‹ Le tambour de la 32e demi-brigadeChapitre 145 sur 220 · LES FANTOMES · texte numérisé non relu

LES FANTOMES

A cellte époque, les quais n'existant pas sur la rive droite, ainsi que je l'ai précédemment expliquée, n'existaient pas encore davantage sur la rive gauche. Après avoir traversé le pont de la Révolution, on trouvait tout de suite la berge, une berge rapide même, dangereuse, que côtoyait le chemin de halage et qu'encombraient des bois flottés. Le Gros-Caillou, à celte époque déjà, avait le monopole des chantiers des bois à brûler et son port voyait venir échouer tous les trains de la Bourgogne, de l'Auxerrois et de l'Orléanais.

Eu s'élançant dans cette direction, c'est-à-dire en descendant la Seine, Cassebras avait aperçu une ombre se glissant rapidement au milieu du dédale des charpentes qui obstruaient la berge et la rendaient presque impraticable. Cette ombre devait être celle de l'homme qu'elle poursuivait.

Mû par la réunion des sentiments les plus puissants qui peuvent éleclriser la machine humaine obéissant au désir de préserver la femme qu'il aimait et qui (venait-il d'apprendre) était tombée victime d'un guel-apens, de venger celte femme, de la délivrer, de se grandir à ses yeux par un acte de générosité et d'écraser ceux qui l'avaient insultée, Cassebras sentait se centupler encore ses forces, déjà si extraordinaires.

Il ne franchissait pas l'espace, il le dévorait: il ne courait pas, il volait. Nul doute que celui qu'il poursuivait avec uue énergie effrayante ne tombal promptement au pouvoir de ses mains herculéennes.

A peine vingt pas, une longueur de pile de bois flotté, le séparaient-ils de l'homme qu'il voulait atteindre, quand celui-ci s'élança d'un bond derrière la pile «>t disparut. Au même instant, un coup de siOet retentit, et ce coup de sifflet fut répété immédiatement de cinq ou six côtés différents comme si autant d'échos l'eussent répercuté à la fois.

Cassebras avait tourné la pile... il ne voyait plus rien... ses yeux fouillaient les ténèbres. Il revint sur ses pas pensant avoir élé le jouet d'une illusion. Effectivement, deux piles plus loin il vit surgir une ombre... Évidemmentcelui qu'il poursuivait l'avait trompé, et tandis que Cassebras tournait la première pile, l'homme avait réussi à gagner du terrain.

Le fort de la halle s'élança plus furieux : en quelques secondes d eut rattrappé le terrain perdu.

— Arrête, brigand, ou je t'étrangle! » cria-t-il.

Mais au même instant il faillit perdre l'équilibre : il était arrivé sur l'extrême bord de l'un de ces conduits d'égout, sortes de ruisseaux creusés dans les terres, qui alors conduisaient les immondices dans la rivière.

Cassebras n'avait pu à cause de l'obscurité, apercevoir cette excavation profonde et assez large. Lancé comme il l'était, il ne pouvait se retenir... ses deux piedsélaieutsur l'extrême bord de l'abîme dont l'arête croulait sous le poids... Le fort do la halle n'hésita pas, il plia sur ses jarrets et il s'élança comme les enfants qui suite ni a pieds joints.

Telle fut la vigueur de l'élan donné qu'il franchit le petil canal; mais, quelque court qu'eût été ce temps d'arrêt, il avail donné un peu d'avance au fuyard. En retombant de l'autre côté, Cassebras ne vit plus uue seconde fois celui qu'il poursuivait.

Un formidable juron s'échappa de ses lèvres, ses yeux fouillèrent anxieusement les ténèbres. Uu moment il crut apercevoir quelque chose derrière uue

pile voisine à droite, mais au même insUnl il voyait un homme fuir à cent pas devant lui; celui-là courait en remontant la berge. Cassebras infatigable, s'élança plus rapide.

Le fort de la halle était alors arrivé à la hauteur de l'esplanade des Invalides, et les grands arbres se dressaient en face de lui. C'était vers ces grands arbres que s'était précipité le poursuivi, lequel paraissait redoubler, lui aussi d'énergie et de vélocité. Bientôt il atteignit le premier rang des châtaigniers.

Cassebras était sur ses traces, mais les arbres, avec leurs gros troncs noueux, protégeaient la fuite et rendaient^ poursuite plus difficile. Le fuyard gagna un peu de terrain. La nuit était plus noire encore, les ténèbres étaient plus opaques sur les branchages aux feuilles jaunies. Un moment Je fort de la halle perdit de vue le coureur. Il hésitait, cherchant à percer l'obscurité, quand il crut voir une ombre se détacher à gauche; mais au même instant un bruit sec comme celui de feuilles froissées retentit à droite. Cassebras se retourna précipitamment. Dans une éclaircie, il aperçut distinctement un homme courant avec rapidité, mais sans doute le fuyard avait seuli s'accroître ses forces, car maintenant la distance qui le séparait du fort était double.

Cassebras se rua de nouveau. L'autre prenait la direction de la rivière, suivant la ligne des arbres qui -vont de l'esplanade au Champ de Mars former une promenade peu distante de la berge. Cassebras écuinait de rage... il bondissait avec des élans furieux et bientôt il fut presque sur celui qu'il poursuivait. Celui-ci luttait encore, mais il était évident que cette fois il allait être atteint... Cassebras emporté dans sa course elfleurait à peine le sol. Il entendait la respiration sifflante de son ennemi, il était presque à portée de le saisir... Faisant un suprême effort, il redoubla de rapidité et il étendit à la fois les deux mains...

L'homme allait être pris, saisi, il ne pouvait plus distancer celui qui le poursuivait, quand, s'arrètant avec un arrêt d'une brusquerie subite, il se baissa et se glissa sous le bras tendu du fort de la halle... Cassebras, emporté par l'impulsion, continua sa course et fit trois ou quatre pas avant de se retourner.

Il ne vit plus rien... Son ennemi avait disparucomrae s'il se fut abimé soudainement dans les entrailles de la terre. Cassebras demeura un moment haletant, immobile.

Un coup de sifflet retentit à droite... Cassebras vit une ombre se dessiner dans une direction diamétra lement opposée à celle qu'il croyait la bonne... Il hésitait... Un second coup de sifflet déchira les airs à gauche, une autre ombre surgissait de ce côté à vingt pas de distance.

Puis ce fut un troisième coup de siffletl... et un quatrième... un cinquième... et de trois autres côtés différents des hommes s'élancèrent de derrière les troncs d'arbres paraissant fuir dans les directions opposées.

Cassebras étreignait son front dans ses mains crispées. 11 se demandait s'il ne devenait pas fou... Que signifiaient ces ombres surgissant tout à coup de tous les côtés à la fois et glissant sur le sol comme des fantômes !

Au même instant des cris furieux éclatèrent au loin sur la gauche, dans la direction du Gros-Caillou, dont Cassebras longeait alors l'extrémité nord. Ces cris paraissaient provenir de l'extrémité d'une rue étroite et tortueuse, en face de laquelle le fort de la halle s'élait arrêté.

En ce moment un pas rapide retentit et un homme, accourant de la berge, se précipita vers cette rue. Il arriva droit sur le fort de la halle avec une agilité tenant du miracle.

Cassebras demeurait stupéfié, atterré, comme n'ayan' plus conscience de son étrange situation. — Viensl luidit l'homme sans ralentir sa course.

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