LE CLOITRE SAIN'T-MERRY
En quittant l'IIôtel-Dieu, l'homme masqué traversa la Seine et s'élança d'un pas rapide daus la direction du quartier du Temple. Bientôt il atteignit la rue Chapon et, s'engageant daus cette voie étroite, il s'arrêta devant une petite maison basse, à la porte de laquelle il frappa quatre coups irréguliers.
La porte s'ouvrit aussitôt, comme si quelqu'un se fût tenu derrière, en attendant le visiteur. L'homme masqué pénétra dans uue première pièce, située au rez-de-chaussée et plongée daus les plus obscures ténèbres, mais, presque aussitôt un rayon lumineux surgit d'une pièce voisine et indiqua la route à suivre pour arriver à uue petite salle de mesquine apparence dans la cheminée de laquelle brûlait un feu clair. C'était la lueur do ce foyer qui éclairait seule la pièce.
Lu homme était assis dans un grand fauteuil, se tenant dana la demi-ambre. L'homme masqué avait rejeté son mauleau. San» prononcer une parole, il prit un siège et s'installa en face de l'homme au fauteuil.
— Vous l'avez vu ? demauda celui-ci.
— Oui! répondit l'homme masqué.
— Quand cela 7
— Cette nuit. Je le quitte B l'instant.
— Eh bien '
— Tout ce que j'avais supposé est vrai.
L'iuterlocuteur de l'homme masqué fit un bond violent sur son fauteuil ; puis se rejetant en arrière comme s'il eût voulu comprimer ses élans nerveux, il appuya ses mains aux doigts crispés sur les bras du siège.
— Tout est vrai ! répéta-il.
— Tout ! dit l'homme masqué.
— Ainsi, lors de la première proposition faite par Ali?
— Il s'agissait bien des deux MM. de Charaey.
— Et l'ordre d'agir venait de France ?
— Oui.
— Du Roi du bagne 1
— De lui-même.
— C'est horrible!
— Toutes les confidences de Dowski, relatives à son mariage, avaient été entendues lors de son dîner avec Ali.
— Alors... Dr/wski a été victime d'un plan infernal tracé d'avance?
— Évidemment!
— Son navire perdu?
— Il a été brûlé, incendié, coulé, corps et biens, pour mettre Dowski à la merci de ceux qui avaient besoin de lui. Il se grisait chez Ali tandis que son navire était dévoré par les flammes...
— Infamie!
Puis, après un silence, l'interlocuteur de l'homme masqué qui était demeuré le front penché et baigné de sueur, releva la tête : ses yeux étiucelaient.
— Dis-moi tout! s'écria-t-il.
— Tu le veux?
— Oui!
— Eli bien!.,, je ne m'étais pas trompé dans mes suppositions...
— Quoi!
— La fiaucée de Do-vrski est morte empoisonnée! L'homme lit un mouvement tellement brusque que,
se levant à demi , il envoya son siège rouler au loin.
— Empoisonnée ! répéta-t-il d'une voix rauque.
— Oui!
— Et par qui ?
— Par l'ordre du Roi du bagne, cela est facile à supposer.
— Les preuves! ohl donne-moi les preuves de ce que tu m'aiïirme?.
— Tu connais l'écriture d'Ali, sa signature?
— Oui.
— Tiens alors, lis!
L'homme masqué fouilla dans la poche de son habit , il prit le cahier de papier que venait de signer Alcibiade et il le présenta à sou compagnon en lui désignant du doigt l'endroit portant les signatures.
L'autre s'empara du cahier avec une sorte d'avidité fiévreuse, il se pencha, le fiont eu avant, pour mieux présenter le manuscrit àla lueur du foyer el il demeura absorbé daus sa lecture. L'homme masqué, appuyé sui le dossier d'un siège, demeurait immobile, sans prononcer uu mot el paraissant attendre avec uue impassibilité de glace.
Le lecteur s'arrêta et redressa la lôte. (Celle lôte pouvait être celle d'un homme de trente aus au moins. borriblemenl fatigué soit par la débauche, soit par un travail au-dessus des force» humaines.) H demeura un moment immobile, puis un cri rauque de ses lèvres et il froissa le cahier ae papier avec une ragi- fébrile.
— T'avais-je trompé? dit l'homme masqué.
— Et celui-là vil? s'écria 1 autre, celui-14 esta Paris!
— Tu le \
— il doit mourir.
— P • e, il tant attendre.
— Pourq
— J'ai besoin de lui
— Mais je veux...
— Silence! interrompit l'homme masqué avec un signe impératif, moi seul commande ici et lu dois obéir! Celui dont tu parles sera puni comme il mérite de l'être, mais l'heure de la punition n'est pas encore sonnée et, je te le répète, il faut attendre.
Puis rejetant son manteau sur son épaule avec un geste d'une élégance extrême, l'homme masqué posa la main sur l'épaule de son compagnon :
— DernaiD, dit-il, à l'heure convenue, je serai ici. Si je manquais, sois à onze heures du soir au cimetière de la Madeleine. D'ici là, pas la plus légère imprudence. Le moment approche où il faudra recueillir le fruit de ses labeurs et de ses peines; ne compromettons rien par trop de précipitation. A demain.
Et l'homme masqué, regagnant rapidement la porte de la rue, l'ouvrit et franchit le seuil de la maison, sans même se retourner.
Une fois dans la rue, il la descendit en courant dans la direction de la rue Saint-Martin. Arrivé dans cette rue populeuse, déserte et silencieuse à pareille heure, il tourna à gauche et atteignit bientôt le cloiire de Saiul-Merry.
Longeant l'église, il s'arrêta dans l'endroit le plus obscur et il se mit à siffler doucement. Un silence profond lui répondit seul. Il attendit quelques instants, puis il siffla de nouveau doucement, mais avec des modulations de son d'un effet extrêmement bizarre,
Celte fois un sifflement pareil lai répondit, produisant l'effet d'un écho. L'homme manqué s'appuya contre la muraille et attendit sans bouger.
Une ombre se dessina dans l'obscurité de l'autre côlé de la rue ; cette ombre passa rapide sur la chaussée et, franchissant le pavé langeux, surgit presque instantanément auprès du promeneur nocturne.
— Où est le chei? demanda l'homme masqué.
— Au quartier! répondit le nouveau venu. '
— Y a-t-il du nouveau?
Le nouveau venu se pencha vers l'oreille de l'homme inique et lui parla bas avec une animation très vive.
L'homme masqué fit un mouvement brusque, comme un homme éprouvant une violente surprise.
— C'est décidé? demanda-l-il.
— Oui ! dit l'autre.
— Quand?
— Demain.
— C'est bien ! je suis prêt.