‹ Le tambour de la 32e demi-brigadeChapitre 3 sur 220 · LES MARAUDEURS · texte numérisé non relu

LES MARAUDEURS

L'observation de Gringoire parut d'autant plus frapper son compagnou que celui-ci était alors fort près d'une grande niche faite en bois grossier, à l'anneau de laquelle on voyait attachée une lourde chaîne.

— C'est vrai tout de même, dit Toruiquet, que ce scélérat de César n'aboie pas? Est-ce qu'il se serait habitué à nous el qu'il nous prend pour des amis?

— Merci!... avec ça qu'il esl aimable, ce satané dogue! il m'a enlevé déjà la moitié d'un pan de mon habit, et on ne peut pas faire un geste dans la cour sans qu'il menace de tout dévorer.

— Eh bien ! il ne dit rien aujourd'hui.

— Il dort peut-être dans sa niche.

— Regarde donc un peu.

Gringoire se pencha, de loin, et regarda parTouver ture de la niche.

— Rien de rien! fit-il; je ne vois rien.

— Bah ! dit Torniquet, César u'e=>t pas là?

— Non... à moins qu'il ne soit au fond et qu'il ne nous attende en traître.

— Nous allons voir cela! Je vais l'asticoter un peu, le dogue : il aboiera, et ça préviendra le fermier de notre venue.

Toruiquet prit une gaule qui gisait à terre et en introduisit l'extrémité dans l'ouverture de la niche dont il battit les parois dans tous les sens.

— Vide absolu 1 dit-il en se redressant; c'est un peu fort !

— On aura lâché César, fit observer Gringoire.

— Ah ouich! lâché César! jamais... le père Abboli n'oserait même pas le mener eu laisse : il avalerait tout; jamais on n'a lâché César.

— Alors c'est qu'il est mort dans son trou.

Gringoire se rappprocha de la niche avec des précautions décelant tout ce qu'avait de féroce la réputation du bouledogue, et il saisit l'extrémité de la chaîne passée dans l'anneau; il tira doucement à lui : la chaîne céda, glissa, et amena bientôt aux pieds du Français un énorme collier tout hérissé de clous, niais couvert de taches de sang coagulé. Les deux soldats se regardèrent.

— Faut que je sache ce qu'il en est! dit Torniquet.

Poussé par la curiosité, le soldat se mil à quatre pattes et avança la tèle et le bras dans l'ouverture do la niche.

— Ah bien! s'écria-t-il, en voilà une farce! Regarde donc, Gringoire ! César est allé se promener, et il a oublié sa tète!

Et, se reculant, Toruiquet montra une énorme bâti de bouledogue fraîchement décollée qu'il tenait pai les oreilles. Celle lèle était hideuse à voir : la gueule était ouvei te ei contractée) les dents serrées, les yeux fixes et le poil hérissé et raidi par le sang dont il était treuil»'. Les deux soldats se regardèrent de nouveau, mais celle lois avec une expiession du Stupéfie-

lion évidente : ils no comprenaient rien à ce qu'Us contemplaient.

— Ali ça! .lit Torniquet, est-ce quo César était devenu enragé, que le père Abboli lui a coupé la lêteî

— c'était peut-être un aristocrate, dit Gringoire eu

LE TAMBOUR DE LA 32e DEMI-BRIGADE

riant, et les chiens sans-culottes lui auront fait son affaire.

— Possible! mais où sont les autres chiens?

— C'est vrail ils ne disent rien non plus. » Gringoire regardait deux autres niches plus rapprochées du corps de logis principal de la ferme.

— Allons voir çal reprit Torniquet.

Les deux soldats abandonnèrent la tête de César et, Torniquet reprenant sa gaule, tous deux montèrent vers les deux autres niches. Aucun animal vivant ne paraissait habiter les cabanes. Les soldats répétèrent les manœuvres qu'ils avaient exécutées précédemmentà l'égard de la première niche et ces manœuvres amenèrent des résultats identiques. Chaque chaîne avait son collier rivé, et chaque niche contenait une tète de chien nouvellement tranchée.

— De plus farce eu plus farce I dit Torniquet, c'est la Carmagnole des chiens. Mais je ne vois que les tètes; qu'est-ce qu'on a donc fait des corps?

— Que diable s'est-il donc passé dans la ferme? reprit Gringoire en interrogeant du regard les bâtiments silencieux.

Torniquet avait imité le geste de son compagnon ; lui aussi parcourait de l'œil la façade de la ferme. Toutes les fenêtres étaient ouvertes ; les portes l'étaient également, et cependant on n'entendait aucun bruit à l'intérieur, aucune tète ne se montrait.

Au-dessus des fenêtres du rez-de-chaussée de l'aile gauche s'étendait un vaste berceau tout couvert de lierres centenaires dont les rameaux et les feuilles formaient une toiture impénétrable. Ce berceau de lierres avait sans doute dû éprouver quelque catastrophe récente, car il paraissait avoir son sommet défoncé, et des feuilles jaunies, des rameaux brisés appendaient le long des supports de chêne qui maintenaient le faite.

— Tiens! dit Torniquet, qui regardait précisément de ce côté, on dirait que le lierre a été brûlé...

— Mais on dirait même qu'il brûle encore! ajouta Gringoire, dont l'attention avait été attirée par l'exclamation de son compagnon. Eh oui! ça brûle comme du bois vert, sans faire de flammes; mais regarde : ou voit de la fumée qui se dégage du berceau.

— C'est ma foi vrai !

— Ah ça! mais, décidément il s'est passé quelque chose de drôle à la ferme. Faut entrer, Torniquet?

— Entrons! Le père Abboli nous contera cela! Pourvu qu'il ne soit rien arrivé au poulailler! Hum! je ne sais pas pourquoi, mais il me semble que notre dîner sent le roussi.

Gringoire s'avançait vers l'entrée des bâtiments : Torniquet le suivit. La première pièce dans laquelle ils pénétrèrent était une vaste salle à cheminée gigantesque telle que celles qui, dans les grandes fermes, servent de chambre commune, de cuisine et de salle à manger, la pièce enfin où dînent les laboureurs, où se chauffent les chasseurs, sorte de capharnaùm qui donne, au premier coup d'oeil, un échantillon de la richesse plus ou moins grande du fermier.

En entrant dans cette salle, les deux soldats s'étaient arrêtés sur le seuil, par un même mouvement, en poussant à la fois un même cri de surprise admirative.

— Excusez? ne vous gênez pas! fit Torniquet en retroussant sa moustache. Paraîtrait voir que ce n'est point précisément ici comme à la cantine de la 32e!... Nopces et festins dans le grand genre! Y a-t-il des miettes? »

L'aspect de la salle expliquait suffisamment l'exprès siou qui s'était peinte sur les traits des deux maraudeurs et justifiait les paroles prononcées par Torniquet. « Nopces et festins, » avait dit le soldat : on eût pensé effectivement entrer, un lendemain de noces, dans un salon qui avait servi à un souper spiendide. La salle était dans le plus grand désordre : un feu, qui -\vait

dû être énorme à en juger par les résidus s'éteignant dans l'àtre, encombrait encore la cheminée. Des poulets cuits étaient encore passés dans les broches et se desséchaient d'un même côté, car la machine ne tournait plus. Tous les bahuts étaient ouverts et vides, mais ce qu'ils servaient à contenir brillait sur la table recouverte d'une énorme nappe toute maculée de taches rouges. La vaisselle brisée était amoncelée sur celte table : çà et là se dressaient encore des plats à demi remplis de rôtis et de conserves. Des myriades de bouteilles renversées, de cruchons de liqueurs cassés, s'étalaient de tous côtés entremêlés de candélabres

' en cuivre tout imprégnés du suif des chandelles qui avaient dû les garnir et qui s'étaient consumées jusqu'à l'extrémité de la mèche. Les sièges jetés à terre, un banc brisé, des volailles tuées mais encore ornées de leur plumage encombraient le plancher. C'était le

■ triste coup d'œil d'une orgie accomplie, des restes d'un

I repas monstre que l'on avait devant soi.

«Nom d'un nom! cria Torniquet en bondissant de joie vers les volailles embrochées. Du nanau tout cuit!

j Quel fricot! Il a y en aura pour toute la demi-brigade. C'est pas la peine que Romulus aille au poulailler. Je

I vais les appeler 1... »

Et il s'élança hors de la salle, tandis que Gringoire promenait autour de lui un regard étonné. Deux secondes après Torniquet rentrait suivi de Romulus et de Bibi-Tapin, qu'il avait été chercher.

— Main basse sur tout cela, mes amours! dit le ma- I raudeur. Dans les poches, dans les sacs, partout! Nop- I ces et festins pour la 32e!

— Ah çà! le père Abboli a donc fricoté tout ce qui lui restait! cria Romulus avec stupéfaction.

— A toi les poulets, les fricots, les gigots, les rôts et tout le tremblement! hurlait Torniquet.

— On a peut-être fait lanopee encore autre part! dit Gringoire. Faut fouiller la maison!

— Fouillons! répétèrent les deux autres soldats. Nous trouverons peut-être la cave.

— Allons! dit Gringoire en ouvrant une porte qui était celle de la chambre à coucher du fermier.

Mais le soldat n'avait pas fait un pas en avant qu'il s'arrêtait cloué sur le sol en poussant un cri d'effroi. Ses camarades, qui le suivaient, s'étaient arrêtés de même; obéissant à Romulus et Torniquet, Bibi-Tapin, immobile, demeurait fasciné, les cheveux hérissés, les regards fixes. L'enfant était en proie à une terreur profonde.

— Oh ! mon lieutenant ! mon lieutenant ! murmurat-il.

Les soldats n'étaient pas revenus encore du saisisse ment auquel ils paraissaient être en proie, que le petit tambour, semblant animé par une émotion qui décuplait ses forces et son courage et s'arrachant à la fascination qu'il subissait, s'élança le premier d'un bond dans la chambre.

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