‹ Le tambour de la 32e demi-brigadeChapitre 204 sur 220 · LES SIGNATURES · texte numérisé non relu

LES SIGNATURES

Des candélabres chargés de bougies allumées éclairaieni l'intérieur de cette salle si bizarrement distribuée, dan-; Laquelle Camparini nous est apparu entouré de ses victimes.

Dans chaque cellule était toujours chacun des malheureux dont la vue faisait bondir dans les artères le sang du jeune maréchal des logis des chasseurs. Au centre de la pièce se tenait toujours une escouade d'hommes masqués, le fusil à la main et menaçant de mon chacun des assistants.

Assis devant !;i table, le clerc de maître Raguideau écrivait rapidement.

Rien n'était changé dans cette salle depuis l'instant ou dous on sommes sortis, si eo n'est qu'alors Camparini, pré ' 'ii. pré idail :'i la scène et qu'au moment où nous y rentrons, le Roi '/» 609111 était absout.

En quittant La Balle, en donnant ses ordres, il avait formellement commandé aux hommes armés de fusils de faire f u Bans an ertissemeni à La première Infraction; mais, par un raffinement île cruauté et pour être plus

•icertain encore de l'obéissance qu'il vou lait provoquer, avait ordonné de tuer non pas celui qui aurait désobéi, mais un des autres personnages, qui devait ainsi être la victime de la tentative d'autrui.

Cette manière cruelle de procéder avait porté ses fruits. Depuis l'instant où Camparini avait quitté la salle jusqu'à celui où nous y pénétrons de nouveau, pas un des prisonniers n'avait tenté de faire un geste ni de prononcer une parole. A peine même avaient-ils osé se lancer un regard fugitif, dans la crainte que ce regard n'entraînât quelque imprudence.

Depuis plusieurs heures, un profond silence régnait dans la salle, silence que troublaient seuls le bruit des respirations sifflantes et celui de la plume du clerc de notaire courant rapidement sur le papier.

C'était un horrible supplice que celui supporté depuis plusieurs heures par ces malheureuses victimes du Roi du bagne. Voir sans cesse la mort suspendue sur la tète d'un être chéri et penser que la plus légère imprudence peut provoquer cette mort sans que rien ne vienne l'empêcher : c'était une situation réellement affreuse que celle de ces pauvres femmes, de ces hommes, de cet enfant, car l'ombre même de l'espérance la plus folle ne pouvait se dessiner au loin.

Le clerc de notaire venait de s'arrêter et de poser sa plume. L'un des hommes masqués qui se tenait près de lui. son fusil menaçant à la rnain. se pencha vers la table.

— Tu as fini? dit-il.

— Oui! balbutia le clerc.

L'homme masqué prit les cahiers de papiers qui encombraient la table : il les réunit et se dirigeant vers la muraille dans laquelle était scellée la grille qui enfermait Louis Niorres, il ouvrit une petite porte pratiquée dans l'épaisseur de la pierre et il plaça les papiers sur un plan incliné qui s'offrit à lui.

Les papiers disparurent entraînés par leurpropre poids: l'homme masqué referma la porte et revint prendre sa place prés du clerc de maître Raguideau.

Le silence régna de nouveau dans la salle : une heure s'écoula ainsi, nouvelle heure d'angoisses et de tortures à ajouter aux siècles de douleurs qui venaient de s'écouler.

.V mesure que le temps s'écoulait, le spectacle que présentail cette -'(•m' muette augmentait de poignante anxiété. Les liens et les baillons avaient été tranchés amparini, mais les fusils abaissés dans la direction de la poitrine d'un enfant, d'une femme, d'un époux, d'une sœur, d'un ami étaient autrement puissants que les plus solides liens de chanvre ou de fer pour contraindre à l'immobilité absolue, autrement forts que les bâillons les plus épais pour arrêter l'émission du son sur les lèvres.

Les deux enfants toujours attachés dans leur berceau, toujours endormis, présentaient seuls sur leur charmant visage l'image du calme pariait.

A quelques pas d'eux, séparées par la cloison de glace, Blanche et Léonore agenouillées priaient, tandis que des larmes inondaient leurs joues et que leurs regards se ]■• i: lient alternativement du ciel vers lequel devaient monter leurs vœux, sur ces enfants, pour le salut desquels ces vœux étaient prononcés.

Dans la troisième cellule, Lucile, dont la douce figure était amaigrie, dont les paupières rougies n'avaient plus de larmes, Lucile, les traits crispés, l'expression de la physionomie sombrement résolue, Lucile était assise sur un tabouret, les mains sur les genoux, la tête penchée sur la poitrine. Ce que souffrait son âme, il était facile de le lire sur son visage.

Ces trois cellules formaient le côté gauche de la partie arrondie de la salle. Quatre hommes masqués étaient en face d'elles, tous quatre le fusil à la main et le canon de ce fusil appuyé sur une barre de bois formant meurtrière à la hauteur de la poitrine des trois femmes et du berceau des enfants.

il De l'autre côté, Uranie étendue sur un siège, dem morte de frayeur, incapable de retrouver la somme de d'énergie nécessaire pour comprendre même ce qui se passait autour d'elle, Uranie presque inanimée gisait sans mouvement à quelques pas de son mari qui, les regards dardés sur cette femme qu'il adorait, les mains crispées, la respiration sifflante, demeurait atterré, magnétisé parlageule du canon de fusil abaissé dans la direction d'Uranie.

Plus loin, Rose, la jolie mignonne, agenouillée comme Blanche et comme Léonore, et comme elles priant avec la ferveur de la martyre.

Enfin, Louis de Niorres pétrissant la poignée de son sabre inutile, Louis, le teint plus blanc que le parement de son uniforme, les yeux injectés de sang, les lèvres frémissantes, le corps en proie à des secousses convulsives, Louis qui, emporté par son ardente et jeune imagination, s'était demandé déjà s'il ne valait pas mieux mettre fin à ce supplice, s'il ne valait pas mieux essayer de forcer la grille qui le séparait des hommes masqués, et si, pour ceux-là mêmes dont les tortures morales déchiraient son cœur, il ne valait pas mieux provoquer l'éclat de la foudre qui devait tous les anéantir.

Deux fois Louis avait été sur le point de se laisser entraîner et deux fois la vue de Rose, priant à quelques pas de lui, avait arrêté l'élan de son désespoir.

Un bruit sourd retentit brusquement : une porte s'ouvrit, Camparini s'avança dans la salle. Il tenait à la main plusieurs liasses de papiers.

Sans dire un mot, il s'approcha du clerc de notaire et lui fit signe de se lever, puis lui remettant les papiers, il lui indiqua du geste- Blanche et Léonore.

Le clerc comprit sans doute ce que le terrible Roi'du bagne exigeait de lui, car, se levant brusquement, il prit d'une main les papiers que Camparini lui tendait, de l'au- 1 tre sob encrier et sa plume, et il se dirigea vers la cellule j occupée par les deux jeunes mères.

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