LE MINISTRE DE LA POLICE
«Entrez! » dit le ministre, qui se trouvait alors à deux pas et eu face du battant contre lequel on venait de gratter, ainsi que l'on disait jadis à YŒil-de- Bœuf.
Un huissier se présenta discrètement et s'avança ver? Fuuché.
« Le citoyen Jacquet I dit-il à voix basse.
— Là dans le cabinet vert ! » dit Foucbé vivement et en désignant une porte placée à droite.
Puis, se dirigeant rapidement vers un timbre posé sur une table, il fit jouer le ressort : un autre huissier apparut sur le seuil d'une troisième porte, celle par laquelle étaient entrés Gervais et Gorain.
« Laissez celle porle ouverte ! dit le ministre, et gardez ces deux hommes à vue I
— Oui, citoyen ! » répondit l'huissier en s'incliaant. Gorain et Gervais, poussés par un même sentiment,
la crainte de voir disparaître Fouché sans que leur sort (ûl décidé, se précipiteront à la fois vers lui. « Citoyen ministre ! s'écrièrent-ils.
— Attendez-moi ! je reviens! » dit Fouché avec un cesle impérieux qui cloua sur la place les deux mali eureux amis.
Le ministre traversa le salon et disparut par la porte qu'il avail indiquée en désignant le cabinet vert. Jacquet entrait précisément par une autrejssue.
« Eh bien? lui demanda vivement Fouché. Tout û arche 11
— A merveille! répondit Jacquet.
— Celui dont lu m'as parlé?
— Doit être tidèle, j'en répoudrais I
— Mais tu n'en réponds pas cependant...
— Je ne réponds que de moi. J'ai à vous communiquer des nouvelles de la dernière importance et qui nécessiteront mun départ dans quelques heures peut-
Lre. .
— Qu'est-ce donc?
— Je suis sur la voie qui doit me conduire au lieu où soûl détenues les citoyennes d'IIerbois et de Renneville.
— Tu as pu découvrir cela? s'écria Fouché avec çtonutaitiit.
— Oui... celte nuit même, il y a une heure... au Gros-Caillou. »
Jacquet racoula rapidement la scène qui venait d'avoir lieu dans le cabaret entre les deux gabier-i Carmagnole, la Ciûuolle el Fleur-des-Bois. Il di comment il était arrive au moment où la Caraïbe ve : i.l de contraindre les deux bandits à parler.
« J'avais les mots de passe el de rencontre, continua Jacquet, taudis que le ministre l'écouuit avec la plus grande attention ; ces mots, qui m'avaient été ues celle nuil au terre-plein du poul Neuf, je les i rououçai d'une voix ferme, ce qui détermina Carnole à parler.
— Que l'appril-il? demanda Fouché.
— h me nu que Chat-Gautier pouvait me faire dt-a révélations importantes. Il s'agissait donc de rn'emparer adroitement de Chat-Gautier el de l'interroger à
pos de ce que je voulais savoir.
ii laissai Carmagnole et la Cagnotte à la garde des deux matelots. La vie des deux affiliés à la bande des îtîeurs devait répondre de mon existence et de celle de la Caraïbe.
Je partis avec Fleur-des-Bois et Rossignolet qui m'attendait. Je me rendis à l'endroit indiqué par Carmagnole, et j 3 Us aussitôt les signaux convenus.
Chat-Gautier vint lui-même me reconnaître. Comme je lui envoyai sans liés ter les mots de passe et de
rencontre, il m'ouvrit, croyant avoir affaire à un envoyé du chef.
C'était dans une allée noire... je m'avançai franchement... Au même instant, Fleur-des-Buis," tapie da'-s l'ombré, se rua avec la rapidité de la foudre et appliqua sur la bouche de Chai-Gautier le morceau de l'eau enduit de poix que j'avais préparé. Elle avait agi avec une telle vigueur, une telle adresse, une vélocité si grande, que Chat-Gautier ne put pousser le plus léger cri. 11 tomba suffoqué, comme frappé parle tluide électrique, je lui appuyai le canon d'un pistolet sur le cœur.
« Ou va te rendre la respiration libre, lui dis-je, mais si tu fais entendre le plus petit sifflement, je te lirûle sans hésiter I »
Fleur-des-Uois, pour plus de précaution, dégagea un peu les narmes sans dégager la bouche.
Tandis que j'appuyais mon pistolet sur la poitrine du chauffeur, Rossignolet lui attachait solidement les mains derrière le dos.
Nous fîmes relever Chat-Gautier. Je me tenais à sa gauche, mon pistolet menaçant ; Fleur-des-Bois tenait U corde qui lui liait les bras derrière le dos.
« Lalame estempoisonnée avec du suc de maneenillier, avait dit simplement la Caraïbe ; une égratignure est mortelle! »
J'avais ordonné à Chat-Gautier d'avancer.
« Nous allons au Gros-Caillou, lui dis-je. Tu connais le chemin : c'est à toi à nous conduire. Si nous tombions par hasard dans une embuscade, tu mouirais avant que nous soyons attaqués. »
Sans doute Chat- Gautier, qui m'avait reconuu, savait à quoi s'en tenir sur une promesse de ce g formulée par moi, car il baissa la tèteel sembla résigné.
Nous le conduisîmes sans fâcheuse rencontre à la maison où nous attendaient les matelots et leurs deux prisonniers.
« Tu vas me révéler où sont à cetle heure les deux femmes et les deux enfants enlevés à Saint-Cloud I » lui dis-je.
Et comme Chai-Gautier hésitait :
« Il parleia! » s'écria la Caraïbe.
Ldectivemeut Chat-Gautier fut contraint à p! Alors il raconta longuement, minutieusement, lèvement des deux femmes et des deux enfants qui s'est bien opéré ainsi que je l'avais supposé...
— Et Tnomas? interrompit Fouché.
— C'est un chef! dit Jacquet. C'est là tout ce que j'ai pu savoir.
— Api es?
— bref, Chat-Gautier finit parm'avouer que les dames et les deux enfants enlevés étaient a Thomery, dans la forêt de Fontainebleau. Celait lu. -même et les siens qui les y avaient conduits et les avaient laissés sous bonne garde.
— Pourquoi cet enlèvement ?
— Chat-Gautier ne put me le dire, el je compris L clairement qu'il n'en savait pas plus long qu'il n'en
disait.
— Alors?
Muni de ce renseignement, j'hésitai un moment sur ce que je devais faire. Je pensai à prévenir sur l'i MM. d'Herbois et de Heuueville, et à partir avec eux s tus peidre un instant, ainsi que le voulaient Maliuree. et le Maucol, mais une réflexion subile me reliul... el je suis venu près de vous...
— Tu as bien fait I s'écria Fouché. Sans doute, nous devons secourir ceux qui souffrent, mais avant de nous devoir à quelques-uns, nous nous devons à tous. La situation acquise est bonne, sachons en prunier. Avant que la nouvelle de l'arrestation ou de la disparition de Chat-Gautier, de Carmagnole et de la Cagnotte se répande parmi les chauffeurs et les mette -ui leurs gardes, il faut faire parler les prisonniers, proli-
BIBI-TAriN
terde leurs révélations et, lesinterrogeantséparément, faire vérifier les assertions de l'un par les deux autres.
— Je nie charge de ce travail qui ne peut avoir lieu ici, dit Jacquet. Les chauffeurs doivent avoir leur contrepolice : nous devons tous être surveillés. Aussi ai-je agi de ruse pour venir du Gros-Caillou ici.^Ies traces n'ont pu être suivies, j'en réponds. Je vais retourner là-bas, faire un nouvel interrogatoire en partie triple et agir en conséquence.
— Mais il te faudrait des hommes avec toi pour agir en cas de besoin !
— J'en ai ; Mahurec et Maucot, Rossignolet et la Caraïbe suffiront dans tous les cas. Du reste, s'il le fallait, je vous ferais prévenir. Seulement si nous voulons partir, notre voyage est retardé de douze heures. Il est cinq heures du malin, nous ne pourrons nous mettre en route qu'à cinq heures du soir, afin d'être protégés pir la nuit.
— Il faudra veiller à ce départ, dit Fouché ; qu'il ne puisse en quoi que ce soit éveiller l'attention. Il faut surprendre les chauffeurs. Je ferai prévenir les citoyens le Bienvenu et Bonchemin, ;.fin qu'ils se trouvent prêts à l'heure fixée, mais sans que personne suppose leur intention de partir. Cela est de la dernière importance. Avec la merveilleuse organisation du chauffage, la moindre indiscrétion pourrait nous devenir fatale.
— Rapportez-vous-en à moi, j'agirai. D'ailleurs, j'ai les pouvoirs en blanc que vous m'avez remis.
Jacquet fit un pas comme pour sortir. Le ministre le retint du geste.
— Je viens d'interroger Gorain et Gervais, dit-il.
— Ah! lit Jacquet, on les a repris?
— Oui.
— Libre?, cependant, ils pouvaient continuer à nous être utiles.
— Non. Les chefs du chauffage se défient d'eux sans dnite, ou n'en ont plus besoin, car, ce tantôt, aux Tuileries, un homme que je suppose fort, d'après le signalement relevé, être ton ancien ennemi, ce Roquefort qui s'était fait passer jadis pour toi, cet homme enfin qui causait avec les deux amis, leur conseillait, dans le cas où je les feiais redemauder, de me dire tout ce qu'ils savaient. Les deux niais sout surveillés depuis quelque temps. Lorsque ce soir je lus le rapport les concernant, je compris que désormais les chauffeurs pouvaient se passer d'eux, et que, si on les poussait à parler, c'est que les aveux devaient servir à quelque chose. A quoi? je l'ignorais, je l'ignore, et cependant j'espérais le savoir, le deviner en les interrogeant.
— Et rien? vous n'avez rien surpris?
— Peu de chose; ainsi, j'ai compris que les chauffeurs ont un intérêt certain à attirer l'attention sur l'affaire des draps d'Llbeuf.
— Eh! fit Jacquet.
— Cela félonne?
— Non.
— Comment? dit Fouché avec surprise.
— Ou a attiré l'attention sur les draps pour donner le change. Le crime avait pour but de faire disparaître la famille entière des Reuneville el des d Herbois au heu decellequi a été immolée ; cela n'est pas douteux.
— Et le coup manqué, pour donner le change, ainsi que tu le dis, ou a mis l'affaire du vol en évidence?
— Oui ; telle est mou opinion.
— Cela peut dire... mais... ce n'est pas tout.
— Vous croyez?
— Certes! Maintenant, pourquoi ce souper bruy.uit, dans celte môme maison qui sert de dépôt, la nuit où un rrime va êlre accompli; un souper dont le releni ment dans le pays a pour résultat d'attirer l'aileulion de tous, quand, au contraire, l'auteur veut qu'on eeaito celle attention?
— Cela est viai, dit Jacquet eu réfléchissant.
— Enfin celte liste de noms.
— Quelle liste?
Le ministre expliqua rapidement à Jacquet ce qui concernait celte liste trouvée sur Gorain et remise à Fouché. Jacquet réfléchit longuement :
— Cette liste de munilionuaires doit être une liste de chauffeurs, dit-il.
— Evidemment, répondit Fouché.
Jacquet réfléchit encore:
— Gorain et Gervais sont là? demanda-t-il.
— Oui, dit Fouché.
— Voulez-vous que nous les interrogions ensemble?
— Oui, viens.
— Un moment 1 je ne veux pas qu'ils me voient ainsi. Laissez-moi passer quelques minutes dans mon cabinet, puis je reviens. Veuillez recommencer à les
'. interroger el donner l'ordre qu'on me laisse entrer sans m'annoncer. Vous verrez, je crois avoir une
| idée.
Et Jacquet, clignant de l'œil en homme content de lui-même, quitta rapidement la pièce, taudis que Fou ché s'apprêtait à rentrer dans le salon où étaient demeu-
, rés Gorain el Gervais.