I.A PYRA.MIDB
Cassebras avait suivi Thomas sans la moindre hésitation; tous deux franchirent le lusse qui bordait le carrefour, et, suivant l'une des haies, ils se dirigèrent vers la cabane du receveur des taxes.
Thomas avait recommandé à son compagnon le plus profond silence; ils marchaient sans faire le plus léger bruit, et bientôt ils atteignirent la muraille de planches de la cabane sans avoii éveillé l'attention du receveur, car personne ne se montra.
Thomas se pencha vers Cassebras.
— Cache-toi derrière la haie, lui dit-il à voix basse. Dis-
simule-toi de façon à ce qu'on ne puisse te voir en sortant de la cabane.
Il n'achevait pas, qu'un cliant monotone retentit de l'autre côté de la pyramide, sur la route de Lieusaint; puis le chant fut interrompu, et une voix enrouée se mit à crier :
— Ohé ! la barrière. Est-ce qu'on ne passe pas, cette nuit?
— Attends, attends, on y va! répondit une autre voix partant de l'intérieur de la cahute.
— Dépèche-toi, l'ancien, je suis pressé.
— Me voilà, te dis-je; une minute.
— Que l'on ne te voie pas, murmura Thomas à l'oreille de Cassebras. Pas un mot, pas un geste; attends!
La porte de la cabane s'ouvrait et un homme de haute taille, d'apparence vigoureuse, apparut surla petite place entourant la pyramide. Cet homme, qui paraissait être dans toute la vigueur de l'âge, portait un uniforme dans lequel le côté civil se disputait avec le côté militaire.
Une veste marron à collet et à parements verts, une culotte marron, un tricorne orné delà cocarde nationale, un sabre d'infanterie retenu par une buffleterie jaune passée en bandoulière formaient l'ensemble. L'homme tenait à la main un fusil de munition.
— Pourquoi donc que tu fermes ta barrière? C'est bon pour les voitures, criait la voix partant de la route de Lieusaint. Je suis à pied, moi, et j'ai rien à payer!
— Possible ! possible ! murmura le percepteur en s'avançant, mais si je laissais mes barrières ouvertes la nuit, les voitures fileraient quand je dors, et la nation serait filoutée proprement.
— Ah ouich! la nation! on sait ce qu'elle en touche de la taxe. C'est pour vexer le pauvre monde et engraisser un tas de freluquets...
— C'est pourtant pas moi qu'elle engraisse ! dit en riant le percepteur, qui était sinon maigre dans l'acception maladive du mot, du moins fort sec.
— Allons, ouvres-tu ?
— On y va! Attends un peu : faut bien que je choisisse mes clefs. J'étais tout endormi, moi...
— Apprête tes cordes ! dit Thomas à l'oreille de Cassebras.
Le colosse fit un signe affirmatif. Le receveur continuait sa marche, tenant ses clefs à la main. En ce moment, une troisième voix retentit tout à coup sur la route de Corbeil:
— La porte! criait-on. Eh! percepteur! ouvre-moi donc un brin !
Le percepteur, interpellé si brusquement, s'arrêta et regarda : un homme portant un pesant fardeau sur ses épaules venait de surgir de la forêt et attendait, appuyé contre la balustrade de la barrière.
— Attention ! dit Thomas toujours à voix extrêmement basse ; à mon signal, tu te baisseras et tu te glisseras sous la haie ; là, par ce trou qui est pratiqué à tes pieds ! Quand je te dirai ; Va ! tu t'élanceras d'un seul bond sur le percepteur, tu le garotteras. Prends garde seulement à son fusil.
Un grognement sourd répondit seul à Thomas,
— Il faut le prendre vivant, il ne faut même pas qu'il goit blessé, poursuivit Thomas.
Les deux voyageurs, placés aux deux barrières différentes, continuaient à réclamer passage avec des appels énergiques.
— Tu es venu le second, tu attendras! dit le percepteur à l'homme au lourd fardeau.
Et reprenant sa marche, il atteignit la barrière de la route de Lieusaint dont il fit jouer la serrure. La barrière ouverte, un homme s'avança dans l'obscurité.
— Merci ! drUl à l'employé, maintenant tu peux aller ouvrir au camarade.
Le receveur de la taxe referma sa porte et se dirigea vers celle de la route de Corbeil. Le voyageur venant de Lieusaint avait franchi le seuil de la barrière et marchait
à la suite de l'employé, Celui-ci, tenant son fusil de i* main gauche, et ses clefs de la main droite, s'avança ver» la barrière de la route de Corbeil. j
L'homme au fardeau pesant attendait philosophiquement, toujours appuyé sur l'extrémité de la balustrade. L'employé ouvrit la barrière, l'homme s'avança pour passer, mais sans doute il fit un faux pas, sans doute son pied rencontra une pierre qui fit dévier son centre de gravité, car il trébucha comme quelqu'un qui perd l'équilibre.
Le percepteur fit un mouvement pour le retenir, mail le poids de la charge que portait le voyageur l'entraîna avec lui dans sa chute.
— Va! dit-il d'une voix brusque.
Trois hommes venaient de surgir autour des deux hommes renversés. Le receveur voulut faire un mouvement pour se relever, mais des mains de fer le clouèrent sur le sol. Son fusil et son sabre lui étaient arrachés, et en même temps, il sentait des cordes fines et solides entourer ses chevilles et serrer ses poignets.
— Faut-il le bâillonner? dit une voix.
— Inutile! répondit-on; s'il pousse un cri, tu l'étrangle» ras. Maintenant emporte-le, veillez-le tous trois dans la cabane : vous me répondez de lui. Allez!
L'un des trois hommes se baissa, prit le corps du receveur dans ses bras et l'enleva aussi facilement que s'il se fût agi d'une botte de paille ; puis, il se dirigea avec son fardeau vers la cabane dans l'intérieur de laquelle brillait la lueur d'une petite lampe. Les deux autres le suivirent.
Tout cela s'était accompli avec une rapidité telle qu'à peine la scène avait-elle duré l'espace d'une seule minute.
Le percepteur n'avait pu tenter un seul geste pour se défendre. 11 avait été garrotté avant d'avoir eu conscience de ce qui se passait.
Il avait voulu pousser un cri, mais des doigts d'acier s'étaient posés sur sa gorge et avaient étouffé le son avant qu'il en jaillit.
Demeuré seul, Thomas lança autour de lui un rapide coup d'œil. Le carrefour était absolument désert. Alors, tirant de sa poche un mince sifflet d'or, il le porta à ses lèvres et en tira brusquement un son clair, aigu, accompagné d'une série de modulations bizarres et stridentes. Remettant le sifflet dans sa poche, il demeura immobile et il attendit.
L'attente ne fut pas longue : presque au même instant et à la fois, des quatre parties de la forêt divisée par quatre routes, surgirent des ombres qui, passant rapides comme dans un cauchemar, par-dessus les haies et les barrières, enveloppèrent le pied de la pyramide. Plus de cinquante hommes étaient là tous immobiles, tous vêtus d'un costume sombre, presque uniforme pour la coupe et la nuance.
Tous étaient masqués.
Deux s'avancèrent vers Thomas, comme pour aller aux ordres : c'étaient évidemment deux chefs.
Thomas désigna successivement du geste la barrière ouvrant sur la route de Brie-Comte-Robert et celle établie en face la route de Lieusaint :
—Encombre ce côté de la place, autour de la pyramide, que le passage soit impraticable ! dit-il en s'adressant à l'un des deux hommes. Ne laisse la route libre que pour la voie d'une voiture de l'autre côté, une seule communication entre la barrière de Montgeron et celle de Lieusaint, ici, à droite. Tu boucheras également l'accès de la route de Corbeil, que la voiture, une fois engagée, ne puisse tourner et qu'elle soit absolument obligée de continuer sa route. Tu m'as entendu, Paille-de-Fer? tu m'as compris ?
— Parfaitement ! répondit l'oncle de la Cagnotte. Et se tournant vers ses hommes :
— Coupez des branches et des taillis! ordonna-t-il. En avant!
Une vingtaine d'hommes s'élancèrent à sa suite. Tou«
l!l lil-TAPIN
. avaient, dos haches et des pioches. Thomas se tourna 'vers le second personnage qui attendait.
— Viens! lui dit-il.
Il se dirigea avec son compagnon vers là barrière qui fermait la route de Lieusaint. Un coup de hache ouvrit cette barrière. Tous deux s'engagèrent sur la route, Thomas s'arrêta et parut examiner Mitentivemeni le sol.
— Ce doit être ici ! dit il.
— c'est :i la hauteur deoe platane,! du l'autre en désignant du doigi un arbre dont la cime dominail la futaie et qui se trouvait précisément en Eaee de l'endroit- ou Thomas s.' était brusquement arrêté.
— C'est bien là, alors?
— Oui! j'en suis sûr.
— Le travail est achevé ?
— Complètement.
— * Quelle largeur estimea-tu qu'a 1'' trou?
— Quinze pieds.
— Quelle profondeur.'
— Dix au moins.
— Et l'eau a coulé ?
. Elle coule depuis quatre heures. J'ai détourné la source : le trou doit être absolument plein, j'en suis certain.
— Quelle épaisseur de sol avez-vous laissée"?
— Deux pieds au plus, mais la question n'est pas là. Les charpentes que j'ai l'ait établir pour soutenir le sol sont disposées de telle sorte qu'en attaquant le terrain dans un endroit, l'effondrement sera général.
— Maintenant tu as tes indications sur le sol?
— Toutes sont placées.
. — Les bascules?
— Sont prêtes,
— Où sont-elles?
— Dans la forêt : dix hommes les remontent, car elles ont été transportées pièce à pièce.
— Très-bien.
— On les met toujours au même endroit?
— Naturellement. Et les feuilles, les branches, la terre? . — Tout sera fait avant dix minutes.
— Fais travailler sans perdre un instant! Que tout soit prêt dans un quart d'heure alors. Je compte sur toi! Allons! Beau-François, gagne ta lieutenance !
— Tu seras content, répondit Beau-François. J'aurai accompli tes ordres de point en point!
— A l'œuvre, donc !
Et tandis que Beau-François appelait à lui les trente hommes qui étaient demeurés auprès de la pyramide, Thomas se dirigea vers la cabane du percepteur de la taxe et y entra précipitament.
. L'employé solidement garrotté était assis dans un i;niteuil. l'iek et, Roquefort étaient de chaque coté du siège. Çasscbras se tenait au fond de la cahute. Thomas g'approcha du prisonnier :
— Ta vie est entre nos mains, tu le vois, lui dit-il. Il faut que tu la rachètes. Une voiture roule en oe moment s'ur la route de Montgeron... dans une demi-heure elle sera ici. Quandelle s'arrêtera à la barrière, tu seras libre; tu iras toucher le prix de passage, comme tu as l'habitude de le faire. Le taxe acquittée, la voiture tournera a droite, car l'autre route est impraticable. Tu diras au booher que l'on fait, de grandes réparations el qu'il aille au pas. Tu lui recommanderas cela spécialement, tu entends? Tu as dû comprendre ! Ne réponds pas! Dans quelques Instants tu seras donc seul et libre dans ta cabane» mais n'espère l>as me désobéir. Je Befai à \ ingts pas de toi, dans l'ombre avec ces deux pi tolets...el je coupe à vingl einq pas une balle sur me lame de rasoir, je t'en préi ions ' D ailleurs
irn leur sera cerné Donc, tu m'a compris, je le répète,
el lu oindras.
l'iek ge leva et. s'avançant vers Thomas, l'entraîna un peu a récàrt.
Pourquoi nous Borvir de r,.| homme? dit-il.
Parce qu'A le Paul, répondit Thomas. 1 ooher oon
naîi h! barrière, m - « aaturellemanl el s'il ne \,,n
pas le percepteur de la taxe, il l'appellera.... Qui sait, ce que pourrait amener un retard ? Ces six hommes ne sont ils pas nos plus acharnés ennemis et trois de ces six hommes ne sont-ils pas doués d'une force capable d'accomplir des miracles. OhJ ne négligeons aucun détail. Le succès est certain, ne risquons pas île compromettre un plan si habilement conçu ! Il faut que la voiture atteigne la barrière de Lieusaint : il faut donc qu'elle franchi celle de Montgeron sans que rien ne paraisse inquiétant Le percepteur recevant sa taxe est le plus grand symptôme de tranquilité que nous puissions offrir,
— Mais alors, pourquoi Roquefort ne jouerait-il pas ce rôle? Qu'il prenne les vêtements du percepteur.
— Le cocher doit le connaître. En voyant, un noir visage, il pourrait manifester son étonnement, adrec nie' question qui ferait perdre du temps ou qui élèverai! de- soupçons. Jacquet n'est-il pas toujours en éveil.
— Tu as raison, mais il est regrettable d'être oMig d'employer un étranger....
— Je l'aurai au bout de mes pistolets. D'ailleurs, il ne pourra même pas avoir la pense,, de l'uir!
En ce moment le bruit d'un galop rapide retentit au loin et un coup de sifflet aigu déchira les airs.
— C'est le borgne de .loiiy ! dit, Thomas. La voiture doit le suivre de près.
Thomas s'élança hors de la cabane : un cavalier arrivait à fond de train. Il arrêta brusquement sa monture et sauta à terre :
— Ils viennent de se relayer a Villeneuve -Saint-Georges ! dit-il. J'ai sur eux vingt, minutes d'avance au tnOi&S
— - Tu les as vus? demanda Thomas.
— Oui.
— Pomment, sont-ils places ;
— Jacquet est à la portière de droite, assis au fond de la voiture, de manière à pouvoir jeter un coup i'dêil sur la route. Mali urec esta côté de lui. D'Herbois rientensuit
à la portière de gauche. Le Maucot et de Renneville sonl sur la banquette de devant, Renneville en face de Jacquet
— Très-bien! Mahurec n'est plus sur le Blége?
*™ Rossignolet y esta sa place. Il a monté à Villeneuve Saint-Georges et le matelot s'est place dai rieur.
— Tu es certain de la position que tu indiques pOUl
chacun?
— .le suis eertain qu'ils étaient placés ainsi atl relui de
poste : en attelant les chevaux avec le garçon d'écurie,
je les ai parfaitement vus. Maintenant. sont-Us encore ainsi? jo l'ignore. Ont-ils changé déplace en route, je ne puis affirmer le contraire.
— Cela est probable. Jacquet est à la portière de droite, dis-tu? 11 faillira que le percepteur se place à la portier, de gauebe.
Thomas se retourna vers l'entrée de la cabane sur le seuil de laquelle il s 'était tenu. Adressant un signe impe rieiix a GassebraS :
— Viens! dit-il,
Le colosse, qui pareissaii sombre et résolu, s'avança aussitôt. Thomas l'attira hors delà oabatie et le menant au pied de la pyramide :
— Regarde ! lui dn.-il.
Tassebras pnmieni se : gards autour de lui, mais , demeura calme el impassible, 'bien que le spectacle qui irappait s, >s yeux eût quelque chose d'étrangemeui saisis
saut.
Quiconque eût vu le carrefour quelques instants plus
tel el j lui re\ ,uiu alors, eût eertes pu croire être de\ enil
subitement lejouel de la plus singulière illusion.
nuit a l'heure, le oarrefour était calme, désort, sileheieu\. présentant son dessin régulier avee ses quatre haies qui le BOupaieni en quatre parties égales oorai&e les
enfants tranchent une galette. Les quatre roules se il. s
h. lient nettes, eu rubans posés à plat et a\ mi la p
midi» a leur point central de réunion.
Maintenant des ombres allaient et tenaient, se mOU
vaionl de toutes parts; 06 entendait an bruit Incessant'
de branchages brisés, de pierres heurtées, de coups de pioches attaquant le sol.
La route contournant la pyramide à gauche n'existait plus : des encombrements de bois, de rochers en interdisaient l'accès. Pour aller de la barrière de Mongeron à celle de Lieusaint, le passage par-devant celle de Brie- Comte-Robert était devenu absolument impraticable. Il fallait de toute nécessité aller passer devanl la barrière de Corbeil, encore la route était-elle de ce côté à demi embarrassée, et une voiture qui s'y fût engagée, eùtcertes été contrainte à avancer ou à reculer, mais elle n'eût pu tourner.
Thomas saisit le bras de son compagnon :
— Tu sais ce que je t'ai dit? commença-t-il à voix basse et du ton le plus bref. Le moment est venu où tu vas décider toi-même du sort de Rosette.
Çassebras ne répondit pa s.
— Le moment est venu, poursuivit Thomas, où tu vas pouvoir prendre enfin, dans l'association, la place qui t'est due! Çassebras jusqu'ici, tu as été malheureux, tu n'as connu que la misère et les privations, tu n'as vécu que pour travailler comme la brute, tu n'as pu secourir, comme tu l'eusses voulu, ta vieille mère malade et infirme ; tu n'as pu enfin t.' faire aimer de la femme que tu aimais. Aujourd'hui, Çassebras, le temps des misères et des douleurs sst passé! Tu peux être heureux, tu peux vivre dans le lux.- et dans l'abondance, sans travail forcé ni régulier, tu peux douner à ta mère tout ce qui lui est nécessaire, tu peux enfin rêreràcette Rosette qui bientôt sera veuve et qui bientôt sera contrainte à t'aimer! Dis. Çassebras, le passé te parait-il assez laid? l'avenir te semble-t-il assez beau?
. En écoutant Thomas, la physionomie du fort de la halle s'était animée d'un feu étrange; ses yeux brillaient, lançant de fulgurants éclairs, sa bouche se crispait et une expression impossible à rendre se reflétait sur son visage aux tons cuivres.
Thomas considéra un moment son compagnon avec une attention profonde, puis, se penchant vers lui, sans le perdre des yeux :
— Je suis le chef des chauffeurs, dit-il d'une voix stridente. Veux-tu enfin devenir l'un des miens?... Veux-tu plonger les mains dans des cuves pleines d'or? Veux-tu donner à ta vieille mère des valets qui la servent, à elle qui ne peut plus se servir? Veux-tu parer Rosette? Veuxtu satisfaire sa coquetterie de femme en jetant à ses pieds les bijoux les plus beaux, les parures les plus riches? Veux-tu qu'en échange de ces joies de la terre que tu lui prodigueras, elle te fasse un collier de ses bras, en te disant merci?
— Oui! oui! grommela sourdement le colosse, je veux cela!
— Alors, tu veux être chauffeur?
— Oui?
— Tu es prêt à payer ta bienvenue dans l'association?
— Oui! oui! dit encore Çassebras qui paraissait à demi affolé.
— Alors tu vas savoir ce qu'il faut que tu fasses, tu vas connaître l'importance delà dette qu'il faut que tu payes?
— Je suis prêt! dit Çassebras.
— Toutà l'heure, reprit Thomas en désignant la route de Montgeron qui s'étendait lugubre et déserte au milieu des ténèbre-;, tout à l'heure, par cette route, tu mis voir accourir une voiture se dirigeant vers nous; cette v >iture contient six hommes, tous six les ennemis les plus dangereux, les plus acharnés, les plus forts que nous ayons jamais eu à combattre. Il y a quinze ans bientôt que je lutte avec eux; j'ai eu mes jours de triomphe et mes jours de défaite : aujourd'hui, je veux une action décisive. Je veux écraser pour toujours mes ennemis,. je ne veux pas que le jour se lève avec un d'entre eux vivant! Tu m as compris, Çassebras, cette voiture qui va s'avancer, il ne faut pas qu'elle passe, et elle ne passera pas !
'Le fort de là halle fit entendre un grognement sourd.
— Regarde maintenant ce que j'ai su l'aire, et juge de ma puissance! poursuivit Thomas. A gauche, la route est obstruée : la voiture devra forcément passer à droite et
s'engager sur la route de Lieusainj ea se tenant toujours sur la droite; la première barrière franchie, la voiture ne peut ni retourner, ni prendre un autre chemin, tous sont rendus impraticables : donc elle s'avance...
En achevant ces mots, Thomas avait pris le bras de son compagnon et l'avait entraîné avec lui.
— Depuis huit jours mon plan était fait, continua-t-il, et depuis huit jours on y travaille. Oui, j'étais certain que ceux que je veux anéantir passeraient sur cette route; j'étais certain qu'ils iraient à Fontainebleau, car j'avais un moyen sûr, infaillible de les contraindre à entreprendre, ee voyage, et ce moyen je l'ai employé!... Ils croient aller délivrer des femmes... Eh bien ! dit Thomas après un court silence, depuis huit jours des hommes à moi étaient cachés dans cette forêt de Sénart, dans cette forêt où les sources abondent,où l'eau jaillit si facilement. Durant huit nuits, mes hommes, se relayant, ont travaillé sans relâche ; ils ont mine le sol. ils ont creusé un souterrain profond s'avançant sous ce carrefour; ils ont maintenu les terres a l'aide de charpentes qui toutes reposent sur une même poutre, clef de voûte soutenant l'édifice. Le travail accompli, j'ai fait détourner les eaux d'une source, et à cette heure un lac souterrain, profond de dix pieds, est prêt a engloutir ceux qui ont osé soutenir la lutte contre ma puissance !
Vois ! A cette heure, une mince couche de terre soutenue par de fragiles étais cache à l'oeil le précipice : un coup de hache sur la poutre, et la terre s'effondre, et voiture et voyageurs disparaissent dans L'abîme. Ce coup de hache. Çassebras, c'est toi qui le donneras, car il faut un bras tel que le tien pour achever l'œuvre!
Et comme Çassebras paraissait hésiter :
— Tu te demandes si je me joue encore de toi, poursuivit Thomas, et pourquoi, ayant là cinquante hommes sous mes ordres, je ne fais pas simplement attaquer la voiture et massacrer les voyageurs ? Tu te demandes pourquoi j'ai choisi pour exécuter mou plan cet endroit de la forêt plutôt qu'un autre. Je vais te répondre, Çassebras, car je ne veux pas qu'il y ait un doute dans ton esprit : je veux que tu comprennes, comme les autres, la puissance de nies vues ! 11 y a dans cette voiture six hommes. Çassebras, dont deux sont, je le reconnais, des plus braves et des plus intrépides, dont le troisième est. des plus rusés et des plus adroits, et dont les trois derniers sont de ta force. Oui, de ta force, à toi. Çassebras! Comprends-ts ce qu'une lutte à main armée contre de pareils ennemis peut avoir de terrible, et ce que son issue, a de douteux? La voiture engloutie, tous périssent, et pas un des miens n'est sacrifié. Oui, tous périssent, car, vois-tu ces amas de fascines placées de chaque côté du gouffre ? Derrière ces fascines seront blottis; mes hommes, et, au moment où la voiture s'abîmera, fascines, branchages et troncs d'arbres retomberont sur elle, comblant l'abîme, et s'opposeront à ce qu'un miracle même puisse s'accomplir pour sauver un seul de ceux qui doivent périr! Et c'est pour rendre ce plan d'exécution plus facile que j'ai dû choisir cet endroit de la forêt. Ici la route, étant plus resserrée l,,ir les haies ei par les barrières, était plus facile a encombrer sans exciter les soupçons du cocher. Ensuite, il faut que la voiture s]avance au pas pour que tu aies le temps de frapper la poutre au moment précis où elle arrivera sur l'abîme. Tu as compris l'ordre que j'ai donne il y a quelques instants au percepteur des taxes, tu sais tout maintenant. Ês-tu prêt ?
Çassebras raiera la tête : une résolution terrible se reflétait sur sa physionomie'
— Oui ! dit-il d'une \ oix ferme.
— Tu n'hésiteras pas?
. — Nuii!
"— Songe qu'une hésitation, si légère qu'elle fût, pourrait , tout perdre, et que la voiture, eu franch.ijss.ani çett ■ barrière, assurerait les toitures de celle que tu.aiincs. .
mni-TAPiN
— Je suis prêt! dit encore CasseWras. Donne-moi une hache, indique-moi l'endroit où il faut que je frappé, et, le moment venu, je frapperai !
Thomas posa sa main sur l'épaule du fort de la halle :
— Écoute ! dit-il.
Et se penchant vers la terre, il prêtaune oreille attentive. Se redressant ensuite, il jeta un coup d'œil investigateur toul autour de lui.
Beau-François et Paille-de-Fer étaient près de lui :
— Tout est prêt ! dirent-ils.
— Alors chacun à son poste ! dit Thomas.
En ce moment et au commencement de la montée de la route, on put apercevoir dans les ténèbres la lueur rougeàtre de deux de ces lanternes énormes à verres grossissants, telles qu'avaient pour principe d'en porter les voitures courant la poste.
Thomas prit une hache, et la présentant à Cassebras :
— Je vais te placer ! dit-il.