arrêter Pierre, ou plutôt Cassebras, car à partir de cette mémorable journée la fils de la veuve ne fut plus désigné autrement.

Cassebras et sa mère ne furent plus inquiétés, mais ces émotions successives avaient si rudement éprouvé la pauvre femme qu'elle demeura paralysée pour le reste de ces jours. Son fils lui loua une petite chambre, l'y installa et travailla avec une énergie nouvelle ponr subvenir à ses besoins. Spartacus était de- Tenu son ami intime.

Le lendemain du jour de la défaite des sans-culottes, Cassebras et Spartacus avaient adopté une place, celle du carreau, où nous les avons rencontrés au début de cette quatrième partie. La réputation de force physique de Cassebras était vite devenue populaire, et cette réputation lui avait valu souvent des surcroîts de travaux dont le jeune homme ne s'était jamais plaint, car cela lui permettait de mieux venir efi anle à sa pauvre mère.

Les années de la Terreur s'éUient écoulées, et le directoire était venu.

Un soir, en revenant ensemble après une rude journée de travail, les deux forts s'arrêtèrent pour dîner chca un marchand de v'n de la rue Montorgueil, Depuis quelques jours Sjarlacus avait l'air soucieux, embarrassé, inquiet comme uu homme qui a une confidence à faire et qui n'ose l'entreprendre. Ce soirlà, le dîner le rendant sans doute plus expanslf, il prit ta main de son compagnon en lui disant ;

— J'»i un secret à te confier.

CASSEBRAS.

— Quoi donc? avait demandé Cassebras avec une ciuiobilé naïve.

— Eh bien , vieux, reprit Spartacus on détournant

la tête comme pour cacher sa honte, faut que je ledise que j'ai le cœur pincé... Je suis amoureux comme une bête I

— Et de qui î... Je parie que je le sais !

— Oh I que non, tu ne la connais pas I

— Dis son nom tout de même.

— Rosette.

— Rosette 1 répéta Cassebras, qui est-ce?

— La petite bouquetière des Innocents.

— Connais pas.

— Ah I si tu savais comme elle est jolie I

— Et elle t'aime?

— Dame! je n'en sais rien, mais je l'espère, car elle ne me regarde pas trop de travers. C'est la petite qui a été recueillie dans les temps, tu sais?

Et Spartacus avait raconté à Cassebras la courte histoire de l'enfant trouvée par la vieille marchande des quatre-saisons.

— Et tu veux l'épouser? demanda Cassebras.

— Oh ! oui, répondit Spartacus : si elle le veut aussi, elle 1 J'ai quelques cents francs d'économie et elle veut se mettre écaillcre sur le carreau.

— Tiens, c'est une belle position, avait répondu Cassebras.

— Veux-tu la voir? avait demandé Sparacus, qui, comme tous les amoureux, était empressé de recevoir les compliments que lui paraissaient mériter les charmes de l'objet de sa passion.

— Mais oui, je veux la voir! répondit Cassebras; d'ailleurs, si tu te maries, je serai ton témoin.

— C'est dit.

— Alors quand est-ce que je la verrai?

— Ce soir ; elle vend ses bouquets sur le boulevard, allons-y faire une tour.

On était à la fin de l'été, les deux amis se prirent bras dessus bras dessous et gagnèrent la promenade alors à la mode. Rosette y débitait ses fleurs avec un succès étourdissant.

— Attends, dit Cassebras, je ne la vois pas bien ; il y a un tas d'incroyables devant elle, je vas lui acheter un bouquet, reste là.

Et, laissant son ami près de la chaussée, Cassebras se glissa dans la foule jusqu'à la bouquetière. Chemin faisant, Cassebras avait bâti dans sa tète le plan de la petite scène qu'il préparait.

Tenant une grosse pièce de deux sous dans sa main, il se promettait de choisir longuement les quelques roses auxquelles il aurait droit, afin de bien contempler l'idole de son ami, car jusqu'alors il n'avait pu la voir complètement.

Cassebras arriva en face de Inventaire sur lequel Rosette disposait sa marchandise; il leva les yeux sur la jolie bouquetière et il demeura comme fasciné.

— Qu'est-ce que tu veux, citoyen? des roses? des marguerites? avait demandé Rosette.

Cassebras n'avait pu répoudre : il regardait toujours la charmante curant. Celle-ci Sltendif, puis, Impatientée, du silence et de l'inaction du fort de la halle, elle fit uuc moue dédaigneuse, et elle tourna sur ses talons, offrant ses Qeurs à d'autres.

dl demeuré à la mAme place et comme stup. icus vint le rejoindre.

— Eh bien , lui dit-il, n'est-ce pas qu'elle est i Ohl onil répondil Cassebras on poussant un

énorme soupir.

Le lendemain et les jours suivants, les deux amlfl ne parlèrent que de Rosette, fioniol même la jollfl bouquetière fut le seul et unique suj«t de toutes leurs conversations, èparta'cus no s'apercevait pas de ce qui Be p. ail dans l'âme de son compagnou, et l'assebras, qui a'avait jamais aimé, ne so rendait pas compto lui-môme de ce- qu'il éprouvait.

Ile avait revu les deux amis. Elle avait apprécié ces deux bonnes, franches et généreuses natures,

comme elles méritaient de l'être. La pauvre enfaut, seule au raonrfe, sans famille et sans protecteur, se sentait calme et tranquille, à l'abri de tout danger, de toute insulte, sous l'affection des deux amis.

Si Spartacus adorait Rosette, Rosette se sentait disposée à accueillir favorablement l'expression de cette passion honnête et vraie. Aux projets de mariage ébauchés d'une voix timide, elle avait d'abord répondu par un sourire, mais elle n'avait rien promis.

C'était alors que Rosette avait établi son fond d'écaillère. C'était sur les recommandations de Cassebras et de Spartacus qu'elle avait obtenu l'emplacement désiré chez le marchand de viu.

Protégée et servie avec un dévouomenl sans bornes parles deux amis, Rosette avait vu peu à peu sa position sociale prendre à la hallo des degrés ascendants.

Personne, même parmi les plus malintentionnés, n'eût osé manquer de respect à une femme que Cassebras servait à genoux. C'était à peine si l'on osait regarder la belle écaillère, et chacun même s'empressait de lui être agréable tant était grand l'ascendant sur la misse de l'hercule de la halle.

L'existence de Rosette était réellement heureuse alors.

La pauvre orpheline recueillie par charité n'avait jamais connu avec sa mère adoptive les aimables jo;es de la famille.

Passant sa vie dans la rue, elle avait ignoré absoluments les douceurs de la vie d'intérieur.

Depuis qu'elle avait l'âge de raison, Rosette avait quitté sa demeure au lever du jour, puis le soir elle était allée retrouver sa mère dans quelque cabaret, et elle avait lutté avec les charmes de la dive bouteille pour contraindre la marchande des quatre-saisous à rentrer dans sou grenier.

Quand Rosette perdit sa mère adoptive, elle était, tellement habituée à cette existencenomade qu'elle ne songea pas un instant à quitiersa demeure plus que modeste.

N'étant jamais chez elle, ne recevant jamais personne, Rosette n'avait pas seuti le désir de parer son intérieur. Ce ne fut que lorsque Cassebras et Spartacus lui demandèrent un jour la permission d'aller lui rendre visite qu'elle songea à embellir sa chambre. Elle acheta une glace, deux vases de porcelaine pour mettre sur la cheminée, un bout de tapis de pied pour mettre devant le lit, et une flèche et des rideaux pour orner ce lit.

Celte occupation d'un moment éveilla en Rosette l'amour du b;en-èlre intérieur, et elle songea bientôt à embellir son chez-elle, ce qui lui faisait paralue plus souriante l'idée d'un ménage bien organisé.

Bref, et ainsi que je le disais", la belle écaillère était heureuse.

Comme il arrive toujours en telle circonstance, chacun s'apercevait de ce qui se passait, excepté les parties intéressées qui, elles, ne voyaient nen. Spartacus adorait Rosette, il le criait sur les toits et il regardait, sans éprouver de jalousie, les attentions de Cassebras pour la belle écaillère, attentions qu'il attribuait à une belle et bonne amitié et dont il était même reconnaissant.

Rosette, en dé |il de sou intelligence féminine, Rosette danssanalvelé déjeune fille, ne voyait elle même dans les soins de Cassebras que la preuve du sentiment fraternel qu'elle lui portait et qu'elle pensait lui avoir inspiré. D'ailleurs Rosette aimait Spartacus, et la femme qui aime réelleineut ne s'aperçoit pas d'ordinaire de l'amour qu'elle inspire à un autre que celui qu'elle aime.

Quant à Cassebras, il allait, entraîné sur la pente, obéissant à la passion, sans se rendre compte de ce qu'il ressentait, sans apercevoir l'abîme qu'il creusait

sous ses pieds. Un coup fatal, le frappant brusquement, devait lui ouvrir les yeux.

Jusqu'alors Spartacus avait bien rêvé mariage, mais jamais Rosette ne s'était exprimée nettement à cet égard. Contente de sa situation, elle se plaisait à la prolonger sans réfléchir, dans son innocente naïveté, aux conséquences que cela pouvait avoir. Un matin, elle était seule : Spartacus et Cassebras travaillaieat au loin, Rosette eut une querella avec une marchande de marée, et celle-ci, furieuse, lui cria en lui mettant le poing sous le nez :

— Va donc, la belle ! T'es forte parce que tu as tes deux amoureux à tes ordres! C'est donc joli, ce que) tu fais là !

Rosette était demeurée atterrée, au point de ne pouvoir répondre. Jamais elle n'avait supposé qu'on pût mal interpréter sa conduite, car elle savait que cette conduite était irréprochable.

Au reproche delà poissarde, voisins et voisines s'étaient mis à rire, car tous et toutes jalousaient Rosette, et le propos de la marchande de marée était dans tous les esprits si la crainte des poings formidables de Cassebras l'empêchait d'être sur toutes les lèvres.

Lorsque Spartacus revint dans l'après-midi, il trouva Rosette rêveuse et triste. Cassebras n'était pas là. La bflle écaillère accueillit assez mal Spartacus, mais celui-ci était trop épris pour avoir de l'amourpropre, et en véritable amoureux il insista au lieu de se fâcher.

— Vousm'aimezt vous m'aimez! lui dit enfin Rosette. Eh bien, quand nous marierons-nous alors?

— Quand? s'écria Spartacus transporté. Quand vous voudrez!

— Eh bien que ce soit le plus vite possible. Si vous voulez de moi pour femme, je veux bien de vous p. mari.

Spartacus était fou de bonheur. Le soir, quand il retrouva Cassebras, il lui confia sa joie et lui apprit que son mariage était arrêté pour le 20 vendémiaire.

— Tu seras mon témoin enfin! s'écria- t-il; il y & assez longtemps que c'est convenu.

Cassebras ne put parler. Spartacus était trop éras lui-même pour s'apercevoir de l'émotion deson ami: il ne remarqua rien. Cette nuit-là, Cassebras sou H rit d s tortures que l'homme le plus féroce ne saurait souhaiter à son plus cruel ennemi. Il ne put demeurer en place, il quitta sa mansarde et il erra dans Paris.

— Je l'aime! s'écria le malheureux avec une angoisse horrible. J'aime la fiancée de mon ami, de crlui qui a donné du pain à ma mère malade. Oh! je suit un lâche !

Au point du jour, Cassebras avait pris sou parii :

— Je ne les verrai plus! s'était-il dit. Je vais mVrrôier et je me ferai tuer à l'armée... Allons! j'embrasse ma mère et je pars!...

Il monta chez la pauvre veuve pour lui fain adieux.

Quaud la paralytique apprit la résolution d fils, elle fondit en larmes :

— Tu m'abandonnes 1 dit-elle. Qui donc aura soinde moi?

— Mère! s'écria le fort de la halle en se mettant à deux genoux : c'est pas vrai! je ne pars pas! je kc'était pour rire!

Il s'en alla décidé à rester à Paris.auprès de sa mais le cœur ulcéré. Spartacus vint dans la fo lui demander de s'occuper des apprêts de la noce.

A partirde cejour, touteeque lajalousie, t i sion effrayante qui engendre les plus odieuses a de tortures, d'angoisses, de, rage folle, Cà;sseb':a" le subit.

Rosette et Spartacus étaient trop occupés di amour pour faire attention aux souffrances de re.ï

ami. Hier» ne rend égoïste comme la joie : elle empêcha de voir les douleurs d'autrui.

Su sacrifiant à sa mère malade, le malheureux Cassebras eut le courage de supporter l'horrible supplice que lui imposait la vue du bonheur des deux futurs époux ; mais le cœur a sa dose de force que la somme des tourments ne saurait dépasser, et la jalousie est certes l'une des passions les plus corrosives que l'enfer ait inventées.

Bit'ntôi une transformation parut s'être opérée dans la manière d'être deCassebras. Il devint sombre, triste, taciturne.

A mesure que l'époque du mariage approchait, Cassebras sentait, ^lus poignante et plus terrible, celle jalousie qui le torturait.

Par moments il constatait, avec une boute effrayante de lui-même, que toute affection pour Spartacus s'était éteinte en lui. Là où était jadis l'amitié, il avait senti venir la haine. Les pensées les plus sauvages avaient surgi dans son cerveau malade. Enfiu, le jour du mariage était venu.

De même que dans un panorama rapide, Cassebras venait de voir se dérouler toute sa vie passée, de même encore il vit repasser devant ses yeux tous les événements de la journée qui venait de s'écouler.

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