LES AMIS
Ls salon de madame Geoffrin était splendidement éclairé. Un cercle d'amis se pressait autour de la maîtresse de la maison qui était étendue sur une grande chaise longue, la tête appuyée sur un coussin.
A ses pieds était assise Amélie, sa fille, les mains dans les mains de sa mère. Près d'Amélie se tenait Caroline, les joues empourprées et les yeux fatigués par les larmes.
Plus loin, madame Chivry, son mari, puis le comte d'Adoré, Corvisart et Dupuytren, et enfin, maître Raguideau, le notaire.
Madame Geoffrin formait le point central du demicercle tracé par ses amis autour de la cheminée, dans laquelle brûlait un feu clair. Debout devant cette cheminée, et placé sous le rayjnnement des bougies, se tenait Annibal de Charney.
Neuf heures du soir venaient de sonner; un neciels profond régnait dans la pièce. Tous, un seul excepté, paraissaient gênés, embarrassés, anxieux; tous, hormis un seul, échangeaient des regards inquiets et semblaient sous le coup d'une pénible attente. Seul, Annibal de Charney souriait doucement et était absolument maître de lui-même.
Tout à coup Charney redressa la tête, ses yeux lancèrent un double éclair, et, s'appuyant sur le dossier d'une chaise placée près de lui :
- Madame, dit-il en s'adressant à madame Geoffrin, ainsi que je vous l'ai expliqué, mais ainsi que tous ceux qui nous entourent l'ignorent encore, je suis la cause de cette réunion qui vous place au milieu de vos plus dévoués amis. C'est moi qui, à votre insu, ai fait prévenir chacun de ces messieurs. C'est moi qui ai fait supplier M. et madame Chivry de se rendre dans ce salon...
Un silence exprimant un étonnementprofond suivitees paroles : tous se regardaient, se demandant évidemment où M. de Charney voulait en venir.
— Je vous ai donné les preuves de l'existence de votr«
miîT-TAPIN
(Us, poursuivi! Charney, j'ai tari la source des douleurs qui déchiraient notre âme, je savais que cette nouvelle devail réjouir tous ceux qui vous aiment, mais je l'avoue néanmoins, ce n'est pas dans l'intention de leur donner moi-même cette nouvelle que je les ai ressemblés chez vous : e'esl pour avoir avec vous, madame, devant eux, vos meilleurs confidents et vos plus intelligents conseils, une explication que les circonstances rendent absolument nécessaire.
Un nouveau silence, plus profond encore que le premier, régna dans le salon. De nouveaux regards plus anxieux étaient échangés.
— Mais mon fils, Ferdinand, c'est de lui qu'il fautparler! s'écria madame Geoffrin.
— C'est pour parler de lui, madame, qu'il faut que je commence par parler de moi-même.
— Cependant... commença maître Raguideau en se levant.
— Pardon, monsieur, interrompit Annibal, avant d'aller plus loin, je dois rappeler ici, devant vous, à madame Geoffrin, la promesse qu'elle vient de me faire et qui vous engage tous : madame m'a promis solennellement de me laisser maître absolu de la situation douze heures durant à partir de l'heure qui vient de sonner;de me laisser aller, venir, sortir, rentrer, quoi qu'il arrive, à toute heure de cette nuit, sans exiger d'explication de ma conduite; d'employer les gens de l'hôtel ainsi que je désirerais; de me garantir enfin liberté complète d'action et de paroles durant ces douze heures. Madame Geoffrin m'a fait ce serment et je lui ai fait, moi, en échange, celui que, ces douze heures ('■eoulées, Ferdinand lui serait rendu. Si je vous répète ici le serment prononcé par madame Geoffrin, c'est que ce serment, fait en telles circonstances par la maitresse île la maison, engage ceux qui sont abrités sous son toit
— Oui, dit madame Geoffrin, je vous ai promis douze heures de liberté absolue ; il ne dépendra pas de moi que cette promesse ne soit tenue, et, en m 'engageant, j'ai engagé tous ceux qui m'entourent.
Sans dont,', dit M. d'Adoré, il s'agit de Ferdinand, mais cependant je lais une réserve : le présent ne saurait engager! 'avenir, et si je n'ai pas le droit de demander cette nuit a M. de Charney quelques explications que je serais fort aise d'avoir, je prétends me réserver la faculté de les lui demander plus tard.
— Et je serai à vos ordres, monsieur, dit froidement Charney.
Au fait, dit vivement maître Raguideau.
Profitant de cette liberté qui m'est donnée, reprit
Annibal, j'écarte doue, pour le ment du moins, tout
ce qui peut a\ oir rapport à M. Ferdinand pour mener l'explication sur le terrain que je désire lui voir explorer. Madame Geoffrin fit un signe aCfirmatif.
— Madame, poursuivit Annibal avec uneémotion assez vive dans la voix, VOUS savez que j'aime mademoiselle Amélie et que mon plus ardent désir est de la nommer ma femme. Jadis, alors que vous avez deviné ce qui se passait en moi, vous daignâtes ne pas éteindre la lueur d'espérai qui me laissait bercer mon âme des plus douces illusions. Vous rites plus, et vous me promîtes la main de celle que j'adorSis, que j'adore et que j'adorerai toujours, quoi qu'il arrn e.
Amélie, qui sentail ions les regards dardés sur elle,enfouil sa jolie tête dans les genoux de sa mère.
Permettez-moi, maintenant, madame, poursuivit Charney, de vous rappeler deux circonstances, qui i ou les deux sont trop \:i;i\-r> pour ne pas être présentes a cotre pen ée, car d m ces deux circonstances, madame, vous
axez étéatnei douter de moi, et je dois l'avouer, vous
D 'avez fait, en doutant, qu'obéir à votri science ; le
don ie étail effecl ivemonl permis. La première rois, ce fut
le lendemain même de la nuit où lurent ; omplis ces
horribles assassinats qui jetèrent à la fois dans votre famille le deuil et la ne h es s,.. Rappelez-vous, madame, l'histoire de ce portefeuille brodépar vous, que vous m'avez
donné, et qui fut trouvé par le docteur Con isarl dans la chambre même des victimes quelques heures après l'accomplissement, des meurtres.
Madame Geoffrin tressaillit. Charney se retourna vers) Corvisart.
— Docteur, lui dit-il, la situation est solennelle; vous le reconnaissez, je vous adjure de dire la vérité. En trouvant ce portefeuille, n'avez-vous pas eu la pensée que son pro-i priél lire pouvait faire partie des assassins?
— Cela est vrai! dit le docteur avec un ton si ferme, que teins ceux qui étaient là frissonnèrent avec un mouvement de terreur.
Charney demeura impassible.
— Cette pensée, poursuivit-il, ne vous était-elle pas venue d'aiit nit plus facilement, que vous aviez alors la conviction de la mort de MM. de Charney père et fils?
— Oui, dit encore Corvisart,
— Et, reprit Annibal, celui qui avait cru devoir vous éclairer sur le compte du faux M. de Charney, ainsi qu'il | le disait lui-même, celui-là, répondez-moi franchement, docteur, n'était-ce pas un des principaux employés du ministère' de la police? N'était-ce pas ce malheureux Jacquet qui vient de périr si tristement?
— Oui. dit encore Corvisart avec étonnement; mais comment savez-vous...
— Vous l'apprendrez.
S'adressant alors à Amélie :
Mademoiselle, continua Charney dont le visage s'empourprait, et dont la voix était devenue tremblante, mademoiselle, pardonnez-moi de réveiller l'un de vos plus douloureux souvenirs; mais celte nuit fatale des assassinats commis dans la maison, n'avez-vous pas cru être le jouet d'un rêve étrangement horrible, n'avez-vous pas cru...
— Taisez-vous! taisez-vous ! balbutia Amélie en cou vranl son visage de ses mains.
— Il faut que je parle !
— Monsieur... dit madame Geoffrin.
— Il le faut, madame, et bientôt vous comprendrez pourquoi j'insiste avec, cette énergie.
S'adressant de nouveau à Amélie :
— Encore une fois, pardonnez-moi, mademoiselle, poursuivit Charney, et excusez-moi! .Mais je dois insister... Durant cette nuit horrible, n'avez-vous pas cru, parmi les voix des bandits qui avaient pénétré dans cette maison, reconnaître une voix qui vous était familière... ma voix enfin...
Amélie frissonna.
— Répondez, je vous en conjure ! dit Annibal.
— Oui! balbutia la jeune fille.
— Et, reprit M. de Cliarnev. dont l'émotion semblait augmenter, en vous approchant de votre fenêtre, en assistant à l'une de ces scènes monstrueuses accomplies à quelques pas de vous, n'avez-vous pas cru encore reconnaître parmi l'un des a -sassins...
Taisez vous! taisez-vous! s'écria Amélie. Charney s'inclina e1 un soupir rauque s'échappa de sa gorge, s'adressant de nouveau à madame Geoffrin :
— Vous rappelez-vous, madame, reprit-il, la conversation que nous eûmes ensemble te i de ci' m
— Oui ! dit madame Geoffrin.
-Les premiers doutes qui avaient disparu, je les ris alors se redresser devant, moi. On VOUS axait affirmé, et je VOUS re reie ,le ne' l'a \ oir déclare Ira 11 eli lie u I . Mue
MM. de Charney père et fils étaient bien morts et eue les pièces que je vous avais communiquées étaient fausses.
De plus, on a\ ait fait naître ci te | sée dans votre âme
que j'avais eu intérêt d'abord à nous faire hériter des Courmont et que, cet héritage acquis, j'avais eu intérêt encore :'i ce qn' Vmélie béni m de son frère.
i u cri terrible jaillit de la poiti ine de mad Geoffrin.
Monsieur! s'écria |.i mère, celle enfant dexail tOU
jours Ignorer roi te a Ureuse accusât ipn.
Je croyais que cela pouvait être, madame, répondu
BIBI-TAPIX
2CÛ
Cbariiey ; mais cela est impossible. Il' faut aujourd'hui que mademoiselle Amélie n'ignore rien. Enfin etpour comble, le ministre de la polie.', en approfondissant l'affaire de la disparition de Ferdinand, votre fils, en vint naturellement à m'aocuser encore de la tentative d'empoisonnement dont vous ■ été victime.
Madame Geoffrin courba la tête. I n sil ace effrayant suivit ces paroles. Personne n'osait rompre qui décelail u inte émotion de là pari de tous ! ■-
assis!
Amélie pleurait dans le sein de sa mère. Caroline, ige nouillée prèa d'elle, pleurait avec
Maître Raguideau se leva .
Monsieur, dit- il d'une voix sévère à Charney, où rus en venir?
Charney soutint sans sourciller le regard profond et scrutateur du spirituel tabellion.
— Où j'en veux venir? répondit-il lentement. A ceci, monsieur :è ormulerbien nettement, à poser bien carrément toutes les accusations dont depuis un mois j'ai
été' l'ol
— Eh bien! ees accusations posées, qu'avez-vous à répondre pour les combattre?
— Peu de choses, car une partie de ees accusations sont justes !
On cri de stupeurpartit de toutes les bouches.
— Quoi ! fit Corvisart en s'avaneant. vous avouez...
— Que les pièces prouvant l'existence de M. de Charney tils. que j'ai présentées, sont fausses? Oui, je l'avoue !
— Horreur! s'écria madame Geoffrin.
— Que mademoiselle Amélie a pu reconnaître ma voix parmi celli - des bandits introduits dans cette maison [a nuit du crime? <>ui ! Elle a pu la reconnaître, car j'él ds parmi eux !
Un frémissement d'indignation accueillit cet aveu fait d'une voi\ ferme.
— Que j'ai eu intérêt à la disparition de Ferdinand et que j'ai pu aidei à cette disparition? Eh bien, oui, je l'avoue encore, car cela est!
—'Misérable ! s'écria-t-on de tous les coins du salon. Corvisart. Dupuytren, d'Adoré, Raguideau, Chivry s'avancèrent avec des gestes menaçants :
— Madame ! dit Charney en s'adressant. à madame Geoffrin. Je vous somme de vous rappeler votre serment. Quoi que je dise, quoi que je lasse, j'ai, cette nuit, liberté absolue. Chacun doit, ici, m'écouter en silence et m'obéir sans réflexion ! Tenez votre serment ! je tiendrai le mien !