UNE QUERELLB DE MÉNAGE
M. Gervais avait pour habitude prise de se réveiller tous les matins à huit heures ; il se dressait sur sou
BTBI-TAPIN
céans, il étendait les bras, il ouvrait la bouclie en murmurant :
« Quelle heure est-il?
— Huit heures ! répondait madame Gervaisqui était déjà à sa toilette.
— Bon! ajoutait Gervais, je vais me lever 1 »
11 se retournait, il s'allongeait et... il se rendormait. A neuf heures '•* bonne montait : le bruit réveillait Gervais :
« Quelle heuro est-il ? demandait le bourgeois.
— Neuf heureil
—Ah! voilà qui est un peu fort! mon épouse vient de me dire qu'il était huit heures.
— Monsieur, il en est neuf!
— Et vous m'avez laissé dormir! mais je ne suis qu'un paresseux!
Et Gervais se levait en maugréant, en criant après la bonne qui l'avait laissé dormir, après sa femme qui l'avait trompé, après lui-même, après tout le monde. Cette scène se reproduisait lous les matins depuis un bout de l'année jusqu'à l'autre, de sorte que jamais Gervais ne s'était levé de bonne humeur.
Habillé, il descendait, toujours de mauvaise humeur, prendre son café au lait, puis après quelques mots aigres échangés avec son épouse, il s'eu allait tète nue et en pautoufles chez le perruquier voisin, se faire raser. L'opération durait généralement de deux heures à deux heures et demie, car Gervais connaissait toutes les pratiques du barbier et aimait à causer avec chacune d'elles.
Gorain survenait et les deux amis allaient faire leur tour aux halles jusqu'à ce que Gervais se sentit l'estomac tiraillé par la faim, ce qui lui aigrissait aussitôt le caractère et le mettait de fort mauvaise humeur.
Gervais rentrait pour déjeuner : il commençait invariablement, après avoir franchi le seuil de sa boutique, par ce qu'il nommait donner une citasse à Antoine, le commis, sous un prétexte quelconque, et trouvait moyen d'infliger un blâme.
Avait-on fait beaucoup d'affaires dans la matiuée on avait gaspillé, on avait vendu trop bon marché.
N'avait-on rieu fait, au contraire, c'est qu'Antoine ne savait pas attirer la clientèle, c'est que la montre était mal faite et une foule d'autres excellentes raisons.
Gervais avait pour principe qu'un maître de maison ne doit jamais être content de ses employés.
«Il faut bien tenir son monde en haleine! » disaitil encore.
Quand Gervais avait fini de maugréer après Antoine, il grondait la jolie mignonne, puis comme le repas n'était pas toujours prêt, il criait après la cuisinière.
Cela durait jusqu'au moment où madame Gervais, impatientée, prenait le haut ton et criait à son tour après son mari : alors Gervais se taisait, puis on déjeunait : après déjeuner, Gervais mettait les mains dans les poches de son gilet, se renversait en arrière, bâillait, se tournait et se retournait et, se plongeant tout à coup dans les réflexions les plus profondes, il dormaitsursa chaise. Quandi! se réveillait, ilse sentait la tète lourde et prenant son chapeau et sa canne (s'il faisait beau, son parapluie rouge à anneau, s'il pleuvait) il allait respirer l'air tantôt au Tuileries, tantôt sur les boulevards, tantôt au Palais-National. Là, on rencontrait des amis, on causait, on échangeait des nouvelles, on voulait toujours s'en aller, mais le temps marchait si vite!
Enfiu Gervais redevenait sombre, il avait faim ! Il «Hait taquin, morose, tracassier, irritable.- Il rentrait son chapeau sur l'oreille et le sourcil froncé. Il criait en rentrant parce que le dîner n'était pas prêt, et madame. Gervais, qui était assez peu patiente, l'invitait, avec énergie, à aller reprendre sa promenade. Invaria-
blement, le repas du soir commençait par une dispute comme avait commencé celui du matin.
Enfin on se mettait à table et la faim en s'apaisant permettait à l'amabilité de se montrer; mais en voulant être aimable, Gervais devenait bavard et il ne permettait pas, quand il parlait, que l'attention ne fût pas concentrée exclusivement sur lui, ce qui impatientait madame Gervais au point que la dispute qui avait cessé au rôti, reprenait généralement au des sert.
Après dîner, Gervais, pour se calmer, redormait sur sa chaise. Quand il se réveillait, il reprenait son chapeau et sa caune ou son parapluie rouge et il allait faire un tour au café. Là, on se retrouvait entre amis, on se rappelait ses folies de jeunesse tout en faisant un domino ou un piquet voleur.
Gervais, qui jouait fort mal tous les jeux, perdait régulièrement la consommation, ce qui le remettait de fort mauvaise humeur. Et en quittant ses amis, il disait en leur serrant la main et eu levant les yeux au ciel :
« Voilà pourtant trente ans que je suis dans les affaires 1 Quand donc pourrai-je me reposer? »
Quant à madame Gervais, qui faisait tout, on se contentait de demauder parfois des nouvelles de l'étal de ta santé. Gervais, irrité par l'argent perdu rentrait donc de mauvaise humeur. Quelquefois madame Gervais dormait, alori le calme régnait dans le ménage; mais quand la digne citoyenne était encore éveillée, la moindre étincelle servait à mettre le feu aux poudres et la bombe éclatait avec fracas.
La dispute commencée le matin au lever se prolongeait donc souvent jusqu'au coucher, mais comme on s'en bornait aux tracasseries orales, on avait coutume de dire en parlant des deux époux : « C'est un bien bon ménage! »
Ce soir qui avait précédé les événements rapportés dans les précédents chapitres, Gervais était rentré son chapeau placé plus surl'oreile que jamais et sa canne portée horizontalementsousraisselle,ce qui <Hait le signe invariable d'une mauvaise humeur caractérisée. C'est que ce soir-là Gervais avait été poussé à jouer, avec la sienne, la consommation des amis, et que, suivant sa coutume, il avait perdu. Deux écus ! Gervais ne se pardonuait pas à lui-même : on comprend ce qu'il devait être à l'égard des autres!
Madame Gervais ne dormait pas : elle n'avait mêmepag commencé à se déshabiller. Elle venait de terminer des comptes avec Rose qui prenait congé d'elle.
— Bonsoir, monsieur Gervais! dit Rose en regagnant sa chambre.
— Comment, dit Gervais en fronçant les sourcils, tu n'es pas encore couchée, toi?
— Tu le vois bien! répondit aigrement madame Gervais.
Rose refermait la porte : les deux époux se retournèrent l'un vers l'autre et se regardèrent mutuellement, Gervais son chapeau sur sa tête, sa canne sous le bras ; sa femme un bougeoir à la main. Les effluves magnétiques qui se dégageaient des prunelles indiquaient l'irascibilité naissante du système nerveux :
— Ah çà ! dit Gervais, est-ce que je n'ai plus le droit de faire une observation chez moi?
— Ah ! répondit madame Gervais en haussant les épaules, vous savez bien que si, car vous en abusez assez de ce droit-là ! Vous n'êtes ici que pour crier!
— Madame Gervais !
— Oh ! laissez- moi donc tranquille avec vos gros yeux ! vous savez bien que je n'en ai pas peur! Qu'est-ce que vous a fait cette petite Rose pour lui parler avec une voix de croquemilaine? Est-ce sa faute, si vous avez encore perdu comme un imbécile!
— Madame Gervais! Madame Gervais! s'écria le bourgeois en voulant devenir imposant.
Madame Gênais, r[ui avait posé son bougeoir sur une table, était en train do dégrafer sa robe.
— Croyez-vous, reprit-elle, que je ne sache pas ce que vous faites tous les soirs à votre café ? Uu bel établissement ! Vous perdez votre argent comme uu dindon que vous êtes.
Gervais qui venait d'oter son chapeau et qui le déposait avec sa canne sur le marbre de la commode, se retourna eu prenantuu air solennel :
— Citoyenne Gervais! dit-il, "souvenez-vous que si je sais perdre quelque argent le soir pour me distrajre, j'ai su aussi en gagner beaucoup en travaillant ! Ah!
— Eh bien, et moi? riposta madame Gervais en enlevant sa robe qu'elle tenait suspendue au-dessus de sa tète, est-ce que je me suis croisé les bras par hasard?
— Il n'aurait plus manqué que cela! J'aurais peutêtre dû me tuer à travailler tout seul!
— Oh! vous tuer? Si vous mourezjamais, ce ne sera pas de fatigue, bien sûr !
Gervais enlevaitson habitet.les bras tendus derrière le dos, il faisait des effort inouïs pour faire glisser les mauches sans y parvenir. Il avait oublié de détacher les boutons des poignets :
— Suis-je donc si gras ? dit-il.
— Oh? riposta vivement madame Gervais, si vous êtes maigre, ce n'est pas pourtant faute de mangei 1
— Madame! Il me semble qu'on oublie uu peu trop ici que je suis le maître !
Madame Gervais était demeurée en jupons et en corset. Détachant le lacet avec cette merveilleuse adresse de la femme civilisée, elle avait commencé à délacer ce que quelques médecins nomment (peutêtre avec raison) l'instrument de torture.
Eu entendant la phrase prononcée par son mari, elle fil un pas en avant, mais sans cesser ses fonclious, et avançant le cou en agitant la tête avec des signes de menaces :
— Le maître! répéta-t-elle d'une voix railleuse. La maison sait s'en passer, alors, dans ce cas! Qjiaud 70us étiez aux Antilles, chez les sauvages, au diable au vert eijfin, est-ce que la maison avait besoin de tous pour marcher?
— Qui sait? dit ironiquement Gervais en déboutonnant son gilet. Elle n'eu marchait peut-être que mieux?
— Mais certainement!
— Citoyenne Gervais 1 s'écria le bourgeois demeuré en culotte et en ckpmise.
— Tiens! dit madame Gervais, à vous entendre ne croirait-on pas que je ne suis bonne à rien?
— Si vous n'aviez été bonne à rien, je ne vouseusse pas prise! dit Gervais en détachant sa cravate.
— Plait-il ?
— Dame! vous n'aviez pas de dot!
Madame Gervais était assise près de la table, une jambe croisée sur l'autre, un démêloir d'uue main, tandis que de l'autre main elle détachait les épingles noires et le peigne de sa coiffure et qu'elle posait le tout sur ses genoux.
Gervais, debout en face d'elle, toujours en culotte et en chemise, était en train de se couvrir le crâne à l'aide d'un bonnet de coton très blanc-, très haut, très pointu fi orné à sa base d'une foulange bleu dp ciel.
Entendant son mari formuler le reproche qu'il semblait lui adresser, madame Gervais, qui se tenait une mèche de cheveux de la main gauche, tout en passant dedans son peigne à l'aide de la main droite, afin do la contourner pour la faire passer à l'étal de papillotte, madame Gervais releva les yeux sans relever le front.
— Pas de dot! s'écria-t-elle. Vous osez rne reprocher !..
— Je ne reproche pas, dit Gervais, je constate, madame!
— Eh ! j'étais si gentille, et vous étiez si laid ! D'ailleurs, reprit la citoyenne, qu'est-ce que vous aviez, vous, quand vous m'avez épousée?
— J'avais mon fonds.
— Il ne valait rien, et s'il est relevé aujourd'hui, ce fonds, c'est bien grâce à moi! Ah! je vous engage à parler, à me faire des reproches, vous qui depuis des années n'êtes bon ni à rôtir ni à bouillir !
— Madame Gervais ! madame Gervais!
— Eh bien, quoi ? Est-ce que vous croyez que vous m'empêcherez de parler avec vos grands airs et vos grands brasl
— Mais, je...
— Qu'est-ce que vous avez fait depuis votre retour de la Cochiochine? Vcus avez couru la prétantaine avec votre Goram, un gros hérisson qui a fait mourir sa pauvre femme a force de travail! Ah! vous voudriez peut-être en faire autant, vous, et devenir veuf un jour! mais, jour de Dieu! ne vous réjouissez pas si cela arrivait ! je viendrais la nuit vous tirer par les pieds!
— Madame Gervais... ma bonne amie... ne plaisantons pas... dit Gervais qui n'aimait pas ce genre de conversation.
— Ah! vous voudriez peut-être que je sois morte pour mieux faire vos farces! reprit madame Gervais ; mais ne l'espérez pas! J'ai bon pied, bon oeil, et je...
— Mais, madame Gervais, encore un coup... Ah ! mais savez-vous que parfois je regrette les Antilles!
— Eh! il fallait y rester! Je ne vous regretterais pas, moi!
— Comment? Que voulez-vous dire? Madame Gervais, je vous somme de vous expliquer ! »
Les deux époux, se menaçant des yeux, le visage empourpré, les mains frémissantes, étaient dans l'attitude de deux coqs de combat prêts à s'élancer l'un sur l'autre.
Un coup sec retentissant dans le silence de la nuit vint métamorphoser subitement la scène. Gervais et sa femme continuèrent à se regarder, mais l'expression du regard n'était plus la même. Un étonnement profond mêlé d'inquiétude se peignit sur leur physionomie.
« Il me semble... qu'on frappe ! dit Gervaia.
— Oui 1 » dit madame Gervais.
Un second coup frappé plus rudement que le premier retentit aussitôt.
« Ah ! mon Dieu ! qui ça peut-il être à pareille heure ! s'écria Gervais.
— Qui est là? que veut-on? demanda madame Gervais qui, plus hardie que sou mari, s'était avancée ver- une pièce voisine ( celle servant d'entrée! et avait entrebâillé la porte de communication avec la chambre.
— Ouvrez ! cria-t-on du dehors.
— Qui êtes- vous? répéta la marchande.
— Ouvrez, au nom de la loi! »
Gervais et sa femme se regardèrent encore en ouvrant des yeux et une bouche énormes.