A SAINT-MANDÉ
— La maison est cernée; je ne sortirai pas d'ici, soit,
mais aucun d ux qui s'y trouvent n'en sortira vivant
non plusJ si on teni i de forcer la porte ou les fenêtres, bs ressorts sont disposes et la maison entière s'abimej D'ailleurs, l'existence de tous ceux qui sont ici me réj
pond de li enne. Signe ce papier, Charney, je le ferai
parvenir à ceux du dehors, et alors nous pourrons causer froidement, car nous aurons devant nous tout le temps nécessaire.
Chanic.N prit le papier que lui présentait le Roi du bagne; il écrivit rapidement quelqueslignesetsignajpuisiltendi! le papier à Camparini. Celui-ci le parcourut du regard. Il ni un signe approbatifel frappa sur un timbre :un homme m. i que apparut.
Camparinlremit le papier etflt un geste rapide. L'homme
Sa main formidable se levait sur Camparini. (Page 294.)
masqué disparut presque aussitôt. Quelques instants s'écoulèrent, puis le tumulte qui régnait au dehors cessa brusquement.
C'était dans la maison mystérieuse de Saint-Mandé que se passait cette scène. Camparini et Cbarney étaient en présence, seuls tous deux, libres tous deux. Le Roi du bagne avait une double paire de pistolets à deux coups passés à sa ceinture. Charney ne portait pas une arme.
— Donc, continue ton histoire, dit Camparini en s'arrêtant subitement. Je t'écoute, Charney. Ah ! le véritable fils de M. de Charney avait échappé. Le voilà revenu en Europe et apprenant qu'un autre Charney existe. Que fit-il?
— 11 chercha, dit Charney.
— Et il trouva?
— Non pas celui qu'il cherchait, mais un autre...
— Qui cela?
— Jacquet.
— Ah! je m'en doutais. Ensuite?
« Jacquet convainquit Annibal de la foi que celui-ci pouvait avoir en lui. A Paris, ils virent ensemble Fouché. Cependant Charney n'avait point encore osé se livrer entièrement, mais son hésitation ne pouvait durer.
— 11 dit tout'?
— Oui.
■*- Alors, que Ht Jacquet?
— Jacquet prouva à Charney que son seul ennemi était le Roi du bagne. Le faux Charney fut arrêté. Confronté avec Annibal, il avoua tout ce qu'il avait fait. La lumière fut! Il y avait deux ans que tu n'avais vu le faux Charney, Camparini. Tu avais bien choisi ton homme. Le faux et le \ rai avaient entre eux des points de ressemblance d'autant plus grands que, ayant habité longtemps le même pays, la peau du visage avait pris les mêmes teintes et leurs habitudes étaient presque les mêmes. Annibal fit tout encore pour augmenter cette ressemblance qui devait te tromper; il fit parler son sosie, et, maître des secrets qui devaient achever de te convaincre, il se présenta à toi. J'étais devenu l'allié de Jacquet. Toutes les précautions avaient été prises pour que rien ne pût nous trahir.
11 avait été convenu que, dans nos conférences les plus intimes même, nous paraîtrions constammentignorer nos individualités réciproques, et que les paroles que nous échangerions auraient constamment la signification opposée à celle qu'elles exprimeraient. Tes propres des-
seins devaient nous servir, continua Charneyen s'auiniant déplus en plus. Celui que tu avais fait passer pour moi, et qui t'avait servi à tromper les autres, devait te tromper à, ton tour. Costumés identiquement l'un comme l'autre, tes hommes nous prenaient alternativement l'un pour l'autre, et souvent ce ilon d'ubiquité me permettait d'avoir avec Jacquet des conférences que tu ne pouvais même soupçonner.
Camparini se rapprocha de Charney.
— Qu'as-tu à me proposer? lui dit-il en le regardant fixement.
Charney redressa la tête.
— De finir par le bien après avoir commencé par le mail dit-il.
Camparini haussa les épaules.
— As-tu donc espéré ma conversion ? iit-il en souriant; je te croyais plus fort!....
— Je parle intérêt! dit Charney en appuyant sur le mot. Pourquoi as-tu fait le mal jusqu'ici? Pour que cela te rapporte?
— Je l'avoue.
— Eh bien, si le bien te rapportait davantage? Camparini le regarda curieusement.
— Après? dit-il.
— Tu es le Roi du bagne, reprit Charney; jusqu'ici tu as étéTennemi de la société : si tu devenais son ami?.,.
— Pardieu! je lui rendrais d'importants services, je le reconnais.
— Oui, si tu voulais employer à son profit toute l'énergie et toute l'intelligence dont tu as fait preuve pour la combattre.
— Conclusion : que m'offre Fouché?
— Sa confiance, l'oubli de tes fautes, le pardon de tes crimes, la sécurité dans le présent et l'avenir et une position qui grandira en raison des services que tu rendras.
— De mon côté, je rendrais libres tous ceux qui sont ici prisonniers, j'abandonnerais les millions en pierreries et en or, les traites, tout le bénéfice enfin que j'ai entre les mains.
— Naturellement.
— Et mes compagnons?
— Pour eux, la justice aurait son cours.
— J'entends!
— Et tu comprends '
Camparini se leva avec un geste superbe.
— Me croyez-vous donc déjà si bas que je sois contraint à accepter un pareil marché! s'écria-t-il. Servir la société après l'avoir attaquée, soit!... j'ai quelquefois eu cette pensée, c'est pour moi l'attrait du fruit défendu ; mais pour manger ce fruit, mon cher, il ne faut pas qu'on m'écarte de force la mâchoire. Ce fruit-là, j'y goûterai quand bon me conviendra, s'il me convient jamais, mais l'heure n'est pas venue de m'imposer des conditions. Tu m'as demandé, il y a quelques minutes, ce que je pouvais faire? Écoute, Charney, tu vas le savoir.
Puis, après un court silence :
— Roquefort, Pick, Chivasso, sont morts! dit-il; mes hommes sont ou tués ou prisonniers, et tu me crois perdu 1 Allons donc ! je suis sauvé, Charney, sauvé! et je vous dois à tous des remercîments, car vous a\ ez affermi ma puissance. Me croyais-tu assez niais pour n'avoir jamais prévu le cas d'un événement comme celui qui vient d'avoir lieu? Tous mes plans étaient faits, et pour toutes circonstances j'ai un palliatif. En tuant ceux que vous avez l ues, en prenant ceux que VOUS avez (iris,
vous m'avez délivré. Aujourd'hui je suis libre et puis-
J'ai ici, dans cette maison, mes trésors ama depuis des années el connus de mol seul; a ces trésors ji [oins les millions enlevés à Fontenay, et que vous n'avez pas su préserver. Cette maison est cernée, mais que m'importe 1 La vie de tous ceux qui sonl ici mes nniers ne répond elle pas de ma liberté el de mou exi tence? Elle répond de plus encore, Charney, elle répond de ma fortune. Tu vas ivt net à Paris, je
vais te faire libre; ces actes que madame Geoffrin devait signer, il faut qu'elle les signe; tu me les rapporteras. Si, au lever du jour, je ne les ai pas, je meurs, mais je meurs en m'ensevelissant avec tous ceux qui sont ici! Tu m'as entendu, tu m'as compris?
— Mais, s'écria Charney, lors même que tu aurais ces actes signés, que ferais-tu? pourrais-tu donc fuir de cette maison cernée ?
— Que t'importe?
— Mais...