‹ Le tambour de la 32e demi-brigadeChapitre 206 sur 220 · LE 20 BRUMAIRE · texte numérisé non relu

LE 20 BRUMAIRE

— "M. de Charnej ! annonça Joseph.

— Qu'il entre! dit vivement madame Geoffrin en se levant.

Elle courut au-devant du visiteur qui, le front pâli, l'œil animé, s'aA ançait e\ idem ment en proie à l'émotion la plui vive.

Madame Geoffrin s'arrêta brusquement en voyant entrer M. de Charney. Elle demeura palpitante, anxieuse... Son visage, amaigri par la maladie, mais si charmant encore, changea successh ement de couleur; on eût presque pu entendre les battements de son cœur. Quand Annilial ne fut qu'à quelques pas d'elle, quand il s'inclina pour saluer, madame Geoffrin entrouvrit la bouche pour parler, mais le son expira sur ses lèvres, la force sembla l'abandonner et elle s'appuya sur le dossier d'un fauteuil.

C'était dans la chambre de madame Geoffrin que passait cette scène. Elle était seule alors que l'on avait annoncé M. de Charney

Annihal lit un mouvement comme pour s'élancer et la soutenir, mais madame Geoffrin se redressa avec un effort suprême et l'arrêtant par un geste impérieux :

— Quel nom dois-je vous donner? demanda-t-elle. Charney s'inclina de nouveau et présenta a madame

Geoffrin un papier plié en forme de lettre et qu'il tenait à la main Madame Geoffrin s'en saisit avidement.

Elle se rapprocha de la lumière projetée par une lampe placée sur une table voisine, mais elle n'avait pas fait trois pas, mais ses yeux ne s'étaient pas abaissés sur 1 adress€ qui' portait l'enveloppe de la missive, qu'elle poussa uu cri et qu'elle demeura comme foudroyée par une joie immense et subite.

— Mon lils ! dit-cdle enfin, l'écriture de Ferdinand !

Et d une main tremblante elle rompit le cachet de cire qui fermait la lettre.

Annibal s'était reculé et semblait attendre Madame Geoffrin tenait le papier ouvert .. Elle lisait .. L'émotion la plus violente paraissait la dominer. . Des larmes inondaient son visage, sa main tremblai tf agitée par un mouvement convulsif... des soupirs ra tiques déchiraient sa gorge.

Relevant d'une main les bandeaux de ses cheveux qui voilaient son visage, elle tendit de l'autre la lettre à son visiteur :

— Lisez ! dit-elle, lisez à voix haute, que j'aie la conviction que je ne suis point folle et que j'ai bien lu ce qui est écrit là !... lisez ! lisez !

Charney avait pris la lettre ouverte ; il lit un pas en avant et il lut :

« Chère mère,

— Tu as dû horriblement sounrir, car je sais combien tu m'aimes... Je suis vivant... Bientôt je 1 espère, jeté reverrai... C'est là tout ce que.je puis t.- dire et l'apprendre, cai il m'est interdit de te renseigner sur ma Mutation.

« Je ne puis que te répéter ces mots : Je suis vivant 3 et ajouter ceux-ci : Si tu veux que je 'sois libre bientôt et

que j'accoure te presser dans mes bras, aie confiance abso lue dans celui qui te remettra cette lettre.

« J'ai bien souffert on pensant à ce que toi et Amélie avez dû souffrir... Et Caroline?... Elle ne m'a pas oublié, n'est-ce pas ? »

— Oui, dit madame Geoffrin, tout cela est écrit ! Cette écriture est celle de mon fils, je n'en puis douter... C'est ni. mi sa signature. C'est lui... "b ! mais il est donc Vivant.

1 h magnifique Chrisl était accroché dans l'alcôve, à la tête du lit. Madame Gnoffrin courul s'agenouiller et elle pria avec des sanglots dans la gorge, avec des éclairs de reconnaissance dans les yeux... Elle priait, l'excellente femme, aire cette ferveur ardente de la mère qui remercié le ciel de lui avoir rendu son enfant dont elle s'était cru,1 séparée à jamais.

Annibal était demeuré respectueusement et discrètement à l'écart. Il contemplait d'un.regard doux et triste celle qui, s'isolant du monde.se suspendait à cet anneau céleste que l'on nomme la prière.

Toul àcoup, madame Geoffrin se tourna vers Annibal et avec un geste adorable :

- Venez prier près de moi ! dit-elle.

Annibal tressaillil : mais, à l'instant même, sans hésiter, il s'avança d'uir pas ferme pour venir s'ngenouiller auprès de la veuve.

Celle-ci le contemplait, une pensée rapide jaillit dans son esprit :

- Oh! se dit-elle, si ce! homme était un misérable, il n'oserait pas venir prier près de moi '.

Charnej était agenouillé devant le Christ Les bras pendants et le front penché, il paraissait abîmé dans un flot de pensées tumultueuses : tons doux prièrent ainsi, et durant quelques minutes la chambre demeura plongée dans le plus profond silence.

Enfin madame Geoffrin se relova la première Elle couvrit de baisers la lettre qu'elle n'avait pas cessé de press sur son cœur.

- Oh! Dion est bon '. dit-elle, il sait ce que j'ai souffert... il n'aurait pas voulu déchirer à jamais mon cœur en me privant de l'un do mes enfants !... Mon tils!.. mou Ferdinand !... Oh ! je pourrai donc le revoir.

Et so tournant vers Annibal :

- Vous m'avez tenu parole! dit-elle. Mais cette lettre, comment l'avez- von s...

- Vous le savez, i ime, répondit M. de Charney.

— Oui, oui! s'écria Madame Geoffrin. J'ai confiance en vous!

Et elle tendit la main au jeune homme. Celui-ci prit d'une main ces doigls effilés qui s'offraient à lui et, posant l'autre main sur son cœur, il s'inclina avec émotion pour effleurer de ses lèvres la peau satinée de la mère d'Amélie.

Madame, dit-il ou se redressant, votre iils est vivant, vous io savez, mais il est prisonnier en ce moment et il faut qu'il soit libre...

- El que faire ? s'écria madame Geoffrin. Oh ! parlez!... dites vite!... Tout ce qui doit être l'ait, je le ferai...

- Madame, dit Annibal, vous avez dit tout à l'heure que vous aviez confiance en moi.

— Je io répète.

- Eh bien ! je vous donne ma parole d'honneur que si von- voulez me laisser agir sans vous opposera ce que j'ai fait et à cequeje veux faire, votre fils sera libre avant que douze heures no soient écoulées!

— Mais où e i il 'loue?

— Je ne puis VOUS lo dire.

— Qui Io retient capt if.

— Un ennemi puissant.

— Quoi ennemi ?

il n'est pas l'heure de le nommer.

Mais comment savez.- vous'.'.. . expliquez-vous, \nni t al I

— Promettez-moi de me laisser maître absolu de la situation durant douze heures, à partir de ce soir neuf heures, et vous saurez tout, et Ferdinand sera libre.

Madame Geoffrin regarda son interlocuteur.

— Je vous le promets ! dit>elle.

— Chacun dans cette maison m'obéira?

— Je vais en donner l'ordre.

— Je pourrai aller, venir, sortir, rentrer, quoi qu'il arrive, à toutes heures de cette nuit, sans exiger d'explication de ma conduite, recevoir qui je voudrai, employer vos gens ainsi que je le désirerai; vous me garantisez enfin liberté complète d'actions et do paroles durant ces douze heures?

— Oui! vous serez le maître, je vous le jure!

— Alors, je vous jure aussi que demain, à six heures du matin, vous embrasserez votre iils.

Un coup fut frappé à la porte de la chambre.

— Entrez! dit madame. Geoffrin.

Mariette passa la tète par l'entre-bâillement de la porte :

— Le colonel Bellegarde! dit la servante. Madame reçoit-elle?

Madame Geoffrin regarda Annibal.

— Oui! oui! faites entrer au salon! dit vivement Annibal.

Mariette regarda M. de Charney avecétonnement, puis ce regard se reporta sur sa maîtresse.

— Faites allumer au salon! dit Annibal.

— Obéissez a M. de Charney. ajouta madame Geoffrin. Tout ce qu'il vous ordonnera de faire, faites-le!

- M. d'Adoré! dit Joseph en s'avançant.

— Faites entrer! dit Annibal. Les docteurs Corvisart et Dupuytren vont venir, vous les recevrez également, ainsi que d'autres personnes qui se présenteront, encore.

Joseph s'éloigna. Madame Geoffrin regardait Annibal avec une expression d'étonnement profond.

— N'accusez que moi de toutes ces visités, dit M. de Charney. J'ai écrit à tous vos amis que vous les attendiez ce soir.

— Vous avez écrit...

— Oui, madame. J'étais certain que vous m'approuve riez. Mademoiselle Amélie est chez madame Cbivry, n'est-ce pas?

— Mariette! appela Annibal.

La femme de chambre s'avança vivement.

— Courez à l'hôtel' Cbivry, dit-il. Priez mademoiselle Amélie de revenir auprès de sa mère. Priez également madame et M. Chivry et mademoiselle Caroline, d'accompagner mademoiselle Amélie. Si M. Chivry était sorti, qu'on l'envoie chercher partout où il serait. Vous direz que votre maîtresse insiste auprès de ces dames pour qu'elles se rendent sans tarder à son invitation, et vous ajouterez qu'il s'agit de M. Ferdinand dont madame Geoffrin a reçu des nouvelles.

— Des nouvelles do monsieur! s'écria Mariette.

— Oui! oui! dit madame Geoffrin. Il est vivant. 11 va revenir. Allez, Mariette, obéissez vite!

Mariette s'élança et disparut comme une flèche. Charney se retourna vers madame Geoffrin :

— Dites-moi encore que vous avez confiance en moil reprit-il.

— Oui I j'ai confiance en vous, je le jure! dit madame Geoffrin.

Annibal présenta son bras à la \euve :

— Venez recevoir ceux qui attendent dans votre salon, dit-il, et n'oubliez pas, je vous en prie, que c'est vousmême qui hs avez l'ait provenir. Je vous recommande spécialement le colonel Bellegarde... Je vous dirai pourquoi plus tard...

i i \niiiiiai. entraînant doucement madame Geoffrin, le 'io igea a\ ec elle \ , rs le salon du rei de chaussée,

Il était à demi couché sur Uu rocher... (Page 269.)

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