‹ Le tambour de la 32e demi-brigadeChapitre 174 sur 220 · LA POUTRE · texte numérisé non relu

LA POUTRE

Thomas, prenant son compagnon parle bras, l'entraîna rapidement. Le fort de la halle, sa hache à la main, obéit sans opposer la moindre résistance.

Un nouveau changement à vue s'était opéré sur le carrefour. Tous les hommes, tout à l'heure occupés au travail, avaient disparu comme par enchantement: un silence absolu avait succédé au bruit, et la route, laissée libre, était complètement déserte.

Thomas franchit la haie placée entre la barrière de la route de Montgeron et celle de la route de Corbeil ; Cassebras le suivit. Le fort de la halle paraissait obéir à une résolution que rien ne pouvait désormais ébranler.

Cette partie du carrefour était à demi obstruée par des amas de pierres, de terre remuée fraîchement et de branches d'arbres coupées; il n'y avait de libre autour de la pyramide que la voie d'une voiture : cette partie du chemin respectée reliait la barrière de Montgeron à celle de Lieusaint.

Thomas et son compagnon avaient atteint la haie partant de cette barrière : ils la suivirent, mais en demeurant en dehors ; après quelques pas, Thomas s'arrêta.

— Vois ce pieu à tête rouge enfoncé au pied de la haie, dit-il, c'est là que commence l'abîme que j'ai fait creuser sous la route ; là-bas, un second pieu indique la fin.

Tous deux étaient debout près de la haie qui leur montait à la hauteur du menton ; de l'autre côté était la route de Lieusaint, celle que devait suivre la voiture attendue, la route minée, ainsi que l'avait déclaré Thomas.

En face d'eux, sur le bord gauche de la route, la rétrécissant et s'étendant sur toute la longueur de l'espace contenu entre les deux pieux à tête rouge, se trouvait un énorme amas de terre, de branches, de feuillages, de cailloux, disposé comme ont l'habitude de le faire les ouvriers travaillant aux réparations de route.

Au reste, rien dans le carrefour ne décelait autre chose que ib's travaux entrepris. Les routes obstruées l'étaient comme le sont 1rs chemins en réparation, et il était évident que des voyageurs de passage ne pouvaient soupçonner l'ombre d'un guet-apens dans cet amas de terre, de pierres el de brandies.

Tu as remarqué la distance qui sépare ces deux pieux? continua Thomas en s adressant à son compagnon. < Mu. ihi i assebras.

— Maintenant compte cinq pas à partir de l'endroit où tu es en longeant la haie.

Cassebras obéit.

1 mq ! dit-il en s'arrêtant.

Thomas se baissa, se mit & genoux et écarta avec précaution le pied de la haie.

Creuse ici doucement a\ ee h hardie, ilit-il. I tssebiai se baissa a gon tour et lit ce que lui comman-

dait Thomas. 11 écarta avec précaution la terre à l'endroit indiqué ; après un court travail, le fer de la hache rencontra un obstacle solide.

C'est là qu'il faudra frapper! dit Thomas; quand la voiture se sera arrêtée, pour que ceux qu'elle contient puissent acquitter la taxe, elle s'avancera au pas, car le receveur l'aura recommandé au cocher à cause de l'état de réparation des routes. Quand les chevaux se seront engagés là, qu'ils auront franchi la hauteur du premier pieu à tête rouge, un coup de sifflet retentira : alors tu donneras un coup de hache sur cette tête de poutre, puis, te baissant rapidement, tu saisiras cet anneau de fer que tu dois sentii', là, à coté de la poutre, et tu tireras à toi. Concentre tes forces, Cassebras, car tu auras besoin de toute la puissance de tes muscles pour réussir.

— Et alors, dit le colosse, la terre s'effrondera?

— Oui ; ton coup de hache aura détruit l'un des a?esboutants établissons la galerie souterraine, et cet anneau de fer est fixé à une poutre qui est la clef de voûte. Oh! tout est merveilleusement combiné !... Si tu peux me répondre de ta force, je te réponds, moi, du succès.

— Je te réponds de moi ! dit Cassebras avec un accent d'une énergie sauvage.

— Alors tu es décidé !

— Le moment venu, tu ne reculeras pas.

— Non !

— Écoute! je te jure sur mon sang et ma vie que si tu m'obéis sans restriction, cette nuit même tu sauras où est Rosette ; mais je te jure aussi que, si la voiture qui vient, franchit cet endroit pour continuer sa route, Rosette subira toutes les tortures de l'enfer, et ma mort même ne pourrait la délivrer. Maintenant je te laisse. Songe à mes recommandations!... Attends, pour frapper, que les chevaux aient franchi le premier pieu, puis, en entendant mon coup de sifflet, frappe et tire! Si ton coup de hache est vigoureux, peut-être sera-t-il suffisant, c'est pourquoi il faut, pour le donner, attendre que la voiture soit engagée afin qu'aucune chance de salut ne puisse exister pour elle. Tu m'as entendu, tu m'as compris... Vois! les lanternes se rapprochent, tu n'auras pas longtemps à attendre.

Thomas, accompagnant ces paroles d'un geste impérieux, lit un mouvement comme pour s'éloigner, mais, revenant vers Cassebras :

— Le carrefour est cerné, ajouta-t-il, tu ne saurais échapper, donc, n'aie pas la pensée de me trahir; d'ailleurs, songe à Rosette : dans deux heures tu seras près d'elle, ou vous serez séparés à jamais!

Et Thomas, tournant rapidement sur lui-même, courut vers la cabane du percepteur. Le malheureux employé étaittoujours garrotté. Pick el Roquefort veillaient sur lui.

— Chacun a votre poste! leur dit Thomas en rentrant. Toi, Roquefort, avec Beau-François; toi, Pick, avec le Borgne-de-.Iouy. Allez! Je me charge du receveur.

Les deux hommes s'élancèrent hors de la cabane. Thomas avait pris un pistolet à doux coups de la main gauche; de la droite il trancha, a l'aide d'un couteau, les liens qui retenaient captif le percepteur de la taxe.

— Un geste équivoque, et tu es mort! dit-il, tu as compris?... Maintenant te voici libre... lève-toi et sors.

L'employé, tremblant et terrifié, obéit comme eût pu le faire une machine intelligent.' : il franchit le seuil de la cabane. Thomas était sur ses pas, le tenant au bout du canon de son pistolet.

— Mets-toi à l'endroit où tu as l'habitude de te mettre pour percevoir le droit alors que passe une \ olture, dit-il.

L'employé obéit encore, sans oser prononcer une parole. Quand il fut placé près de la barrière ouverte :

— La \ olture vient, poursuivit Thomas ; tu vas recevoir le prix du passage comme de coutume; si les voyageurs te parlent, tu ne leur répondras pas... seulement tu t'adresseras au cocher et tu lui ordonneras d'aller au pas, à cause île l'état de réparation ries routes. Tu as bien compris .'

BIRI-TAPIN

Paritz! parlez! cria madame Gervais au omble de l'exaspération. (Page 206.)

— Oui, balbutia le malheureux qui se sentait plus mort ! que vif.

— Ne bouge pas de la place que tu occupes; demeure là immobile, mais absolument immobile. Je vais m'éloigner à reculons en te tenant toujours au bout de mes pistolets. Si tu ne m'obéis pas de point en point quand la voiture arrivera, tu es mort!

— J'obéirai! balbutia encore le percepteur.

La lumière que Thomas avait signalée sur la route, dans la direction de Montgeron, avançait rapidement vers le carrefour. On entendait distinctenîent le bruit du galop des chevaux et le lourd roulement du véhicule.

Thomas adressa un geste impérieux au percepteur; puis, le pistolet abaissé à la hauteur du pauvre homme, il Recula lentement jusqu'à ee qu'il se lut dissimulé entièrement dans l'ombre de la cabane, derrière laquelle il s'arrêta. Quinze à vingt pas le séparaient à peine de celui qu'il menaçait.

Un silence profond régnait dans le carrefour, silence que^ troublait seul le bruit de la voiture courant rapidement vers la pyramide.

Quelque* secoiMUs «'écoulèrent, secondes qui parurent

de longs siècles d'angoisses effrayantes au malheureux percepteur. Le bruit devenait plus fort; la nuit était plus sombre; des nuages voilaient le reflet brillant des astres.

Dans les ténèbres on put apercevoir bientôt, cependant, l'ombre des chevaux projetée en avant sur la route par la lumière des lanternes. La voiture paraissait, à mesure qu'elle approchait, ralentir son allure.

Cette voiture était une grande berline de voyage, attelée de deuxchevau:. vigoureux, que conduisait un cocher grimpé sur son siège élevé. C'était bien le véhicule que nous avons vu venir stationner sur le quai des Lunettes.

Thomas avança doucement la tête, et, sans perdre de vue le percepteur, il lança un rapide regard sur la voiture. On ne pouvait rien voir 'de ce qui se passait à l'intérieur, mais il était facile de distinguer deux hommes placés sur le siège.

— C'est bien cela, murmura Thomas, Rossignolet est près du cocher. Enfin, le moment du triomphe est donc venu!

La voiture atteignait presque à la hauteur de la première barrière, celle devant laquelle se tenait le percepteur des taxes. Celui-ci fit un pas en avant en élevant la

BIIH-TAPIN

bras comme pour ordonner au cocher d'arrêter; mais il ne pnt achever son mouvement. Un cri de détresse déchira les airs, une masse noire jaillit du faîte de la voi ture, Le percepteur poussa un hurlement de douleur et tomba renversé : c'était le cocher qui venait d'être précipité du haut de son siège.

En même temps un claquementsonore retentit ; l'homme demeuré seul sur le siège Be tenait debout lançant les chevaux au galop. Les animaux, hennissant de douleur sous la grêle de coups qui pleurait si inopinément sur eux, se ruèrent avec un élan furieux.

La voiture passa comme une flèche, Rengageant dans l'endroit de la route detrieruTé Hftfé.

Un coup de Sifflet aigu traversa l'esp»ee. Au même instant, un bruit effrayant retentit, la tefreparirt trembler. La voiture atteignait l'entrée de la route de I.ieusaint. Les chevaux, lancés à fond de train, bondissaient, quand tout à coup le terrain parut s'abîmer sous eux. Ils disparurent : un gouffre, s'ouvrant spontanément, engloutissait chevaux, voiture et voyageurs.

Un nuage je poussière s'éleva, des er}s déchii éclatèrent pour s'éteindre presque aussitôt. Une ombré' passa un moment, rapide Comme celle d'un corps qui eût été lancé par une force irrésistible et disparut derrière la haie.

Un clapotement sourd, sinistre, des craquements secs, des froissements de branchages se firent entendre à la fois, se mêlant pour former un tumulte indescriptible.

Voiture, chevaux, voyageurs, tout avait disparu, tout s'était abîmé, et, au moment où les chevaux enfonçaient, où la voiture reniait dans l'abîme, l'énorme amas de terre, de pierres et de branchages établi sur la route roulait sur la voiture, et, eomblantle gouffre, effaçait jusqu'aux traces de l'événement.

Il était bien impossible qu'aucun do ceux qui venaient d'être engloutis pût revoir la lumière...

Page 1