‹ Le tambour de la 32e demi-brigadeChapitre 156 sur 220 · FOUCHÉ · texte numérisé non relu

FOUCHÉ

S'ileslencore aujourd'hui une tâche difficile à remplir, c'est certes celle qui a pour bul l'appréciation de ces hommes qui, après avoir traversé les orages de la Révolution, ont eu des existences différentes pour ainsi dire. L'une en quelque soile multiple, pleine de contraste?, l'autre brillante et doré", parce qu'elle reflétait les rayons glorieux de l'auréo'e d'un génie. Dansleur cours varié, toutes ces existences touchèrent à tant de passions, à tant d'intérêts subsistants encore même, que l'heure de la postérité n'est pas encore venue pour elles, c'esl-à-dire qu'où les traite encore avec passion, avec une injustice de parti pris soit en bien, soit eu mal.

A mesure que j'avancerai dans mon œuvre, je serai à même de piouver ce que je \iens de di<e, el j'essayerai de me tiacer une voie impartiale pour arriver à une appréciation juste et vraie. Ainsi à propos de Fouché, que n'a-t-on pas dit pour et contre cet homme qui (ut le régénérateur, pour ne pas dire le créateur, de celle œuvre utile entre toutes : la police de la France.

l'our les uns, Fouché eat un monstre, toujours teint du sang des martyrs de Lyon; pour les autres, Fouché est un Richelieu. Certains écrivains le posent eu parjure, sans foi politique, entrailie même; certains autres font de lui, au contraire, l'homme méconnu du gouvernement qu'il servait. Des deux cêtés même exagération.

Un mot de Napoléon I01' caractérise du même coup et Fouché et ïalleyraud : « Fouché est le Talleyraud des clubs, disait l'Empereur, el Talleyraud le Fouché des salons. »

Si la première partie de la vie politique de Fouché est blâmable, s'il est difficile de l'excuser aujourd'hui, même au point de vue de l'entraînement et de la folie révolutionnaire, il faut reconn.kro que la seconde moitié de bâ vie racheta la première, qu'il sauva plus d'une existence, qu'il adoucit beaucoup de misères, et que pu nu ses détracteurs acharnés il aurait pu reconnaître plus d'un ingrat.

l ne qualité, indiscutable aujourd'hui, du fameux ministre de la police, fui une extrême loyauté dans Bi 18 engagements. Qualité naturelle ou moyeu employé considéré comme le meilleur, il est cerlaiu que jamais Fouché ii'.ilaudouua ceux auxquels il avait promis

son appui.

Comme homme privé, Fouché a droil à de justes

éloges ; il avait les qualités précieuses de l'ami et du père de famille. Comme homme politique, comme administrateur surtout, il St preuve d'un savoir-faire porté au plus haut degré, d'une sagacité presque infaillible dans les aperçus, d'une habileté soutenue dans l'exécution.

Entre autres qualités administratives, Fouché en avait une précieuse : il savait reconnaître la valeur des hommes qu'il employait, et il mettait chacun à sa place, s'effaçanl lui-même au besoin, quand il le fallait. Ceux qui connaissaient bien le ministre de la police, comprenaient à merveille l'infaillibilité de son coup d'oeil, et Jacquet surtout était de ceux-là, Jacquet qui connaissait Fouché depuis quinze ans, Jacquet qui l'avait eu d'abord pour ennemi, qui avait presque lutté avec lui, et qui l'avait enfin deviné, Jacquet qui saisissait la pensée la plus secrète de son chef dans le reflet de sa prunelle voilée.

Aussi était-ce en devinant ce qui se passait dans l'esprit du ministre qu'il lui avait proposé de recommencer avec lui l'interrogatoire des deux bourgeois. Fouché avait acquiescé immédiatement à cette demande. Il savait que, mieux que lui, Jacquet était au courant de cette affaire qui, commencée avec les crimes accomplis jadis sur les Xiorres et l'enlèvement de la fille du teiuturier Bernard, avait pris depuis quinze années des proportions gigantesques. Durant quatorze de ces quinze années, si Fouché, aidé de Jacquet, avait pour ainsi dire établi les bases d'une police occulte, il avait été trop entraîné par les événements publics pour accorder une grande attention à des événements particuliers qui, au reste, ne le concernaient personnellement point. Jacquet, au contraire, n'avait pas un instant laissé tomber dans l'oubli cette affaire dont il avait fait presque le but de sa vie. Fouché lo savait! aussi n'avait-il pas hésité à donner pleins pouvoirs à son agent alors que celui-ci les lui avait demandés, et n'hésitail-il pas davantage en lui abandonnant presque, en sa présence, la direction de cette affaire, si difficile.

Fouché était' donc rentré dans le salon où il avait laissé Gorain et Gervais éperdus et tremblants, à demi morts de frayeur et d'angoisses, et il allait recommencer l'interrogatoire, ainsi qu'il l'avait dit à Jacquet, quand une pensée subite parut surgir brusquement dans son esprit. Tournant sur lui-même et revenant sur ses pas, il rentra dans le cabinet vert qu'il venait de quitter, laissant de nouveau, seules, les deux malheureuses dupes du citoyen Thomas.

Cette apparition si rapide du ministre, qui avait failli un moment réveiller les espérances des deux amis, renouvela au contraire leur douleur.

« Il ne veut plus nous écouter I dit Gervais.

— Ah! Jésus! ma bonne sainte Vierge! mon bon saint patroD I murmurait Gorain.

— Qu'est-ce qui va nous arriver?

— Tu n'as donc pas entendu?

— Quoi?

— Ce qu'a dit le citoyen ministre?... Ah! vois-tu, Gervais, je ne sais pas comment je me liens encore debout!

— Mais qu'est-ce qu'il a donc dit?

— Que ceux qui tenaient aux chauffeurs par le plus petit lien étaient passibles de...

— Ah! tais-loi 1

— Vois-tu, c'est notre dernière heure!... Eh bien, ce n'est pas juste! reprit Gorain après un silence gros de réflexions, s'il y en a un de nous deux qui doit être puni, il est sûr et ctrlain que c'est toi et pas moi!

— Comment!... et pourquoi donc? s'écria Gervais indigné.

— Parce qu'au fond tu es peut-être coupable...

— Hein?

— J'ai mon idée!

— Gorain !

— Oui, j'ai mon idée! D'abord c'est toujours toi qui m'as entraîné... moi, je ne voulais jamais, et puis, tu me poussais, tu me...

— Mais c'était pour ton bien 1

— Oui, je le vois aujourd'hui ; tu as fait mon malheur toute ta vie !

— Moi?... peux-tu dire...

— Oui, loi I quand dans l'ancien régime tu m'as fait dépenser déjà un tas d'argent pour me faire nommer échevin, j'ai été comme un imbécile... et cracl la Révolution est arrivée, et comme nous avions voulu être nommés échevins, on nous a poursuivis, et pour ne pas être poursuivi j'ai prêté de l'argent à Danton qui ne me l'a jamais rendu, comme il m'appelait son ami, j'ai failli être incarcéré quand il a été condamné.

— Mais est-ce ma faute?

Certainement!

— Je n'étais plus à Paris alors. Est-ce ma faute encore si tu as été acheter la maison où demeurait Robespierre, pour être sou propriétaire, et si tu es devenu acquéreur juste le S thermidor? Tu as encore perdu de l'argent là, et ce n'est pas moi qui en suis cause.

— Oui, mais les œufs rouges, est-ce toi?

— C'est-à-dire que...

— Tiens ! tais-toi ; je ne peux plus te regarder en face!

— Ah! cela m'apprendra à avoir été bon pour toi.

— Comment?

— Oui! car enfin tu as toujours l'air de me reprocher l'affaire des œufs rouges! Et l'argent que cela t'a fait gagner?

— J'ai travaillé.

— A quoi?

— Mais., mais.

— Tu n'as rien fait...

— El toi?

— Moi non plus, mais je ne me reproche rien, c'est tei qui reproches et je trouve cela drôle.

— Drôle! comment drôle! Tu seras cause de ma mort et tu trouves cela drôle?

— Tais-toi, tais-.toi... balbutia Gervais. Si j'étais cause de ta mort, je serais donc cause de la mienne I... Ça me fend le cœur!

— Eh bien? eh bien? chers amis, qu'est-ce que tout cela veut dire? fit une voix caressante. Vous vous disputez, je crois, vous vous désolez 1

Gorain et Gervais se reCouruèrent à la fois : un personnage venait d'entrer par une porte derrière eux. « Le citoyen Roger! s'écrièrent les deux amis en ouvrant les yeux et la bouche avec une expression de saisissement impossible à traduire.

— Toujours moi, votre ami, qui vous apparaît dans les situatiousdifficiles. Ah ça! qu'est-ceque vous avez à me regarder ainsi?

— Mais... balbutia Gorain.

— Voyons, pourquoi cette émotion pénible peinte sur vos visages? Ah ! je devine... Ce cher Fouché vous aura fait peur... Allons! chers amis, je suis arrivé à temps pour vous rassurer, u'est-il pas vrai?

— Monsieur Roger ! dit Gervais avec un.e lueur d'espoir dans les yeux.

— Mais vous ne savez donc pas ? s'écria Gorain, que la peur faisait parler. Nous sommes accusés d'être des chauffeurs, d'avoir commis uu tas de crimes... Isous allons être jugés, condamnés, exécutés... et c'est la faute à Gervais ! Oh 1 c'est affrem 1 c'est horrible I

— Que diable me chantez-vous là? dit Roger avec étonnement.

— Mais la vérité, hélas! la pure vérité l c'est ce que le citoyen ministre nous disait.

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