LA SIGNATURE
L'homme masqué s'était an été. Alcibiade se pencha vers lui avec des regards étiucelants :
— Mais qui donc e.--tu? demauda-t-il.
— Qui je suis? Tu le sais bien : je suis celui qui l'a fait relever sur le terrain humide du bois de Boulogne, alors que le citoyen Thomas t'abandonnait comme n'étant plus qu'un cadavre.
Alcibiade fil entendre un rugissement sourd.* L'homme masqué se pencha plus encore vers lui :
— Je t'ai parlé d'un acte passé jadis avec Abraham, le juif de Beyrouth, dit-il à voix très basse, acte par lequel Ali élail assuré de recevoir le double de la .somme olferte à lui et à Dowski pour la venle des pierreries volées : cet acte, le voici; regarde-le.
El, tirant un papier de sa poche, l'homme masqué le présenta loul ouvert au malade, mais sans lui permettre- d'y loucher.
— Or, poursuivit-il, suppose qu'en ce moment quelqu'un aille trouver le ciloyeu Fouché, ministre de la
police, et lui dise, après lui avoir raconté les particularités que tu connais et d'autres encore : Cet Ali, ce misérable voleur, cet infâme assassin, est devenu un spadassin mettant son épée au service de tous ceux qui veulent fouiller dans leur bourse ; cet Ali est affilié à une bande de malfaiteurs; cet Ali se nomme Alcibiade, et il est, à cette heure, cloué par la souffrance, sur un lit de l'Ilôlel-Dieu. Qu'est-ce que tu penses que ferait le citoyen Fouché ?
— Mais qui donc es-tu? répéta Alcibiade.
— Pardieu ! je suis celui qui peut te faire rendre un terrible compte à la société, ainsi que lu le comprends.
— Oh ! fil le malade en se rattachant à une suprême espérance, si lu es venu me trouver, c'est que tu as un intérêt quelconque à ne pas me livrer!
— Cela est possible.
— Tu ne me livreras pas? Vois, ce serait une lâcheté, je ne puis me défendre.
— Peste! il parait que tu en as lourd sur la conscience. Tu as peur de la justice?
— Tu ne me livreras pas?
— Cela dépend.
— De quoi? de qui? Parle vite!
— Réponds, sans hésiter, aux queslions que je vais l'adresser. Est-ce vrai que Dowski avait une certaine ressemblance avec le fils de M. de Charney ?
— Oui, dit Alcibiade. Ils se ressemblaient beaucoup ; c'est-à-dire que, placés à côté l'un de l'autre, on eût reconnu aussitôt la différence ; mais, vus séparément et à distance, on eût pu les prendre l'un pour l'autre.
— La première fois que tu as proposé à Dowski l'accomplissement d'un crime, alors que, te voyant repoussé, tu as prétendu n'avoir voulu que tendre uu piège, il s'agissait déjà de MM. de Charney, n'est-il pas vrai ?
— Que gagnerai-je à te répondre ? dit Alcibiade.
— Si lu me réponds franchement, sans chercher à me tromper, ce dont je m'apercevrais, je t'en préviens, je te livrerai cet, acte signé par toi et par Abraham, et qui est l'une des preuves les plus accablantes de ta culpabilité.
— Interroge, je répondrai.
— Eh bien! il s'agissait de MM. de Charney ?
— Oui.
— La pensée de les assassiner venait-elle alors de toi?
— Non, elle venait... du chef.
— El ce chef u'une association formidable donl le siège était en France, ce chef qui continuait à correspondre avec loi en Orient et qui t'envoyait ses instructions, n'était-ce pas le ftoi du bagne?
— Oui, dil Alcibiade eu courbant la tète.
— C'est lui qui t'avait engagé à pousser Dowski dans la voie du crime?
— C'était lui.
— Et pourquoi?
— Parce que Dowtki ressemblait au fils de M. de Charney et que cette ressemblance pouvait être utilement exploitée.
— Maintenant... réponds encore. N'est-ce pas toi qui as fait mettre le feu au navire de Dowski /iprès avoir enivré l'équipage?
— Oui, dit encore Alcibiade.
— Toujours par l'ordre du chef?
— Toujours.
— Il était donc à Beyrouth alors ?
— Non, mais il avait là quelqu'un qui le représentait et auquel je devais obéir.
— Quand Dowski le fit part de ses projets de mariage en dînant avec toi, quelqu'un écoutait ces confidences, n'est-ce pas?
— Cela est vrai.
— De sorte que la fiancée de Dowski a été empoisonnée ?
— Je le crois.
— Oui, il fallait contraindre Dowski à entrer dans l'associaiion pour y jouer le rôle qu'il devait remplir. »
Alcibiade fit un mouvement affirmatif. L'homme masqué se leva.
— C'est toul ce que je voulais savoir, dit-il. Alcibiade tendit vivement la main.
— Et le papier que tu m'as promis ? dit-il.
— Le voici, répondit l'inconnu.
Le blessé prit la feuille, la parcourut rapidement des yeux et la cacha ensuite sous sa couverture. Puis, redressant la tête avec une certaine expression de fierté :
— Écoule, fit-il d'une voix ferme, je ne sais pas qui tu es, car si lu étais Dowski, il y a certaines choses que tu as dites et que tu le fusses certes bien gardé de dire. Je ne sais pas qui lu es, mais je ne veux pas cependant que tu emportes de moi une opinion contiaire à la vérité. Je suis un chenapan, je l'avoue, mais je n'ai jamais eu peur ni du diable ni des hommes. Si j'ai répondu à les questions tout à l'heure, sache donc que ce n'est pas tout à fait par l'intimidation que me causait cet acte. Qu'est-ce que ça me fait d'être jugé et condamné : je saurai mourir. Non, en agissant ainsi que je l'ai fait, en te disant la vérité, j'obéissais un peu à la crainte, mais beaucoup au désir de la vengeance.
— Ah! ah! lit l'homme masqué.
— Oui, poursuivit Alcibiade, le jour de mes deux duels, Thomas, qui croyait que je n'en reviendrais plus ou du moins que je n'entendais pas, Thomas m'a laissé comprendre ce que j'étais pour lui... et j'ai juré de me venger!
L'homme masqué sourit sous son masque.
-- Je savais cela, dit-il.
— Comment? lit Alcibiade avec étonnement.
— J'ai assisté aux deux duels, caché derrière un buisson. Personne ne m'a vu, pas même Thomas que je voyais, moi. J'ai entendu ce qu'il disait, j'ai compris ce que ses paroles produisaient sur toi, à l'expression de ta physionomie. Aussi, après le départ de Thomas, t'ai-je relevé évanoui et emporté pour le prodiguer des soins. C'est précisément parce que je t'avais deviné, Alcibiade, que je suis venu aussi celle nuit ici... Tout ce que lu viens de m'appreudre, je le savais. En veux-tu la preuve ? Tiens, lis ce papier qui relate tous les événements que lu viens de raconter.
Alcibiade prit un cahier de papier tout chargé d'écriture que son interlocuteur plaçait sous ses yeux. La pâle clarté de la lampe-veilleuse qui éclairait cette partie de la salle permettait au blessé de lire. Quand il eut achevé de parcourir le cahier, il laissa retomber ses bras avec un geste de stupéfaclion profonde et ses regards se relevèrent anxieusement inquiets sur son compagnon.
— C'est bien cela, dit-il ; mais qui donc es-tu?
— Celui qui peut te perdre ou te sauver, à ton choix, tu le comprends?
— Comment sais-tu?
— N'interroge point, je ne répondrai pas; seulement puisque tu trouves cette narration écrite, conforme à la vérité, approuve-la et signe-la de tes deux noms : celui que tu portais à Beyrouth et celui que tu portes à Paris; signe en écriture -arabe et en écriture française, là et là.
En achevant ces mots, l'homme prit, daus la poche de son gilet, un encrier portatif donl il dévissa le couvercle, el une plume qu'il présenta au malade après l'avoir trempée dans l'encre.
Alcibiade tenait le papier delà main gauche, la plume de la main droite, mais il hésilail à signer.
— Ce qui est écrit là est-il l'expression la plus exacte de la plus stricte vérité? demauda l'homme masqué.
— Oui, dit Alcibiade.
— Alors approuve et signe, et n'hésite pas, ou, je te jure, quoique tu aies entre les maius ton acte signé avec Abraham, je saurai trouver assez de preuves de tes crimes pour te faire puuir ainsi que tu le mérites. Approuve et signe, et.au lieu de te livrer, je te protège.
Alcibiade parut hésiter encore, mats enfin il pri' sou parti et il signa.
L'homme au manteau reprit la déclaration, la replia et lu remit dans sa poche ; puis adressant un signe d'adieu au malade, il quitta la salle, après avoir rejeté le pan de son manteau sur son épaule et avoir abaissé son chapeau afin de dissimuler le masque qui lui couvrait le visage.
En passant devant le chef des inspecteurs de nuit, il recul un profond salut qu'il rendit avec une certaine légèreté et il disparut en s'élançant sur la place.
— (Test uu employé supérieur du ministère de la police ! dit l'inspecteur avec un accent de pu fond respect eu s'adressant à l'un de ses subordonnés qui avait regardé avec étonnement sortir de l'hôpital le nocturne visiteur.
— Dn employé du ministère de la police! répétat-il, comment sais-tu cela?
— Tiens, voilà son laissez-passer qu'il a oublié de reprendre ; lis un peu ce qu'il y a écrit là-haut.
L'autr; lut à haute voix :
— Ordre à tous les fonctionnaires publics, à tous les employés du gouvernement ou de grandes administrations en dépendant directement ou indirectemenl, d'obéir sans réserve au porteur du présent sans exiger de lui aucun renseignement sur son nom, sa position sociale et ses intentions.
— Signé : l'ouché, ministre delà police générale de la République une el indivisible.
— Bigre ! dit le lecteur en s'arrètant, en voilà un qui peut faire tout ce qu'il voudra avec un pareil papier ! Faut le garder ce papier-là et ne pas le perdre, car on reviendra le chercher.