‹ Le tambour de la 32e demi-brigadeChapitre 165 sur 220 · LES DÉDUCTIONS · texte numérisé non relu

LES DÉDUCTIONS

— Je m'appuie sur des faits patents, disait Jacquet; et je crois être enfin dans le vrai.

— Tu connais cette affaire beaucoup mieux que. moi, répoidit Fouché. E le est infiniment plus présente à la pensée. Certains détails m'échappent, et je ne vois que l'ensemble. Voyous, partons d'un même point de départ et descendons l'échelle des déductions.

— Le point de départ, ce sont les pièces de drap. Nous avons parfaitement constaté que ces pièces de drap étaient bien les mêmes que celles apportées à Paris parla famille de Courmout.

— Oui; cette constatation est indiscutable.

— Or, ces pièces ont été trouvées lors de la première perquisition faite à la maison de Sainl-Cloud.

— Oui.

— Maintenant, comment et à quel propos cette perquisition a-t-elle été faite? A la suite d'un diuer bruyant donné par Gorain. Or, Goraiu est propriétaire de cette maison depuis plusieurs années, et toutes précautions pour cacher cette possession avaient été si bien prises, que personne ne la connaissait. SI Goraiu n'avait pas un intérêt particulier à cacher cette possession, d'autres devaient ôlre intéressés à ce que le public ignorât la vérité. Comment admettre que ces autres, gens assez adroite pour avoir réussi à tromper tout le mon. le depuis des auuées, agissent aussi niaisement précisément à l'heure où ils devaient avoir le plus grand intérêt à continuer de tenir \oilée la vérité. Franchement, cela s'explique-l-il?

— Non, dit Fouché, cela ne s'explique pas.

— Quaut à moi, j'ai une op.uiou faite el arrêtée et je la crois bouuo. Qu'est-ce que ce Thomas, qui évidemment est le chef caché de cotte intrigue.' Est-ce

— Annibul! ne me quittez pas ainsi! (Page 182.

le successeur de Camparini? esl-ce Camparini lui même? Je l'ignore; je n'ai jamais pu rien découvrir louchant cet homme, mais nous nous occuperons de lui tout à l'heure. Pour le présent, il s'agit de l'affaire de la famille de Courmont.

— Oui; faisons nos déductions sans nous laisser entraîner. Parle, je prends des notes.

— Que Camparini soit mort ou qu'il soit vivants reprit Jacquet, c'est toujours le Roi du bagne, c'està-dire le chef des chauffeurs, notre ennemi de quiazans. S'il est mort, comme tout a semblé nous le prouver depuis trois années, son successeur est un autre lui-môme.

— Évidemment.

— Donc le chef actuel des chauffeurs, quel qu'i soit, a les mêmes instincts qu'avait jadisle Roi du bagne. De pareils vautours n'abandonnent pas facilement nne proie comme celle que présentaient les millions réunis des Niorres, desd'Horbigny eldesCantegrelles. Plus ils sont acharnés à la poursuite de cette proie plus les obstacles ont hérissé la route, plus leur fureur

de possession du bien d'autrui est devenue grande, hs n'ont qu'une peusée, j'en réponds : celle d'assouvir enfin celte passion en devenant propriétaires de ces millions, but de tautde crimes. Pour moi, lesassassinats 'de la rue de la Victoire étaient dirigés (je suis revenu à celte opinion) contre les familles d'Herbois et de Renneville; tout le prouve. Ce n'est qu'après l'accomplissement des crimes que l'erreur a été reconnue. Poursuivre plus sûrement la route tracée, il importait aux meurtriers de ne pas faire croire à cette erreur commise; pour détourner les soupçons, ils devaient donner les preuves d'un crime vulgaire; c'est ce qu'ils ont fait. Les draps enlevés et laissés à Saint-Cloud en pleiDe évidence, sont des témoignages certains que je suis dans le vrai.

— Mais la pièce d'or trouvée par la générale Lefebvre, dit Fouché, le papier qui enveloppait cette pièce-

— Eh bien! ce ducat d'Autriche, ce fragment de lettre écrite en allemand, ont été des pièces de convic- Uod perdues exprès pour donner le change.

— Tu crois.

BIBi-TAPIN

— Je le prouverai le moment venu.

Fouché sourit.

— Si je te prouvais, moi, que cette pièce et cet écrit sont au contraire une mystification terrible? dit Fouché.

— Comment? s'écria Jacquet.

— J'ai découvert un double secret, que ni toi ni les autres n'aviez soupçonné.

— Je ne comprends pas. Quel secret y avait-il dans ce ducat et dans ce fragment de lettre?

— Le ducat était creux.

— Oui; mais son creux ne contenait rien.

— Si fait.

— Comment! je l'ai ouvert.

— Tu n'as pas su trouver le moyen de soulever une milice feuille d'or qui formait le fond, et cette feuille, pT-séeau feu, a fait surgir quelques caractères tracés sur le métal à l'aide d'une composition chimique.

— El qu'y avait-il écrit?

— Ordre à la banque de Vienne de payer au porteur cent mille florins.

— Ah!

— Oui, continua Fouché. Cette découverte, que je fis ce matin en travaillant avec un chimiste, me mit en goût. Je pris le papier, et je l'examinai plus attentivement. Tout d'abord je ne pus rien découvrir; je le passai soigneusement au feu; il demeura tel qu'il était. Enfiû, j'eus recours à différentes combinaisons

.niques, et, après de longues expériences, je réussis à faire disparaître l'écriture allemande, et à faire

lit à sa place d'autres caractères. Or, sais-tu ce q e renfermait ce papier, Jacquet ? c'étaient des notes

identielles adressées au baron de Grafeld pour sa c tir, et ces notes étaient signé-s d'un C... d'un C... pareil à celui que nous connaissons si bien.

— Camparini!

— Tu vois bien qu'il n'est pas mort.

— Oh! dit Jacquet, la lumière, la lumière.

— Elle se fera. Poursuis, nous reviendrons sur Camparini ensuite. Pourquoi le souper?

— Pour établir un alibi en faveur de Thomas.

— C'est mon avis.

— Quant à la liste des munilionnaires trouvée sur Gort-in, dans quel but nous a-t-on fait faire celte déco ..verle? Voila ce que je ne puis comprendre.

— Ni moi. Cependant, il doit y avoir là un indice ux.

— Avez-vous fait arrêter tous ceux dont les noms sont ;-ur cctle liste?

— Non, c'eût été une faute. L'on m'a fait parvenir celle lisle, c'est qu'on avait intérêt à me faire agir

Ire ceux qu'elle désignait. Donc j'ai dû m'abs-

— Et vous avez sagement fait. Mais c'est ce Thomas dont il faudrait absolument conuaîlre et l'origine et

otions. D'où vient cet homme? quel est-il1?

— Les rapports sur cet homme sont nombreux et - .-e ressemblent. Thomas est un négociant de la

des Arcis, à la tète d'une maison de quineail hx ans. Tous ses voisins le connaissent, l'aii l'estiment. 11 a souvent et longtemps voj

ression. Ii est marié, père de quatre en-

I il passe p.>ur un fort honnête homme. Com-

. à quel litre agir contre un personnage ainsi

ji .é dans sou quartier? D'ailleurs qu ,.ves

; j-nous contre lui? Les témoignages deGorain i

i , a s. Et encor à quoi aboutissent ces témoigne

■ qu i a dluô avec eux à s..nt-.:ioud,

car, p iuree qui est des marcha

?ei ni, jamais Thomas

■ i . a Irois an i irain i I Gorvals

i ils ont vu Thomas il y a quelques j fois.

— Cela

— Agir contre Thomas esl donc impossible tant que nous n'aurons pas de preuves contre lui.

— Alors, dit Jacquel en se levant, il faut laisser les choses où elles en sont à cel égard el agir ainsi que je voulais le faire.

— Tu pars?

— Pour aller délivrer Blanche et Léonore. Peut-être pourrai-je obtenir là-bas de précieux renseignements.

— Quand vous mettez-vous en route?

— Ce soir à cinq heures.

— A^rs la nuit prochaine tu seras revenu?

Fouché s'était levé aussi, il parcourait la pièce d'un pas rapide.

— Il faul agir vigoureusement et rapidement, dit-il enfin, les circonstances exigent une prompte solution. Les paroles du général Bonaparte ont été claires et précises relativement aux chauffeurs. Que penserait-il de mon administration, si je ne tenais pas ma promesse? Jacquet! notre avenir à tous deux, avenir de puissance el de gloire, est peut-être la! Tu m'as promis de triompher, il faut que tu triomphesl

— Combien ai-je encore?

Fouché regarda son interlocuteur.

— Se comprends pas dans ce que je vais te dire autre chose que ce que j'aurai dit! fit-il d'un ton de voix incisif.

Jacquet répondit par un signe affirmatif.

« Il iaut que tout soit terminé, reprit le ministre, le 15 brumaire ; il faut que le 17, tu sois ici, entièrement libre et prêt à recevoir mes ordres. »

xxn

MADAME CHIVRY.

Madame Chivry et sa fille rentraient quand un valet do chambre les prévint que M. de Ciarney attendait au salon.

— Je vais le recevoir, dit vivement la mère; vienstu, Caroline?

— Non dit la jeune fille en secouant tristement ia lèle, je ne veux voir personne.

Madame Chivry poussa un soupir en levant les mains vers le ciel ; puis, après avoir embrassé sa fille en la pressant sur son cœur, elle se dirigea vers le salon, tandis que Caroline montait les maichcs de l'escalier conduisant au premier étage.

Aunibal attendait, se promenant dans la pièce et paraissant plus sombre et plus affecté encore que de coutume.

— Ferdinand! dit madame Chivry en counut vers le jeune homme.

— Pas de nouvelles! répondit Charuey.

— Oh! ma pauvre fille en mourra!... Quoi! esl-.l possible qu'un jeune homme de l'âge de Ferdinand disparaisse au milieu d'une ville ce ime Paris,

ser aucune trace, sans qu'on pu .ucr

même ce qu'il est devenu? Mon Dieu! à quelle époq e vivons-nous donc!... Oui ma tille! ma pauvre i.au-

liue!... C'est qu'elle l'aime, monsieur de Charuey !

ici... elle en mourra !

— iù rdinand mérite cet amour, madame, ear ja vous jure, moi qui l'ai sùuveut entendu, moi qui ai souvent été le confident d '-'ur,

vous jure qu'il ai ue sincèrement, profondément votre ûllel

— Mou Dieu! mon Dieu! mais qu'osl-il devenu? c Unirai pa-t Bavoir, ou j'y p

mon nom ! lit une voix loi le.

— Mon iii.ii 1 1 s'éeiia madame Glrivry en courant le banquier qui venait d'antrar.

M. Chivry embrasas sa femme et aecra los d d'Auulbal.

— Dussé-je y perdre ma fortune et ma vie, j'éclairci- I rai ce inj-slère! reprit-il, ne s'agit-il pas du bonheur de mon eu faut î

— Monsieur, dit gravement Annibal, j'ai juré hier à Amélie de ne devenir son mari que le jour où, mort ou vif, je lui aurai rendu Ferdinand !

~ Ohl dit M. Chivry en serrant les mains d'Auni- Lal, je sais que vous êtes le meilleur des hommes, vous me l'avez prouvé!

— Monsieur... dit Aunibal avec un peu d'embarras.

— Pourquoi m'interdire la reconnaissance?

— Je prélére votre amitié!

— Mais l'une est la fille de l'autre ou du moins elle devrait l'être. Monsieur de Charuey, non seulement vous êtes mon ami, mais encore vous devez épouser celle qui sera la sœur de ma fille. Il y aura entre nous des liens de famille dont je suis fier. Puis, je u'oublierai jamais le dévouement dont vous faites preuve en vous efforçant de retrouver Ferdinand.

— Hélas! monsieur, ce dévouement dont vous parlez n'est malheureusement pas couronné de succès!

— Désespérez-vous? Quant à moi, j'aurai espoir tant que je n'aurai pas rencontré le cadavre de Ferdinand.

— Mais, fit observer madame Chivry, comment se fait-il que de si grands malheurs aient frappé en un si court espace de temps trois familles que nous connaissons intimement? Savez-vous, messieurs, que j'ai souvent fait concorder dans ma pensée la disparition lie Ferdinand avec celle de Blanche et de Léonore, et de mesdames de Signelay et Bellegarde, ainsi que celle de M. de Signelay lui-même.

— Mais n'est-ce pas dans l'espace de vingt-quatre

s que ces trois malheureux événements se sont accomplis? dit le banquier,

— Oui, répondit Annibal avec un regard sombre.

— Les femmes des deux marins, on peut conservi r encore l'espoir de les sauver: mais Lucile ! mais liauie! mais Leopold!

— Quoi, mon ami! s'écria madame Chivry, tu supposes....

— qu'ils ont péri !... Hélas ! quelle autre supposition est admissible ? Demande à M. de Ctiamey.

— Vous venez de chez madame Geofl'rin? demanda l-il.

— Oui, répondit la femme du banquier, je suis allée ?vec Caroline faire à la pauvre malade et à sa fille ma visite quotidienne. Elle m'a même dit qu'elle vous amendait, et elle a dit cela comme attendant votre visite avec une certaine impatience.

— En vérité! Je vais alors vous prier de m'excuse:.. . Est-ce que mademoiselle Amélie...

— Amélie va bien, rassurez-vous. La chère enfant aoune les preuves de sa grandeur d'âme dans

ces crises douloureuses : nous savons tous combien elle aime son frère ; eh bien, pour consoler sa mère, elle sait refouler en elle la douleur qui lui ronge le cœur. Elle parait confiante dans l'avenir... elle sourit presque, devant sa chère malade... Elle voit aussi ce que sourire Caroline et elle cherche à ramener l'espérance dans son cœur. C'est une femme, dans toute la délicate et consolante expression du titre que celte excellente Amélie... Elle est digne de vous, monsieur de Charuey.

Annibal était devenu d'une pâleur extrême. Il porta la main sur son cœur comme pour en comprimer les battements.

— Si vous aviez assisté comme moi à la scèue qui vient d'avuir lieu, reprit madame Chivry, vous eussiez senti votre cœur déborder. Tout à l'heure, chez madame Geofl'rin. Amélie, placée entre sa mère qui pleurait sou fils et Caroline qui pleurait celui qu'elle aime, Amélie leur prodiguait ses tendresses et ses consolalions avec une délicatesse exquise. Enfin, à force de

soins, d'attentions, de ruses, de déductions et de suppositions, elle parvint à ramener l'espoir dans ces deux cœurs brisés. Alors, mue par un mouvement bien naturel, ma fille, qui était assise près du lit d« madame Geofl'rin, se leva vivement et se jeta dans les bras de la malade en fondant en larmes et en s'écriant : Oui! oui! nous le reverrons! Il reviendrai Et, pendant ce temps, Amélie se jetait à mou cou en pleurant, elle aussi, la chère enfant, et en murmurant à mon oreille ces paroles déchirantes : Je ne crois pas à ce que je dis! Mon frère est mort, je ne le reverrai plus! El, quelques secondes après, elle retrouvait l'énergie nécessaire pour paraître confiante dans l'avenir. Voyez-vous, monsieur de Cbarney, continua madame Chivry avec une émotion qu'elle ne cherchait pas à cacher, j'aime Caroline, mon unique enfant, comme on aime quand on est mère, eh bien I à partir de cette heure, j'aime Amélie presque autant que ma fille.

— Je te comprends! dit M. Chivry qui avait les larmes aux yeux.

Annibal ne dit pas un mot. Seulement sa pâleur avait augmenté dans des proportions telles, qu'en le regardant madame Chivry poussa un cri d'effroi et que M. Chivry s'élança pour le soutenir et le forcer à s'asseoir.

— Oh! dit madame Chivry avec l'un de ces élans sublimes qui n'appartiennent qu'à la femme, ce chef, d'œuvre suprême de la création, comme vous l'aimez!

— Oui! dit Aunibal d'une voix brisée, je l'aime et je ne savais pas qu'on pouvait aimer ainsi!

En ce moment un coup léger fut frappé à la porte, et une femme de chambre entra discrètement.

— M .tdame, dit-elle à sa maîtresse, c'est un homme qui demande à parler à madame.

— Je ne reçois pas! dit madame Chiviy en faisant signé à la camériste de sortir.

— Mais, madame, reprit la femme d j chambre en in sislant, c'est l'homme qui est déjà venu hier sans rencontrer madame, celui qui a insisté si longtemps...

— Le fort de la halle? celai qui a sauvé ma hlle? s'écria madame Chivry.

— Oui, madame.

— Faites-entrer, alors.

Puis se tournant vers Annibal, tandis que ia camériste sortait vivement.

— Vous m'excuserez, poursuivit madame Chivry mais cet homme a sauvé Caroline en risquant sa vie, et je lui dois toute ma reconnaissance...

La porte se rouvrait, et Spartacus entra, roulant ses gros yeux, l'air intimidé, la démarche gênée, et glissant sur le parquet ciré avec ses gros souliers I clous. Cependant il y avait sur la physionomie du brave homme une telle expression de tristesse et de douloureuse mélancolie que sa tournure embarrassée ne provoqua aucun sourire.

— Pardon, excuse, citoyenne et la société, de vous déranger, balbutia-t-il, mais j'étais déjà venu b comme je voulais avoir celui de parler à la citoyen . qui est si bonne, je...

— Qu'aviez-vous à me dire, mon ami? demanda madame Chivry de l'air le plus engageant.

— C'est par rapport à Rosette...

— R isette? répéta madame Chivry en voyant Spartacus s'arrêter comme s'il ne pouvait continuer à parler.

— Oui, citoyenne... Rosetle... la belle écaillière.. mon épouse...

— C'est vrai! vous êtes marié I reprit mada me Ch vry ; je voulais aller assister à votre mariage, mai- des circonstances douloureuses...

— Rosette! dit brusquement M. Chivry, comme quelqu'un dont le souvenir s'éveille : mais... j'ai lu dansles

Bliil-TAPIN

journaux qu'une jeune femme de ce nom avait enlevée dans les circonstances les plus exlraordinares...

— Oui! dit Spartacus.

— C'est votre femme qui a été enlevée?

— Oui, citoyen I

— Votre femme! répéta madame Chivry. Mais com ment? mais par qui?

— Je vais vous dire, citoyenne, reprit Spartacus encouragé par l'intérêt dont il se voyait l'objet. D'ailleurs c'est pour vous dire tout que je suis venu hier et que je reviens aujourd'hui.

Alors Spartacus raconta dans son langage trivial, mais avec un accent qui partait du cœur et avec une expression de vérité saisissante, tous les événements qui étaient arrivés le jour de son mariage. Il n'omit rien... Il entra dans tous les détails.

— Et, ajouta-t-il en achevant, Cassebras me dit bien qu'il a son idée, j'ai bien la mienne aussi, mais je me suis dit : Les gens éduqués ça a quelquefois plus d'esprit que nous autres. La citoyenne est si bonne, qu'elle se mettra en quatre pour retrouver Rosette, puis elle a de belles connaissances, et peut-être bien qu'elle me donnera un bon conseil et comme qui en dirait un coup d'épaule...

Madame Chivry regardait son mari et Annibal.

— Comprenez-vous cela? dit-elle.

— Mais, dit M. Chivry, dans quel temps vivons-nous donc? On viole le sanctuaire des familles! On peut arracher un fils des bras de sa mère, des femmes des bras de leurs maris, sans que de telles monstruosités rencontrent un obstacle à s'accomplir!

— Que doit faire Spartacus pour retrouver sa femme? reprit madame Chivry.

— Il faut voir le ministre de la police ! dit le banquier.

— Il ne veut pas me recevoir! répondit Spartacus.

— Il le recevra, mon ami, car nous irons ensemble.

— Vrai? s'écria Spartacus.

— Oui! je te le promets. Fouché saura tout, s'il ne sait rien encore, ce qui m'étonnerait. Il verra à éclaicir ce mystère, a recueillir des indices... Il est impossible que de semblables attentats aient lieu à la face de la société entière et que les auteurs demeurent dans l'ombre.

Ur. nouveau petit coup frappé à la porte interrompit la conversation.

— Madame, dit la camériste en passant la tète par rentre-bâillement de la porte, c'est Mariette, la femme de chambre de madame Geoffrin, qui demande si M. de Charuey est ici.

— Oui, sans doute, M. de Charney est ici, vous le savez.

— C'est que madame GeofTrin prie monsieur de se rendre tout de suite auprès d'elle.

— Dites à Mariette que je la suisl dit vivement Annibal en prenant son chapeau.

— list-c'e qu'il serait arrivé quelque chose de nouveau chez madame Geoffrin depuis mon départ? dit avec inquiétude madame Chivry.

— Si cela était, je vous ferais prévenir immédiatement, madame.

I i annibal, prenant congé du banquier et de sa l inça hors du salon en adressant uu geste d'amicale commisération au pauvre Spartacus.

Page 1