‹ Le tambour de la 32e demi-brigadeChapitre 217 sur 220 · LE ROI DU BAGNE · texte numérisé non relu

LE ROI DU BAGNE

Camparini saisit Charney par le bras :

— L'heure s'avance! dit-il; je joue une partie suprême, tu ne l'ignores pas! Tu me connais, et tu sais si je suis homme à reculer devant quoi que ce soit... Va, obéis, pars, je te mettrai sur la route de Paris par un endroit connu de moi seul. Rapporte ces papiers signés et fais que les alentours de cette maison soient libres, sinon, je le jure, pas un de ceux qui sont ici n'échappera, et quant à moi... on ne me tient pas encore, Charney !

Ces paroles furent prononcées avec cet accent terrible qui donnait à la voix du Roi du bagne une expression de domination effrayante. On sentait que ce génie du crime ne mentait pas, et que ce qu'il voulait faire il le ferait.

— Réponds par oui ou par non ! dit-il encore, je suis las de ces discussions; es-tu prêt?

— Oui! dit Charney.

— Alors viens que je te bande les yeux. Camparini prit un linge mouillé, le posa en bandeau

sur le front de Charney, puis lui prenant la main, après s'être assuré qu'il ne pouvait voir :

— Laisse-toi guider ! dit-il.

Camparini appuyait son œil contre une ouverture pratiquée dans la muraille. La nuit était obscure au dehors, mais cependant, dans les ténèbres entourant la maison de leurs voiles opaques, on pouvait distinguer des masses d'ombres allant, venant, formant comme une chaîne compacte. De temps à autre, un éclairrayonnaitdans ces ténèbres : c'était le reflet de la pâle lumière d'une étoile sur un canon de fusil.

— Ils croient me tenir ! murmura Camparini en sereculant. Cependant ce que Charney vient de leur dire a dû leur faire comprendre que le Roi du bagne n'était pas encore leur esclave !

Il marchait à grands pas :

— Me tenir! dit-ilencore. Les niais! me supposer assez sot pour m'être livré pieds et poings liés!... Ma force, c'est d'avoir partout et toujours tout prévu, tout supposé!... Me tenir ! mais ils m'ont rendu libre en me débarrassant de tous ceux qui m'entouraient! Le chauffage était use. Bonaparte au pouvoir, Fouché à la police, c'est la ruine de l'association...

Camparini s'arrêta :

— Fouché me voudrai! ! dit-il en portant la main à .son menton : cet homme et moi, que ne pourrions-nous pas?... (Un!... mais je serais le second !... D'ailleurs... qui sait .' Rien n'est établi solidement encore...

I.a pièce dans laquelle était alors Camparini était une espèce de chambre à coucher, ouvrant un meuble, il prit

une paire de chaussures en peau de daim, avec des semelles extrêmement souples. [1 passa ces souliers et se mit à marcher sans que le plus léger bruit retentit.

Il alluma ensuite une lanterne sourde, qu'il ferma;

puis, ouvrant ta porte, il B'engagea sur l'escalier et des cendit rapidement. Dix hommes masqués et armés veillaient dans un grand vestibule : Camparini passa au milieu d'eux Bans leur adresser la parole. 11 gagna la courintérieure, la traversa et descendit dans

une pièce creusée en sous-sol. Au milieu de l'obscurité qui l'entourait, et en homme connaissant admirablement

les lieux, il fit jouer un ressort : une ouverture demeura béante à ses pieds. Camparini s'y engouffra. Il se trouva dans une sorte de quinconce. Il s'éclairait à l'aide de sa lanterne. Cinqcorridors creusés sous terre se présentaient à lui, s'enfonçant dans cinq directions différentes, Camparini s'engagea dans le premier. Au bout de cinq cents pas environ, il s'arrêta : le souterrain n'allait pas plus loin, et une porte de fer toute bardée de verrous et de serrures se dressait devant le Bot du banne.

Camparini étouffa la lueur de sa lanterne; puis il s'agenouilla, et avec des précautions infinies., il fit jouer un ressort, puis il parut écouter avec une attention minutieuse.

— Gardé ! dit-il en se relevant et en revenant sur ses pas.

llparcourut successivement les quatre autres corridors, employant les mêmes précautions.

Quand il eut achevé ce quintuple parcours, il revint dans le quinconce, et, posant sa lanterne à terre, il demeura immobile, le front penché, les bras croisés sur la poitrine.

— Allons! dit-il, tous les secrets ont été ou livrés ou devinés : toutes les issues sont gardées... Un seul moyen de salut me reste : celui-là est infaillible, mais je ne puis que me sauver seul...

Camparini réfléchit :

— Tous ces millions m'échappent! dit-il. Quinze ans de travaux, de fatigues, de lutte, pour aboutir à quoi?... à succomber à l'heure où je crois triompher! Y a-t-il donc véritablement une Providence et dois-je croire ?...

Le bandit passa sa main sur son front : de grosses gouttes de sueur perlaient à la racine des cheveux ; Camparini avait les sourcils contractés et la face blèmie.

— Dieu! répéta-t-il avec un frémissement qu'il ne put contenir.

Puis, frappant du pied avec rage :

— Allons ! s'écria-t-il, je deviens faible! Et Use mit à marcher précipitamment.

— Eh bien ! reprit-il en s'arrêtant tout à coup et avec un regard de défi, j'ai perdu la partie, voilà tout! J'ai perdu : il faut payer! Comment payerai-je? avec de l'argent ou du sang?

Il réfléchit encore :

. — Du sang ! le leur et le mien ! dit-il. Si j'ai perdu, personne ne gagnera ! Belle fin, Camparini ! beau linceul à jeter sur la royauté du bagne ! Allons ! c'est dit ! L'heure est venue !

Camparini ramassa sa lanterne, et, contournant l'escalier à l'aide duquel il était descendu dans ces galeries souterraines, il s'approcha de la muraille. Se baissant, il prit l'extrémité d'une tige de fer couchée horizontalement. Cette extrémité était garnie d'un anneau. Camparini passa ses doigts dans cet anneau et tira fortement à lui.

Un bruit sourd se fit entendre, et les deux battants d'une porte de fer, recouverts de briques et admirablement dissimulés dans la muraille du souterrain, s'écartèrent brusquement. Camparini se trouva en face d'une sorte de petit cellier, dans l'intérieur duquel étaient entassés cinq tonneaux de dimension ordinaire, rangés les uns sur les autres, deux sur trois.

De chaque fond de chacun de ces tonneaux appendait une longue mèche : ces cinq mèches se réunissaient ensemble et s'enroulaient pour n'en plus former qu'une seule. Elles étaient toutes cinq enduites de poudre.

Camparini sebaissa.De la main gauche, il tenait la lanterne à la lueur de laquelle il venait d'ouvrir la porte; de la droite, il prit l'extrémité de la grosse mèche.

Les sourcils de plus en plus contractés, le front pâle, les lèvres rentrées, mais la main très ferme, le Roi du bagne rapprocha lentement le bout poudré de la mèche de la flamme de la lanterne.

— Belles funérailles, murmura-t-il; demain la France entière parlera de moi.

Tout à coup Camparini s'arrêta. Un éclair rapide venait de passer dans ses regards; son front s'illumina, et sa main, tremblant subitement, laissa échapper la mèche.

— Oh! murmura-t-il, quelle pensée !

D'un geste rapide, Camparini referma brusquement les deux battants du cellier; puis, s'élançant, il gravit les marches, gagna la cour et remonta lestement dans la chambre. S'approchantd'un timbre, il frappa un coup. Un homme masqué apparut.

— Cassebras, dit simplement Camparini, qui avait repris tout son sang-froid.

L'homme disparut.

— Conserverie moindre débris de ces fortunes serait folie, murmura-t-il ; tout autre que moi tenterait, mais...

Cassebras entrait; le fort de la halle était d'une pâleur effrayante; ses traits étaient crispés, ses lèvres rentrées; une expression d'énergie sauvage se reflétait sur saphysionomie. Le Roi du bagne le considéra un moment.

— Tu as envie de me tuer! dit-il froidement. Cassebras releva la tête ; un rictus formidable contractait son visage.

— Oui! dit-il.

— Et tu as hâte d'avoir délivré Rosette pour m'étrangler de tes propres mains?

Cassebras ne répondit pas.

— Eh bien ! attends, reprit Camparini, dans un quart d'heure Rosette sera devant toi, et vous serez libres tous deux.

Le fort de la halle poussa un rugissement.

— As-tu exécuté mes ordres? dit le Roi du bagne en changeant de ton. .

— Oui, dit Cassebras.

— Où as-tu transporté les cadavres?

— A l'endroit que tu as indiqué.

— C'est bien ! Va m'attendre dans la chambre rouge, et dans un quart d'heure, je le répète, toi et Rosette vous serez libres!

Cassebras recula et sortit sans proférer une parole; demeuré seul, Camparini se croisa les bras sur la poitrine, lança un regard menaçant versleciel etdemeura durant quelques minutes dans l'immobilité d'une statue. Puis, s'avançant brusquement vers la porte donnant dans la salle ou étaient enfermés les prisonniers, il l'ouvrit et entra précipitamment. Les gardiens masqués veillaient toujours.

Camparini fit un geste, ettous les hommes se retirèrent; il demeura seul au milieu de ses victimes.

— Vous attendez la mort, dit-il ; eh bien ! dans dix minutes, vous serez tous libres !

Cette déclaration si inattendue frappa de stupeur ceux qui l'attendaient, au point de paralyser toutes leurs facultés.

— Libres ! répéta Camparini ; oui, vous allez être libres, sans rançon, sans promesse à faire, sans autres conditions que celle de n'oublier jamais que votre existence à tous a été entre mes mains, et que je vous ai épargnés.

Puis, s'approchant vivement de Lucile:

— Appelez votre mari, dit-il ; appelez à voix haute. Lucile hésita.

— Appelez donc, si vous voulez le revoir, reprit Camparini.

— Maurice! dit Lucile.

Un cri déchirant retentit au dehors.

— Maurice ! répéta Lucile en pâlissant. Camparini s'était précipité vers l'une des portes. Dans

une pièce voisine un homme haletant, à demi fou, paraissait être au paroxysme de l'exaltation ; cet homme avait les mains attachées : c'était Maurice Bellegarde.

— Elle vit, dit Camparini en entrant.

— Lucile, rugit Maurice.

— Silence, si tu ne veux pas qu'elle meure sous tes

yeux. Elle vit, tu le sais, tu l'as entrevue. Maintenant, si tu veux la revoir, suis-moi sans tenter do rompre les liens qui t'attachent. Obéis sans hésiter, sinon Lucile ne te reverra jamais.

Maurice s'était levé; il avait les jambes libres. Camparini siffla : deux hommes masqués accoururent, qui se placèrent de chaque côté du colonel. Du geste, Camparini leur ordonna de le suivre ; puis marchant en avant, il quitta la pièce, descendit l'escalier, traversa la cour et s'engagea dans les souterrains. Ce fut l'allée do droite qu'il prit.

Arrivé à l'extrémité, il ordonna aux deux hommes de s'éloigner, et il demeura seul avec Maurice.

— De l'autre côté de cette porte, dit-il en désignant la porte de fer, sont tes amis. Là t'attendent ceux que je croyais morts, et qui sont vivants. Tu vas sortir et aller trouver ceux qui me cernent, et qui déjà me croient en leur puissance. Tu leur diras que le Roi du bagne a entre ses mains neuf prisonniers : ta femme, ta bellesœur, ton beau-frère, les femmes des deux marins, leurs deux enfants, Niorres et Rose. J'ai pour les garder dixhuit hommes. Cette maison est minée; Charney le savait, il a prévenu ceux qui m'attaquent. C'est pnurquoi je l'ai laissé libre. A la moindre tentative d'attaque, je mets le feu aux poudres. Nous sautons tous, et vous me connaissez assez pour savoir si je faiblirai. Je propose le rachat de la vie de ces neuf personnes.

«Toutes les entrées de ces souterrains sont gardées, il faut qu'une devienne libre : celle du bois de Vincennes. Pour la vie de chacun de mes prisonniers, j'exige la vie de deux des miens.

« Comprends bien, Maurice, l'entrée du souterrain du bois libre, deux des miens sortiront. Alors un de mes prisonniers sort, lui, par cette porte... Deux autres de mes hommes deviennent libres, un second prisonnier vous est rendu, et ainsi jusqu'aux deux derniers de mes hommes et au dernier de mes prisonniers.

« Cinq minutes s'écouleront entre la liberté donnée à mes hommes et celle donnée au prisonnier, afin que je puisse comprendre parle signal de ceux qui seront dans le bois qu'aucune embûche n'a été tendue à distance. D'ailleurs, ta femme sortira la dernière, et elle me répondra de la vie de tous les miens, si on osait leur tendre un piège.

— Et toi, dit Maurice, quelle condition imposes-tu ?

— Aucune.

— Comment?

— Que mes hommes soient libres et qu'ensuite on me prenne si on le peut, j'y consens. Je ne fais aucune condition pour moi-même. Cependant, reprit Camparini après un silence, viens; il faut que tu puisses dire à ceux que tu vas retrouver : J'ai vu !

Et entraînant avec lui Maurice dont les mains étaient toujours garrottées, il le conduisit jusqu'au quinconce. Là, faisant jouer le ressort qui mettait à découvert les barils de poudre, il prit la mèche.

— Elle doit durer une heure, dit-il.

Et il l'alluma; puis, faisant sauter le crochet qui : 1 1 1 a fliait la serrure à la chaînette du ressort secret, il referma les deux portes.

— Maintenant, dit-il, aucune force humaine ne saurait rouvrir ces portes, car le ressort ne peut plus jouer. Il y en a pour une heure; dans une heure la maison Bautera !... Va !

Maurice se précipita vers l'extrémité du souterrain, Camparini le suivit.

—Attends! dit-il, il faut que tu te places sut cette marche de fer.

Effectivement, il y avait dans le bas de la pii une

marclie de ter, ou plutôt une petite tablette de fer solidement attachée. Maurice se plaça aur cotte marche. Cam parinl trancha les liens qui attachaient les mains du colonel.

— Passe tes doigts dans ces anneaux, ajouta le Roi du bagne, réunis toutes tes forces pour te tenir.

Maurice obéit encore. Alors Camparini posa sa main sur un ressort.

— Songe que nous n'avons qu'une heure, dit-il. Pour me prévenir que nos conditions sont acceptées, ceux qui gardent la porte du bois se retireront; je le saurai : va!

Camparini appuya sur le ressort, la porte de fer fit une bascule rapide, tournant sur un axe placé à son centre. Le colonel avait disparu. Camparini écouta; des cris retentirent au dehors.

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