PÈRE ET FILLE
— Tu me connais maintenant, Rosette, tu sais qui je suis, tu sais quelle puissance est la mienne. Je ne t'ai
rien caché. Tu comprends à cette heure ce qu'est le Roi du bagne ?
En achevant ces mots, Camparini fit un pas en avant et s'arrêta avec un geste superbe. Rosette fascinée demeura immobile et tremblante comme l'oiseau-mouche sous le regard du serpent à sonnettes.
— J'ai perdu la partie que je jouais depuis quinze ans, poursuivit Camparini. Tout autre à ma place essayerait de s'illusionner ; je suis trop orgueilleux pour agir comme le commun des martyrs. J'ai perdu la partie, je l'avoue ; je l'ai perdue au point que je n'ai pu me venger de celui qui m'avait trahi. Charney m'échappe; sa liberté était nécessaire pour assurer la mienne. Je l'ai fait libre... A cette heure où je te parle, tous mes amis sont morts, tous mes ennemis triomphent. L'association des chauffeurs est détruite, la royauté du bagne est vaincue. Tout autre que moi eût lutté jusqu'au bout... lutté follement... Tu sais ce que je viens de faire, Rosette? A cet instant, j'échange la liberté des quelques hommes qui me restent contre celle de mes prisonniers... Dans un quart d'heure, je serai seul ici...
« Dans un quart d'heure, cette maison s'abîmera, car elle est minée et j'ai mis le feu àla mine... Dans un quart d'heure, l'endroit où nous sommes ne sera plus qu'un monceau de ruines... Dans un quart d'heure, tous me croiront mort... et je serai libre !
« Oui, je serai libre ! poursuivit le Roi du bagnenvec une recrudescence d'énergie. Je serai libre, Rosette, et les hommes que j'aurai sauvés m'attendront pour marcher à ma suite, et les millions des cassettes de la ferme que j'ai pu préserver serviront de base à ma fortune nouvelle.
« Pour tous, Camparini, le Roi du bagne, sera mort!., pour toi, il existera. Et sais-tu pourquoi, Rosette, je te parle ainsi que je le fais ? C'est que j'ai besoin, pour une opération nouvelle que je veux tenter, d'une femme jeune, belle et intelligente telle que toi. C'est qu'il y a là encore, dans mon cerveau, tout un monde de plans que je veux mettre à exécution. Maintenant que tu sais en quelles mains tu te trouves, Rosette, maintenant que tu connais le Roi duBagne, réponds!... Veux-tu accepter le rôle qu'il te réserve?
« Tu as dix minutes à peine, poursuivit Camparini, la mine jouera dans dix minutes. Ta fidélité me répondra de celle de Cassebras.
— Cassebras! s'écria Rosette.
— Oui, Cassebras qui t'aime et qui t'a fait veuve !
— Tu mens ! s'écria l'écaillère avec une expression impossible à, rendre.
Camparini sourit comme le tigre qui joue avec sa proie. Saisissant Rosette par le poignet, il l'entraîna dans une pièce voisine. Dans cette pièce deux cadavres gisaient étendus sur deux lits placés le long des murailles. L'un de ces cadavres était celui de Spartacus, l'autre celui du major, ce cadavre défiguré que Camparini avait vu dans le bois de Vincennes quelques instants plus tôt.
Debout, dans le milieu de la chambre, se tenait Cassebras.
Camparini entra, ayant son bras gauche passé sous le bras droit de Rosette et ayant la main droite appuyée sur le manche d'un poignard passé à sa ceinture.
— Voilà Rosette! dit-il à Cassebras avec un coup d œil empreint d'une expression tellement menaçante que le fort de la halle demeura immobile sans oser faire un mouvement.
Puis, conduisant Rosette vers le lit de droite :
— Regarde ! ajouta-il.
Rosette poussa un cri ; Camparini se retournait vers Cassebras :
— Qui a empoisonné cet homme? continua le Roi du bagne avec une expression plus terrible ; parle ! nous avons à peine cinq minutes à vivre.
— C'est moi! dit Cassebras.
Rosette poussa un second cri plus effrayant que le premier; Camparini se recula en lui lâchant le bras.
— Rosette ! dit-il en désignant Cassebras, cet homme
va être ton mari, je le lui ai promis, et il faut que tu m'obéisses, car, moi, je suis ton père!...
— Vous ! s'écria Rosette en Taisant un effort pour résister à l'émotion.
Cassebras s'était élancé; il avait saisi Rosette et sa main formidable se levait sur Camparini. Le fort de la halle, en se précipitant, s'était placé entre lajeune fille et Ici Roi du bagne; la. physionomie de Cassebras était effrayante. Camparini poussa un rugissement sourd ; il levait son poignard, mais Cassebras brandissait une barre de fer qu'il venait de saisir.
A ce moment une horloge accrochée à la muraille fit entendre ce bruissement qui précède de quelques secondes l'instant de la sonnerie. Cassebras tressaillit ; laissant tomber sa barre de fer, il étendit à la fois les deux bras : il enveloppa de l'un la taille de Rosette, saisit de l'autre le corps inanimé de Spartaeus, et, bondissant, il disparut par la porte, qui se referma lourdement.
Tout cela s'était accompli avec une rapidité telle que Camparini n'avait pu faire un seul mouvement. Demeuré seul, il se rua sur la porte qui venait de se refermer, mais cette porte avait été verrouillée en dehors.
Camparini poussa un cri rauque.
— L'heure!... dit-il; la poudre va faire feu!...
Il bondissait dans la chambre comme un jaguar; il était effrayant à voir; il chercha à ébranler la porte sans y parvenir; une seule fenêtre existait: cette fenêtre était placée au-dessus du lit sur lequel gisait le second cadavre.
Camparini se précipita, il sauta sur le lit; mais ses cheveux se hérissèrent : la tête, détachée du tronc, ■roula à terre, et le corps se dressa comme s'il était mû par un ressort puissant; les vêtements d'uniforme s'ent'rouvrirent, et un être d'apparence presque fantastique surgit debout et menaçant.
— La Caraïbe ! s'écria Camparini.
C'était Fleur-des-Bois, l'œil en feu et le poignard à la main; Fleur-des-Bois cachée sous l'uniforme du major.
Camparini était demeuré comme fasciné; la Caraïbe fit entendre un sifflement sourd et se précipita la main haute.
Une lueur rouge déchira les ténèbres, une secousse violente ébranla la terre, une détonation formidable retentit, un nuage de poussière s'éleva.
Le lendemain de cette nuit terrible, un amas de décombres fumants recouvrait l'espace occupé la veille par ■#. maison mystérieuse. Des hommes entouraient les ruines, paraissant les fouiller avec une attention minutieuse.
Tout à coup une montagne de cendres fut agitée; elle s'entr'ouvrit, et un lévrier apparut traînant un corps qu'il tirait par ses vêtements.
— Tonnerre de Brest! s'écria l'un des assistants, c'est la Caraïbe.