‹ Le tambour de la 32e demi-brigadeChapitre 2 sur 220 · LA FEBME AUX CHATS-HUANTS · texte numérisé non relu

LA FEBME AUX CHATS-HUANTS

— Uu secrel du lieutenant Maurice ! reprit Torniquet après un moment de silence. Qu'est-ce que ça pourrait bien être?

— C'est deux yeux noirs qui brillent à mettre le feu à un obusier! répondit Gringoire.

— Bau ! une citoyenne?

— Et une soignée encore!

— Une particulière du pays? demanda Romulus.

— Ah! ça, je ne sais pas.

— Mais comment l'as-tu vue?

— Ah! voilà l'histoire. Écoutez, mes fistons, je vais vous narrer l'événement tout en filant notre nœud vers la ferme où le lieutenant ne veut pas qu'on aille, mais où nous irons tout de même. Voilà l'histoire. Vous vous rappelez, il y a trois jours, le bruit a couru dans les rangs que les citoyens Directeurs allaient enfin nous expédier un général en chef?

— Oui, fit Torniquet, que l'on disait même que le citoyen général était le petit sec qui commandait l'artillerie à Toulon?

— C'est cela? Là-dessus le général Berlhier a envoyé ses officiers d'état-major porter des ordres aux généraux divisionnaires pour masser les troupes autour du quartier général.

— Nous savons tout cela, dit Bibi-Tapin, à preuve que mon lieutenant, le citoyen Maurice, est parti le premier porler l'ordre à la division Augereau.

— Or donc, c'est avant-hier soir qu'il est parti? reprit Gringoire.

— Tout juste.

— Et c'est avant de monter à cheval qu'il a défendu aux hommes de sa compagnie d'aller en maraude à la ferme aux Chats-Huants?

— Oui, dit Romulus.

— Il était soir quand le lieutenant est parti, poursuivit Gringoire, et j'étais justement en maraude autour de la ferme en question. J'avais l'estomac creux depuis la veille et je reluquais un poulet qui se promenait la canne à la main près du petit bois. J'ôlais là en embuscade, attendant que la nuit fût veuuc et que le vieux père Abboli fût endormi dans sa chambre avec sa femme et ses officieux. Le poulet était sur une branche basse dont il s'étail fait uu perchoir, une patte sous l'alto et donnant du sommeil du juste.

< Voilà le moment! que je dis.

« Il faisait noir... J'avance doucement, une malu étendue pour empoigner la volaille par le cou, quand, crac! j'entends un bruit de galop de cheval et des branches qui craquaient derrière moi. Je me retourne, j'aperçois dans l'ombre un cavalier.

LE TAMBOUR DE LA 32e DEMI-BRIGADE

« Tiens! que je fais, qu'est-ce que c'est que ce citoyen-là?»

« J'ai pas le temps d'en dire davantage, je reluque un uniforme et je reconnais le lieutenant Maurice. La maraude est permise quand on a faim, c'est connu, et nous avons tous faim; mais cependant on a son respect pour les chefs et on n'ose pas pincer un poulet aux bourgeois en présence d'un officier. Je m'efface en deux temps et je me mets à l'abri derrière un gros chêne.

« Le lieutenant s'était arrêté. Il était descendu de cheval et il attachait sa monture à une branche. La ferme était en face à deux pas.Le lieutenant se tenait coi, les deux bras croisés sur la poitrine, le nez au vent, le regard en arrêt, comme un quidam qui attend.

« Bon ! que je me fais, voilà le leutenant qui est en maraude aussi. Il reluque mon poulet, il veut se faire Tin bouillon avant de courir la montagne. Respect aux chefs! que je me dis encore. Et je m'efface plus que jamais. Le lieutenant ne bougeait toujours pas. Un quart d'heure se passa et puis une demi-heure... et rien. J'étais là sans bouger. J'osais plus. Si j'avais remué, le lieutenant m'aurait demandé pourquoi je n'avais pas bougé plus tôt. Le cheval attendait aussi tout en mangeant l'écorce de l'arbre. Il faisait de la lune et on voyait clair en dehors des fourrés.

« Allons! que je me dis à part moi, il paraîtrait voir que nous allons passer la nuit là, et demain je seraiconsigne pour avoir manqué l'appel du soir.

« J'allais m'en dire encore plus long, quand, crac! voilà qu'il s'ouvre dans la muraille de la ferme une petite porte que j'avais pas remarquée et je vois quelque chose de blanc qui se trémousse dans l'ouverture, c'était une robe de femme...

— Et une femme avec? interrompit Torniquet.

— Naturellement, l'ancien.

— Pour lors ça m'intéresse, il y a une complainte d'amour à faire là-dessus, pas vrai?

— La femme était toute jeune et bien belle, reprit Gringoire. Je la voyais au clair de lune. De grands yeux qui brillaient comme des escarboucles, des cheveux noirs comme ma giberne quand elle est astiquée, et une taille plus mince que la canne à Rossignolet.

— Du nanan, quoi ! fit Romulus.

— Du vrai nanan. La voilà donc qu'elle s'avance et que le lieutenant court au-devant d'elle. Et les voilà encore qui se prennent les mains et qui riboulent des yeux et qui ont l'air de se dire un tas de choses aimables.

— Tu n'entendais donc pas? demanda Romulus.

— Eh! non. Ils chuchotaient à voix basse et j'étais trop loin. D'ailleurs, j'avais l'œil sur mou poulet, qui n'entendait rien non plus, car il ne bougeait pas. J'étais plus tranquille depuis que je savais que le lieutenant n'en voulait pas à ma volaille. Enfin, je reluque encore la belle des belles, quand, crac! je la vois tout d'un coup qui fait des grands bras, qui se tortille et qui se met à pleurer comme la fontaine des Innocents où la citoyenne, ma mère, débite sa marchandise. Et le lieutenant qui se roule à deux genoux aux pieds de la particulière et qui fait des gestes comme ci et des gestes comme ça... C'était pis que les acteurs de Volange que j'allais voir quand j'étais petit.

— Et tu n'entendais rien de ce qu'ils se disaient? demanda encore Torniquet.

— Rien de rien! répondit Gringoire. D'ailleurs, ils ne parlaient plus, ils pleuraient tous les deux à arroser

-un verger.

— En v'ià une farce!

— Tiens! s'écria Romulus, voilà Bibi-Tapin qui pleure aussi.

Et le soldat désigna en riant le petit tambour, lequel avait suivi avec une attention extrême, une

anxiété visible, le récit de Gringoire, et qui, très ému sans doute parce qu'il entendait, avait la figure inondée de larmes.

— Et pourquoi donc que tu pleures, Tapin? dit Torniquet en posant sa large main sur l'épaule de l'enfant.

— Parce que mon lieutenant pieurait! répondit Bibi-Tapin.

— Tu l'aimes donc bien, ton lieutenant?

Le petit tambour leva sur le soldat ses yeux humides avec une expression telle que Torniquet se mit à sourire.

— Bibi-Tapin aime le citoyen Maurice comme le lierre aime le chêne! dit Romulus. C'est comme cela, pas vrai, petit?

— Ouil dit l'enfant avec un ton de conviction profonde.

— Eh bien ! ne pleure plus, Tapin, car ton lieutenant ne doit plus pleurer, lui, à cette heure, à moins qu'il ne soit encore là où l'a laissé Gringoire eu société de la belle des belles.

— C'est pas l'embarras, reprit le narrateur, ils seraient peut-être toujours à la même place si un quidam tout barbu n'était venu les troubler.

— Quel quidam!

— Un tout de noir habillé, avec une frimousse d'Italien renforcé, qui s'est glissé par la porte juste au moment où la citoyenne tombait en pâmoison eu pleurnichant plus fort dans les bras du lieutenant. Alors le lieutenant et l'homme noir ont gesticulé en échangeant des choses que je crois peu aimables, car le citoyen Maurice était rouge comme le collet de son uniforme. El puis l'homme noir a empoigné doucement la citoyenne qui tendait ses bras vers le lieutenant, et puis le lieutenant tapait du pied la terre et s'arrachait les cheveux...

— Et il a laissé emporter la citoyenne? demanda Torniquet.

— Oui.

— Sans rien dire ?

— Si 1 il gémissait.

— Et il n'a pas flanqué une volée à l'homme noir?

— Il n'en a pas tant seulement fait mine.

— Eh bien! voilà qui est drôle, car le lieutenant Maurice est un brave des braves, tout un chacun le sait, et on lui a enlevé la particulière à son nez, à sa barbe, sans tant seulement qu'il tire sou sabre?

— L'homme noir lui disait un tas de choses auxquelles je n'ai rien compris, reprit Gringoire.

— Et, en fin de compte, quoi qu'il est arrivé ?

— Le vieux noir a emporté la petite blanche, qui ne remuait plus, reprit Gringoire, et la porte de la terme s'est refermée sur eux. Alors le lieutenant est demeuré seul. Il a levé les mains et les yeux au ciel ; il a juré, il a tapé la terre, il a porté la main à la poiguée de son sabre, et puis, va te promener! il a couru à son cheval, il a sauté en selle et il est parti au galop comme il était venul

— Et ensuite?

— Ensuite? J'ai pincé le poulet, qui n'avait pas plus bougé que moi, je lui ai tortillé le cou, et je suis revenu à la cantine pour en faire une fricassée; mais, ainsi que je vous le disais tout à l'heure, j'avais pincé le secret du lieutenant, et je savais pourquoi il ne voulait plus que l'on allât en maraude à la ferme aux Chats-Huants. Vous avez compris, hein?

— Tiens! cette bêtise! dit Torniquet. C'est pas malin, mais nous n'allons pas marauder sa belle des belles au lieutenant, nous allons essayer de pincer des poulets au père Abboli, puisque le vieux brigand ne veut pas nous en donner.

— C'est pour ça qu'il faut pousser notre pointe jusque-là ! ajouta Gringoire.

— Eh bien, j'irai avec vous! dit le petit tambour.

qui la régissait, passait pour uu homme extrê- 3iit riche" el fort avare. Il était marié et n'avait

— Ah! tu es décidé, Bibi-Tapin! Alors, attention nous approchons. Faut s'égayer dans les broussailles, comme disent les chouans : le vieux fermier a un œil de larynx ! »

Effectivement, les bâtiments que l'on apercevait tout à l'heure à quelque distance étaient maintenant plus proches, et on pouvait facilement distinguer les détails de la ferme. Le père Abboli, le fermier piémontais, q même

point d'enfants. Il occupait jadis plus de vingt serviteurs et dirigeait lui-même tous les travaux. Depuis que l'armée française avait pris ses quartiers d'hiver dans l'Italie septentrionale et dans le département du Var, concentrée en deçà des Alpes, la ferme aux Chats- Huauts, comme toutes les autres fermes, avait été mise maintes fois en réquisition de fournir des vivres aux hommes et du fourrage aux chevaux; mais les provisions avaient été bientôt épuisées dans le pays, et, comme on ne payait aucune dépense, faute d'argent, les fermiers et les propriétaires avaient cessé de s'approvisionner : de là était venue la détresse effrayante dans laquelle était l'armée. Plusieurs fermiers, et celui des Chats-Huants entre autres, avaient mieux aimé sacrifier une année plutôt que de cultiver au profit des réquisitions de l'armée. Ils avaient renvoyé leurs garçons et s'étaient hâtés de vendre leurs bestiaux et leurs denrées, dans la crainte que l'on ne s'en emparât au nom de la République française. Depuis deux mois, la ferme aux Chats-Huants, jadis si animée et si florissante, était donc triste, à peu près déserte et presque abandonnée. Son propriétaire l'occupait seul avec sa femme, un garçon et un vieux berger qui était à sou service depuis plus de vingt ans. Tous faisaient d'ordinaire bonne veille pour s'opposer à la maraude organisée, et cependant, comme on l'a vu par lerécitdeGringoire, ils ne parvenaient pas toujours à empêcher la volaille de la ferme de passer dans les cantines françaises.

— Minute ! fit Toruiquet en arrêtant du geste ses camarades et en les ralliant autour de lui, à l'ombre du bouquet de bois qui cachait une partie des bâtiments d'exploitation. Faut tirer son plan avant d'aller plus loin. Le père Abboli a l'oreille fine et l'oeil éveillé: il s'agit de pincer ses dindons, ses poulets et un mouton, si on peut, sans se faire pincer soi-même. Attention, vous autres, et écoutez l'ordre de la marche! Gringoire et moi, nous allons entrer dans la ferme en flânant, histoire de rire et de plaisanter. Nous entamons conversation avec le fermier sous prétexte de lui apporter des nouvelles fraîches. Nous l'attachons par nos discours attrayants, nous lui bouchons les yux à lui ei a sa femme, quoi! Nous lui disons que le nouveau général en chef va apporter avec lui des fourgons pleins d'or, et que l'armée d'Italie va nager dans l'abondance...

— Pendant ce temps-là Bibi-Tapin, qui est mignon et fluet, fera le coup.

— Comment?

— Romulas a découvert la frime à la cachette, et tandis que nous jabolerons avec le vieux, il conduira l'enfant. Ça y est-il ?

— Ça y est ! répondirent les deux autres soldats.

— Compris? Alors, mes amours, en deux temps et quatre mouvements! Viens, Gringoire; toi, Homulus, lu vas attendre-là avec Bibi-Tapin, à L'ombre, Quand nous aurons empaumé le Fermier et la fermière, je chante la Marseillaise. Ça sera le signal que vous pourrez agir sans crainte d'être pris.

— Convenu ! ilit Romulus.

— Là-dessus, attention et ayez la main bonne! Les cantines do la •I-'" ont besoin de se remplumerl »

Le tambour et le soldai demeurèrent blottis dans un fourré. Toruiquet et Gringoire s'avancèrent, eu so dau-

dinant, vers l'entrée principale. La cour était déserte : les bâtiments étaient absolument silencieux, et toutes les portes étaient ouvertes. On eût dit que la ferme fût complètement abandonnée. Tourniquet en fil la remarque à son compagnon.

— Le fait est que c'est drôle! dit Gringoire; on n'entend pas seulement hurler uu chien à noire approche, et cependant le père Abboli eu a de fameux. »

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