‹ Le tambour de la 32e demi-brigadeChapitre 146 sur 220 · LE CABARET · texte numérisé non relu

LE CABARET

Celui qui venait de passer si rapidement devant Cassebras s'était engagé dans la rue Nicolel, cette rue fangeuse et tortueuse à l'extrémité de laquelle paraissaient retentir des clameurs menaçantes.

La ruelle était absolument plongée dans les ténèbres les plus obscures ; mais celui qui la parcourait en connaissait sans doute le pavé difficile, car il redoublait de vitesse sans faire le moindre faux pas, en dépit des excavations etdes saillies qui abondaient.

En quelques secondes, il eut franchi la longueur de la voie sinueuse, et il atteignit l'endroit où ellese relie à angle droit avec la rue de l'Université.

C'était au sommet de cet angle que se dressait la maison de sombre apparence dont j'ai parlé, et dont le rezde-chaussée était occupé par le cabaret, sur le seuil duquel avait eu lieu la rixe entre les citoyens Carmagnole et Paille-de-Fer.

En ce moment la place, où quelques instants plus tôt luttaient les deux ennemis, était encombrée par une foule paraissant en proirt à l'exaltation la plus vive.

Hommes, femmes, enfants criaient, hurlaient, vociféraient en entourant la boutique du marchand de vin avec des gestes furieux. Sur le seuil de la porte de cette boutique, un homme se tenait, une sorte de massue à la main, et paraissant défendre l'accès du cabaret.

Le réverbère accroché dans la rue avait été brisé et éteint, de sorte que la rue était plongée dans les ténèbres.

Seule la boutique du marchand de via était éclairée, et comme la lumière provenant de l'intérieur filtrait difficilement à travers les rideaux rouges et les vitres couvertes d'une couche épaisse de poussière qui finissait parles défendre, comme la carapace défend le corps des chéloniens, la porte étant ouverte, l'homme et la massue se détachaient en noir sur le fond lumineux, et cette façon d'être éclairé donnait à ses mouvements quelque chose de bizarre et de fantastique.

La foule, formant demi-cercle en face de l'entrée de la boutique, semblait être en proie à l'exaltation la plus frénétique.

C'était un bruit épouvantable, indicible; la foule furieuse paraissait se disposer à faire le siège de la maison au moment où le nouveau venu arrivait et se glissait, sans être remarqué, parmi les rangs serrés des assaillants. Ce nouveau venu, c'est-à-dire celui qui avait traversé si rapidement la berge et qui s'était élancé dans la rue Nicolet en disant à Cassebras de le suivre, ce nouveau venu paraissait chercher, demander, examiner avec une attention scrupuleuse. Il atteignit un petit groupe formé par trois hommes, qui criaient et gesticulaient avec une véhémence croissante.

— Paille-de-Fer, dit-il, rallie tes hommes et conduisles sur l'heure au village.

— Hein? fit l'un des trois hommes.

— Rallie ton monde, et à Grenelle ; c'est l'ordre du chef.

— Je veux ma nièce, répondit Paille-de-Fer.

— Où est-elle?

— Là!

Et il désignait le cabaret.

— Là! dit l'autre avec élonnement; eh bien?

— Elle est là avec Carmagnole, celui qu'elle veut épouser. Ah ! j'aurais dû le saigner, celui-là, quand je le tenais sous mon genou; et puis il m'a échappé* et il s'est ensauvé comme un lâche avec deux amis

qui sont venus à son aide ; mais on les tuera tous, et la Cagnotte n'aura pas pour mari un delà bande de Chat- Gàulbier !

Puis se tournant vers les autres :

— A mort ! à mort I hurla-l-il d'une voix puissante.

— A. mort! En avant! répéla la foule.

— A mort té ! Qu'est-ce qui en veut ? caramba ! on va servir chaud, chaud I répondit l'homme à la massue en faisant tournoyer son arme.

Tous criaient, mais chacun se tenait à distance respectueuse du trop gigantesque gourdin.

— Entrez, vous autres! commanda Paille-de-Fer.

— Eh ! fit un homme en reculant pour éviter d'être atteint par la massue, on se fera assommer comme un bœuf; il faudrait un pistolet.

— Et dire que le chef ne veut pas d'armes à feu, dit en frémissant de rage Paille-de-Fer.

— Il a raison, dit le nouveau venu, cela fait trop de bruit. D'ailleurs, je te répète son ordre : à Grenelle et file vile!

— Je veux ma nièce, répéta Paille-de-Fer.

— Bah ! tu la retrouveras après.

— Non!

— Ordre du chef, ledis-je!

Paille-de-Fer saisit son interlocuteur par le bras.

— Il faut que la Cagnotte vienne avec moi, dit-il à voix basse; comprends. Elle sait tous les secrets de la bande à Beau-François; je lui ai tout révélé un soir que j'avais bu plus qu'il ne fallait. Si elle parle, elle peutme vendre moi et les miens. EtCarmaguole me iiait, et labandeàGhat-Gauthier est maintenant ennemie de la nôtre. Laisser la Cagnotte avec lui, c'est...

Un coup de sifflet, accompagné de modulations bizarres, retentit brusquement. Aumême moment, tous les cris s'éteignirent, et unsilence profond régna là où tout à l'heure éclataient deshurlements furieux.

— A la raille ? dit une voix sourde.

Les lumières qui écriraient l'intérieur du cabaret disparaissaient au même instant.

— Je veux la Cagnotte! s'écria Paille-de-Fer en se précipitant.

Mais, sur un geste de son interlocuteur, quatre mains vigoureuses l'arrêtèrent, le saisirent et l'eutrainèrent.

La petite place était déserte ; tout ce monde qui, quelques secondes plus tôt, criait, hurlait, menaçait et gesticulait, tous, hommes, femmeset enfauls s'étaient évanouis subitement comme des ombres chinoise?, alors que l'on change de place la lumière.

Les ténèbres épaisses qui régnaient permettaient à peiuede distinguer la maison, dont le rez-de-chaussée était occupé par le cabaret maintenant absolument sombre et silencieux.

Un bruit de pas réguliers retentissait à une courte distance. Le personnage à la massue avait disparu égalemeut; la porte du cabaret était close ; pas la plus légère lueur intérieure ne décelait que quelqu'un veillât dans l'établissement.

L'interlocuteur de Paille-de-Fer était demeuré à la même place, abrité par les murailles de planches du chantier. Lançant un regard rapide autour de lui, il aperçut une forme humaine se dressaulimmobileàquelquespas en arrière.

D'un bond rapide, il fut près du personnage à demi dissimulé dans l'i b-eurité de la nuit.

— Rosette a été enlevée ce soir, dit-il, et tu veux savoir où elle est?

Une sorte de rugissemeut sourd se fit entendre.

— Suis-moi, tu vas peut-ètrele savoir.

L'homme traversa rapidement la rue ; l'autre le suivit. Arrivés tous deux devant la porte du cabaret, le premier fit entendre probablement un s;gnal, car la porte s'ouvrit aussitôt; il se retourna, poussa son compagnon devant lui, entra à son tour, et la p orte se referma.

Tout demeura dans une obscurité complète et un silence profond. Une petite troupe d'hommes, s'avançaut avec ordre, se dessinait alorsdauslarue de l'Université, venant de l'esplanade des Invalides.

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