LA CONFIDENCE
Gi ce aux soins éclairés de Corvisart, madame Geoffriu v,it pu triompher de la maladie dont la cause, le 'i 'il'1 l m oie, était l'objet d'activés recherurées raines jusqu'alors.
Madame Geoffrin était sauvée, mais le poison absorbé avait fait de terribles ravages dans l'organisme de la pauvre fenme. Ces quelques jours de souffrances, ces quelques heures passées dans une lutte effrayante entre la vie et la mort, avaient affaibli la malade.
Le docteur, bien que satisfait de l'état de convalescence succédant à l'état aigu de l'affection, avait formellement défendu toute fatigue, et madame Geoffrin n'avait pu encore se lever.
Son visage, si jeune encore quelques jours auparavant, portait les traces des douleurs physiques et de? affections morales : la malheureuse femme avait eu doublement à souffrir, et, des deux douleurs qui l'assaillaient, la mère eût consenti à endurer le double des tortures physiques, si son fils eût été là, près d'elle, à lui prodiguer ses soins.
Il avait fallu user des plus grandes précautions pour apprendre à madame Geoffrin la disparition de Ferdinand. Dès qu'elle put parler, elle avait demandé ses enfants, et ne voyant qu'Amélie, elle avait insisté pour qu'on fît venir Ferdinand.
On lui avait répondu d'abord que Ferdinand était sorti, puis qu'il était en voyage; puis il avait fallu céder à ses instances, lui apprendre la vérùé, car un moment, elle avait cru que son fils était mort, tué en duel.
Depuis l'instant où elle avait eu connaissance de la vérité, les angoisses de la mère avaient relardé la guérison de la femme. Et cependant un ange de bonté et de consolation veillait au chevet de madame Geoffrin : cet ange c'était Amélie, sa fille, Amélie qui avait voulu veiller seule sa mère et qui seule avait suffi pour l'entourer desoins délicats et incessants.
En sentant redoubler sa tendresse pour sa fille, madame Geoffrin avait senti augmenter encore la douleur qui déchirait son cœur, car le dévouement que témoignait Amélie lui faisait penser au dévouement qu'eût déployé Ferdinand.
Quand Mariette, revenue, annonça l'arrivée de M. de Charney, Amélie était auprès de sa mère et s'occupait à procéder aux derniers arrangements de la toilette de sa chère malade. Madame Geoffrin avait voulu se faire habiller pour recevoir Annibal, c'est-à-dire que sa fille l'avait parée de sou mieux en l'entourant de flots de mousseline et de dentelles.
— Fais entrer! dit madame Geoffriu ens'étayantsur ses oreillers.
Amélie courut ouvrir la porte; Annibal attendait sur le seuil.
— Je ne sais ce qu'a ma mère, ce qu'elle vous veut, dit rapidement la jeune fille à voix très basse, mais elle vous a demandé vingt fois au moins depuis ce matin.
Annibal adressa un geste d'intelligence à Amélie et, s'avançant dans la chambre, il alla prendre la main de la malade, qu'il porta à ses lèvres avec une expression de respectueuse tendresse.
— Mou enfant! dit la malade à sa fille, puisque M. de Charuey est là près de moi et que je me sens aussi bien que possible, tu peux te retirer dans ta chambre et prendre quelques Instants de repos. M. de Charuey t'excusera, n'est-ce cas'
Annibal s'empressa de faire uu signe d'assentiment.
— Tu dois être fatiguée, pauvre chère fi. le! conli uua la malade, tu passes toutes les nuits; va donc le repo 6r UD peu, ma chère garde-malade I... tu dois avoir confiance daus ton remplaçant!
— Ohl certes! dit Amélie.
— Alors, va vile... < nilua^e-moi, donne ta main a
U.dei ii'iir.v, et va, moneafanll... Songe, hélaslqu» je n'ai plus >iue loi!
— Ma mère! s'écria Amélie avec des sanglots.
— Madame ! dit vivement Annibal.
— Oui, oui, j'ai tort de douter de la bonté de la Providence! reprit la malade; je reverrai mon Ferdinand... Va, ma tille, va mon enfant!
Et, embrassant encore Amélie, madame Geoffrin la poussa doucement, tendrement: Amélie donna sa main à baisera Charney, puis elle quitta la chambre.
— Quel ange consolateur que cette enfant! dit madame Geoffrin en s'essuyant les yeux humides de larmes.
Et avant qu'Annibal pût lui répondre ;
— Veuillez fermer la porte de la chambre, dit-elle. Le jeune homme s'empressa d'obéir.
— Asseyez-vous là, maintenant, près de moi, continua la malade.
Charney prit un siège et se prépara à s'asseoir, le dos tourné à la fenêtre.
— Non. dit vivement madame Geoffrin; pas ainsi, de l'autre côté, mettez-vous en pleine lumière... c'est cela! que je puisse bien voir votre visage.
— Mon Dieu! chère madame, dit Annibal en souriant tristement, vous avez l'air d'un juge en face d'un accusé,
— Peut-être! murmura madame Geoffrin.
Puis, après un silence :
— Répondez-moi! dit-elle. Aimez-vous toujours ma lille?
— Si j'aime mademoiselle Amélie? s'écria de Charney dont le visage s'empourpra et dont l'expression de physionomie décela une émotion intérieure des plus vives.
— C'est bien! je vois que vous l'aimez, dit madame Geoffrin.
— Aviez-vous pu douter de mon amour?
— Non pas de votre amour, peut-être...
— De moi alors ?
Madame G frin ne répondit pas: ses regards, empreints d'une expression indéfinissable, errèrent dans là chambre, autour d'elle, puis revinrent se reposer sur le jeune homme. Annibal avait pâli légèrement.
— Vous ave/, douté de moi'? reprit-il.
Madame Geoffrin ne répondit pas encore, et un silence assez Uong suivi! cet étrange début de conversation : ce silence, en se prolongeant, devenait pénible pour les deux interlocuteurs. La malade le comprit; aussi, faisant un effort en tendant la main à Annibal .
— Promettez-moi que vous me pardonnerez! dit-elle. Annibal la regarda avec étoimement.
— Vous pardonner?... reprit-il; je ne vous comprends pas, madame. Que puis-je donc avoir à vous pardonner?
— Vous le saurez ensuite, mais promettez d'abord !
— Oh ! dit Annibal en souriant, vous savez bien qu'une mère n'a jamais rien à se faire pardonner par son enfant, et ne m'avez-vous pas dit que je serais votre fils, moi qui, hélas! ignore ce que sont les tendresses d'une mère !
— Bien! je reçois votre parole et j'en promis acte, comme dit Raguideau. Écoutez-moi, maintenant, mon cher monsieur de Charney, je vais vous donner la plus grande preuve d'estime qu'une femme dans ma position puisse donner à un homme.
— Je vous écoute, -madame, dit respectueusement Annibal.
— Monsieur de Charney, commença madame Geoffrin avec un ton très net et très décidé, on vous a calomnié' près de moi, et je veux vous mettre à même « l . - réfuter ces calomnies, cela vous convient-il'.'
Annibal tressaillit brusquement, comme s'il eût été piqué par un serpent.
— Que vous a-ton dit, madame? demanda-t-il. Madame Geoffrin appuya ses mains croisées sur le bord
de son lit, pour être à même de regarder de plus près son interlocuteur.
— On m'a dit, reprit-elle avec une émotion qu'elle ne cherchait pas à contenir, on m'a dit... que MM. île Char-
ney père et fils étaient bien réellement morts dans un naufrage...
— Après? demanda Annibal.
— On m'a dit... que ce nom... vous n'aviez pas même le droit de le porter....
— Ensuite, madame? dit Charney impassible, continuez, je vous le demande en grâce! Je dois tout savoir!
— On m'a affirmé... que les papiers que vous m'avez communiqués devaient être...
— Devaient être faux, dites le mot! madame, dit Charney en voyant son interlocutrice s'arrêter et hésiter à continuer.
— On m'a dit cela, je l'avoue !
— Qu'y a-t-il encore?
Charney était devenu très pâle en écoutant madame Geoffrin, mais une froide résolution se lisait sur sa physionomie, et le calme qu'il affectait avait quelque chose d'effrayant.
— Continuez, je vous en supplie, reprit-il en voyant la malade hésiter encore. Songez que mon honneur esl en cause et que -vous n'avez plus le droit de renoncera formuler 1'; usation, car il faut que je me jusl ni. ■ !
— Eh bien, reprit madame Geoffrin d'une voix brisée par l'émotion et en courbant la tête, ce qu'on m'a dit encore est horrible.
— Parlez, madame!
— On m'a dit... Ob ! vous me pardonnerez, n'est-ce pas .' car tout cela n'est pas vrai...
— Que vous a-t-oii dit?
— Que. devant épouser ma fille, vous aviez eu intérêt à me faire hériter des Courmont, et que, ci i héritage acquis, i»H' aviez eu intérêt encore à ce qu'Amélie devint mon unique héritière...
Charnej s'était levé avec un geste tellement violent, qu'il faillit renverser sa chaise.
— Annibal, dii ma dame Geoffrin en joignant les mains... oh! ce n'est pas vrai... Parlez... Mais excusez-moi, je suis une pauvre femme... seule ave,' deux enfants qu'elle adore, sur le bonheur desquels "II'' doit veiller™ Mon fils m'a été ravi... ma fille... mon Amélie... mon devoir est d'assurer son bonheur...
M. de Charney s'était assis de nouveau, et paraiss ii1 parfaitement maître de lui-même.
— Madame, dit-il d'une voix altérée, je vous remercie de m'avoir parlé comme vous venez de ),■ faire. Quelque outrageant que soii le doute que VOUS manifestez, en m" faisant part de <•,• doute, vous prouvez eni ore 4110 vous avez pour moi une partie de l'estime que je mérite tout entière.
— Annibal, monsieur de Charney... dit madame Geoffrin.
Le jeune bornme l'interrompit respectueusement du geste. 11 porta la main sur sa poitrine et demeura un moment le front courbé, comme absorbé pardes pensées pénibles. Puis après un court silence, qui parut un si à la malade, il releva la tête.
— Vous avez parlé, dit-il, maintenant je vais vous 1 pondre.
l'accusé.
Madame Geoffrin se pencha encore en avant avec un • anxiété poignante :
— Je vous écoute, murmura-t-elle.
— Madame, commença Annibal, je ne vous dama ml rai pas le nom de l'homme qui vous a fait ees confidi ■.. ces, car cet homme, si je le connaissais jamais, je sei obligé de le tuer sans miséricorde.
— Annibal!...
— Faites que ce nom je l'ignore toujours, madame; car. je dois le dire, celui qui vous a parlé ainsi esl votre ami.
BI-BI-a'-APIN
Madame Geoffrin regarda le jeune homme avec une expression d'étonnement manifeste.
Oui, reprit Annibal, cet homme es1 votre ami, je le reconnais.
En prononçant ces mots, le jeune homuio lit un geste comme pour se 1<>\ er.
— Annibal, dit vivement madame Géoflrin, mettezyous .1 la place d'une pauvre mère désolée comme je le suis. Songez, mon ami. que ma 911e est la moitié de mon 1 1-. ■ or; songez encore une fais que je suis seul.' au monde pour veiller sur mes enfants, qu'en mourant, mon mari m'a légué ce pieux héritage du bonheur d'Amélie et de Ferdinand; songez que je vous connais depuis une année seulement, que, durant nette année j'ai , bé :i même, il est vrai, d'apprécier vos excellentes qualités, de vous aimer, de vous désirer pour fils... Mais supposez qu'au moment d'unir votre entant chérir, votre fille, l'amour de toute votre existence, supposez qu'on \ ienne vous dire que celui auquel vous allez confier son bonheur, que celui que vous avez cru longtemps un honnête homme vous a trompé, qu'il est un infâme, supposez cela, Annibal, et dites-moi, si vous étiez femme et mère, qu'eussiez-vous fait? Oh! répondez-moi franchement.
— Ce que vous avez fait vous-même, madame, répondit M. de.Charney.
Un silence assez long suivit cette réponse prononcée d'une voix émue, mais assurée. Enfin Annibal releva la tête, et reportant son regard sur madame Geoffrin qui, elle, le dévorait des yeux :
— Pour réponse aux premières accusations, dit-il, je n'ai qu'à en appeler aux actes et aux pièces toutes relatives à ma famille, et que j'ai remises à maître Raguideau votre notaire.
— Maître Raguideau, je l'avoue, trouve toutes ces pièces en ordre.
— Cela ne suffit pas, madame ; il faut que maître Ragnideau écrive à Beyrouth.
— 11 le fera si vous l'exigez.
— Reste une autre accusation, reprit Annibal, la plus grave de toutes et la plus adroitement portée cependant, ear il est difficile de la combattre, si, pair un malheur que je ne veux même pas prévoir, Ferdinand venait à mourir avant sa sœur, elle hériterait de lui et le mari d'Amélie profiterait évidemment de cet héritage. Donc ce mari pourrait être accusé puisqu'il profiterait. Eh bien, il est une façon bien simple et bien naturelle de raire taire s suppositions si indignement déshonorantes.
— Je jure de ne devenir l'époux de mademoiselle votre fille que si votre fils peut assister au mariage ?
Puis se levant avec un geste d'une majesté remarquable :
Madame, continua M. de Charney, le mariage projeté entre mademoiselle Amélie et moi est donc rompu à partir de cette heure. Agissons comme si aucune parole n'avait été échangée entre nous! considérons-nous
eomi ntièrement dégagés, entièrement libres. Je
m. us prie de m'accorder vingt jours cependant avant d'engager la main de votre fille à un autre...
— Annibal!... dit madame Geoffrin... Que signifie... Pourriez vous supposer...
Rien d'offensant i r vous, madame. Laissez-moi
continuer : je vous supplie de m'accorder vingt jours, i dura lit ces vingt .jours de ne m 'adresser aucune question sur ce que je fais ou ne fais pas, de ne pas ci v a
tout Ce qu'on pourra 011 pourrait wu due de moi ou
but moi, d'attendre enfin pour méjuger... Dans vingt
j'aurai l'I eur de \ enir \ eus demander la main
de maden ille Amélie, et alors vous me donnera:
votre réponse...
- Pourquoi ces Vingt JOUI
il le faut , madame.
— Mais...
— .T.' vous supplie de ne pus insister. Madame Geoffrin réfléchit quelques instante :
— Vingt jours, soit! dit-elle enfin. Mais est-ce que, durant ces vingtjours, je ne vous verrai pas?
— Non ! madame !
— Cependant...
— Madame, songez à L'i usation terrible que vous
venez de lancer contre moi, dit Annibal avec l'accent ferme d'un homme qui vient de prendre une résolution inébranlable. A mon tour, je vous dirai : mettez-vous à ma place! Puis-je revenir dans cette maison où je sais que l'on doute de moi, sans apport r les preuves convaincantes qui doivent écraser la Calomnie. Si nos rt étaient intervertis, agiriez-vous autrement que je le lais ?
— Non! dit madame Geoffrin, e1 j'avoue que je ne saurais vous blâmer; mais mon cœur souffre, Annibal, car je ne vous crois pas coupable; non, je ne le crois pas, je vous le jure... S'il ne s'agissait que de moi, je repousserais ces calomnies sans même •vouloir les combattre... Il s'agit île ma fille, mon ami. je lui dois, à elle qui va mettre son honneur en garde sous le vôtre, de ne pas laisser planer sur cet honneur l'ombre d'un soupçon. Vous me comprenez, n'est-ce pa- ?
— Oui, madame! dit Annibal. Donc, vous m'accordez l vingtjours?
— Vingt-cinq, si vous le jugez nécessaire.
— Vingt me suffiront. Nous sommes le 4 brumaire : le 24 je reviendrai frapper à votre porte.
— Mais Amélie?... dit madame Geoffrin. Que lui diraije pour justifier, votre absence ?
— La vérité !
— La vérité ! mais c'est impossible. Annibal ! lui dire la vérité, c'est lui avouer que moi, sa mère, j'ai pu avoir un doute sur l'homme qu'elle aime, car elle vous aime !
— Quoi ! s'écria Annibal avec un élan de joie, elle ne sait donc pas...
— Rien de ce que je viens de vous dire.
Le jeune homme porta la main sur son cœur.
— Ah! dit-il avec un accent ému, vous m'avez fait bien mal, madame; j'ai souffert cruellement tout à l'heure en vous écoutant, maintenant la souffrance s'efface ! Amélie n'a pas doute de moi !
Il y avait tant de simplicité, tant de noblesse) tant d'amour dans l'accent avec lequel Annibal avait prononcé ces paroles, que madame Geoffrin ne put retenir ses larmes. Entraînée par son excellent-cœur, elle tendit les mains vers le jeune homme.
M. de Charney se recula respectueusement:
— Jusqu'au £4 brumaire, dit-il, je suis un étrangerpour vous.
— Mais Amélie.' que lui dirai-jeî
— Que j'ai dû m'absenter... i n voyage... je trow erai un prétexte...
— Annibal ! ne me quittez pas ainsi '■
— U le faut, madame; mais an vous quittant, je vous dirai : à bientôt ! oui. a bientôt ! car ma \ ie. mon »me, mon amour, je laisse tout ici... sous votre garde... et c'est à m: mère que je viendrai redemande! ce dopât !
Puis, avant que madame Geoffrin eût pu prononcer une parole pour le rappeler, ni même tenter un mouvenieui pour le retenir, Annibal s «tari glissé hors de lachami,iv, passant par le petit cabinet de toilette pour gagner plu rapidement Le palier.
Une fois dans l'escalier, il descendit \ h emontt les marches S DIS s'arrêter. sans tourner 1 . i, ... et il atteignit la
rue. comme un homi [ui a hàtc de fuir.
Madame l.eolll tll était de lue nie,' seule, eu proie a MX l'e-
Qexions les plus pénibles.
— Rc\ iondra-l-d Ne demandait -elle. Oh ! s'il ne re\ .niait pas ! si on m'axait djt ^ in... si celui que Cor\ isart m i amené ne m'a pas trompée.. Vniélio mourrait !...Mafliiel... mou [ils !... Oh '. qu'aurais ia doue (ait pour que le Ciel
me frappât aussi cruellement, pour être aussi malheureuse !...