‹ Le tambour de la 32e demi-brigadeChapitre 220 sur 220 · EPILOGUE · texte numérisé non relu

EPILOGUE

Une lettre de France.

Un joli navire était à l'ancre dans la baie de Cadix : c'ét ii1 une belle corvette de guerre, bien gréée, bien astiquée, avec ses caronades luisantes montrant leurs gueules 'cies qui se détachaient sur la ceinture blanche courant de la poupe :i la proue.

i .■ soleil, un vrai soleil d'Espagne, se levait à l'orient, baignant Bes raj ons dorés dans les Mets bleus.

Sur le peu i .in navire, une douzainerde matelots étaient assis :i l'avant, formant cercle autour d'un vieux gabier i ii physionomie bronzée et a la chevelure argentée : ce vieuî gabier, qui était assis à cheval sur la culasse d'un .Min m, paraissait captiver l'attention de tout L'auditoire.

— EbJ riait-il, comprends! chauffeur, caïman

et pirate, tout un, que! Aussi,, à cette heure, nos commandants et nos commandantes courent un meilleur, bord dans leurs cabines que...

— Canot! cria une voix.

— Eh! Maucot, c'est Mahurec qui revient de terre!!! ajouta un second marin.

L'orateur que le cri du matelot de veille avait interrompu s'était levé précipitamment et s'adiessant à un jeune mousse :

— Cours prévenir le commandant! dit-il.

L'enfant se précipita ; quelques instants après un canot abordait, et Mahurec grimpait lestement sur le pont.

— Eh que? fit le Maucot.

— Ça y est, tonnerre de Brest! cria le vieux gabier en battant un entrechat et en agitant dans les airs des papiers qu'il tenait dans sa main droite.

Henri apparaissait à l'arrière ; Mahurec courut vers lui.

— Mon commandant! cria-tril, le courrier est arrivé à Cadix : nouvelles de France !

— Donne, matelot! dit Henri en s'emparant précipitamment des papiers.

Puis, redescendant vivement dans l'intérieur du navire.

— Charles ! cria-t-il, Léonore, Blanche ! voici une lettre de Louis!

— Une lettre de Bibi? dit Charles.

— Oui.

— Lisez vite ! dirent à la fois les deux femmes.

Tous quatre paraissaient fort émus. Henri prit parmi les papiers qu'il tenait une missive d'une énorme dimension. 11 brisa le cachet et tira de l'enveloppe un cahier de papiers manuscrits. Comme il l'ouvrait, une autre lettre s'échappa de ce cahier.

— Ministère de la justice! dit Léonore en ramassant la lettre et en interrogeant la suscription. Elle est adressée à M. Louis de Niorres. Qu'est-ce que cela veut dire?

— Lis, Henri! nous saurons tout! dit Charles. Henri commença sa lecture :

« Mes amis, ,

Double, grande et heureuse nouvelle! A l'heure où je vous écris ces mots, je viens d'assister au mariage de mademoiselle Amélie Geoffrin avec M. Annibal de Cûarney et à celui de M. Ferdinand Geoffrin avec mademoiselle Caroline Chivry.

Vous deviez vous attendre à cette double annonce, car, lors de votre départ de Paris, tout était arrêté et convenu, et je tiens ma promesse en venant vous instruire de tout ce qui s'est passé depuis votre absence.

Vous exprimer les éloges qu'ont suscités la conduite d'Annibal de Charney et celle de notre ami Jacquet serait chose impossible. On ne se lassait pas, on ne se lasse pas encore de se faire raconter les moindres détails de cette alliance de deux hommes, alliance demeurée naj stérieuse au point de tromper les yeux les plus clairvoyants, et qui a eu pour résultat pour l'un le triomphe de la justice à laquelle il s'est dévoué, et pour l'autre la vengeance que le Sis devait tirer de l'assassin de son père, car il est prouvé notoirement aujourd'hui que ce Camparini avait été l'instigateur du meurtre de M. de Charney père.

Quant à Jacquet, il y a ici des gens qui, alors qu'il passait pour m. ut , lui mit pari.' sous son déguisement de nègre et qui ont été tellement abusés, qu ils refusent presque aujourd'hui d'ajouter foi a leurs propres souvenirs.

Hier, j'ai été visitera L'hôpital m. m cher major. Il était presque guéri de ses blessures. Ce pauvre Roasignolei ne sei onsole pis d'aï oir été la cause Involontaire de la mort de Fleur-des-Bois. il prétend que Lorsqu'on l'a relevé sur

le terrain du duel, s'il avait eu la plénitude de ses facultés.

il se serait absolument opposé à ce qui a eu lieu, et il garde rancune à Jacquet de ce que s. m uniforme a <

Ull rôle d;ilis eelte ;l 11 m i !'<• .

Pauvre Fleur-des-Bois I ma sœur! Elle est auprès d'Étoile-du-Matinl... Ohl Le ciel avait donc abandonné Les Caraïbes !.•■

Et cependant Fleur-des-Boia est inerte en digne tille d'un grand chef. Elle est limite en vengeant les sens, en

frappant son ennemi. Cette pensée de revêtir les habits de Rossignolet, afin de tromper les chauffeurs de la maison de Saint-Mandé; cette pensée a quelque chose de terrible, d'effrayant dans sa grandeur. Elle a dû maintenir dans

ses mains , pour mieux tromper les autres, la tête ensanglantée du cadavre qui avait passé pour celui du major!

J'ai là Coumà, qui ne me quitte plus ! Nous parlons ensemble de sa maîtresse : je dis nous parlons, et cette expression ne l'ait que rendre ma pensée, car Coumà entend, Coumà comprend, etquandje lui parle de Fleur-des Bois, il me répond !

Spartacus et Rosette en étaient émerveillés hier. Spartacus est remis des suites de ce narcotique si violent qu'il avait absorbé. Quant à Rosette, on ne peut prononcer devant elle le nom de cet homme, de ce monstre qui a osé l'appeler sa fille. Jacquet a découvert que ce criminel effrayant avait basé tout un plan nouveau d'intrigues infernales sur l'assassinat de Spartacus par Cassebras et sur le mariage de Cassebras et de Rosette!...

Quanta Cassebras, qu'est-il devenu? Personne ne le sait. On ne l'a pas revu depuis la nuit où la maison de Saint-Mandé a été détruite... Sans doute il a été surpris par l'explosion au moment où, après avoir mis hors de danger Spartacus et Rosette, il se précipitait pour aller combattre le bandit. L'explosion l'aura anéanti comme elle a anéanti le Roi du bagne... On a fouillé minutieusement les décombres, on a tout exploré, tout remué, on n'a découvert que quelques ossements épars dont les dimensions hors ligne attestaient qu'ils avaient appartenu i des êtres d'une taille au-dessus de la taille ordinaire, et voussavezqueCassebrasetCampariniétaient fort grands. Aussi, n'y a-t-il pas à douter : l'un et l'autre ont succombé.

Le procès des chauffeurs a été terminé hier: la loi a puni de mort ces monstres qui avaient un compte de sang à rendre à la société.

Ceux auxquels Camparini avait fait rendre la liberté en échange de la vie accordée à ses prisonniers, ont été. en partie arrêtés, et avec leur concours les trésors volés ont été retrouvés. Ainsi, cette longue série de crimes qui a causé tant de douleurs, a eu pour résultat le triomphe de la justice ! et ces douleurs successives auront abouti au bonheur de celui qu'elles avaient torturé. Étrange loi du hasard! Ce sont les crimes accomplis par Camparini qui ont mis le descendant des Niorres en rapport avec la fille de Bernard le teinturier... et si, comme je l'espère, j'ai bientôt le bonheur de nommer Rose ma femme, ce sera cefloi du bagne, cet assassin, ce misérable bandit, que je devrai considérer comme la cause de ma félicité ! Ne faut-il pas conclure de là, qu'on ne doit jamais accuser la Providence?

Rose, qui sait que je vous écris, me charge d'envoyer tous ses plus gros baisers à mes belles cousines, qui bientôt seront les siennes. Rose ne veut pas quitter madame Servais jusqu'au jour ou elle sera ma femme. La générale Lefebvre l'approuve.

Elle a été ravissante de grâce et d'affection lors de la maladie de Gervais, à qui la peur a failli faire perdre la raison ainsi qu'à Gorain. Tous deux sont remis, c'est-àiire que les organes matériels ont repris leurs fonctions, mais je crois qu'ils auront grand'peine à guérir jamais leur cervelle. Au reste ce ne serait que demi-mal. Ils sont dans des frayeurs continuelles, ils ne peuvent plus demeurer seuls, ils n'osent pas sortir le soir, ils ont peur du vent, d'une porte que l'on ferme... Il est impossible de tes regarder sans rire; aussi je ne les regarde pas, car Rose m'a défendu de plaisanter le mari decelle qu'elle appelle sa mère...

Etmaintenant, mes chers et bons amis, maintenantque je vous ai parlé de tout le monde, parlons de vous. Le procès des chauffeurs a jeté une lumière éclatante sur l'existence ténébreuse du Roi du bagne. M. de Charney a pu, avec Jacquet, s'emparer des papiers restés en la possession de Bamboula.

Que vous dirais-je?.J'ai voulu garderpourla dernière la meilleure de mes nouvelles, celle qui me l'ait regretter surtout qu'une grande distance nous sépare, car je voudrais être là, près de vous, pour vous remettre, a vous, mes belles cousines, cette lettre que le gênerai Bonaparte m'a... »

— Mon Dieu ! s'écria Charles en interrompant le lecteur.

Tous quatre se regardèrent. Léonore tenait la lettre tombée du cahier de papiers. Un silence régna dans la cabine... Tout à coup ce silence fut rompu par un bruissement de papier déchiré... Léonore venait de décacheter l'enveloppe...

Tous quatre s'étaient penchés en avant... tous quatre tressaillirent... un même cri s'échappa de leur poitrine, et, par un même mouvement, tous quatre s'étreignirent en sanglotant...

En ce moment, Mahurec ouvrait la porte de la cabine : en voyant la scène qui avait lieu, il demeura immobile et anxieux...

Charles l'aperçut : saisissant la lettre, il la présenta au vieux gabier. Celui-ci la parcourut... il chancela... Son vi>agc devint successivement vert, rouge, bleu... ses yeux s'injectèrent, et la respiration lui manqua.

Tout à coup, s'arrachant à cet état effrayant, il tourna sur lui-même, se rua sur le pont, la lettre à la main :

— Tonnerrede Brest! hurla-t-il, Maucot! viens! Maintenant nous pouvons mourir!

— Que! fit le Provençal.

Maburec luiprésenta la lettre. Le Maucot fit un soubresaut tellement violent, qu'il alla heurter le pied d'un mât. Puis, bondissant vers Mahurec, il l'embrassa; les deux matelots s'étreignirent, avec des cris de joie. Ce fut un concert sublime. Tous les entouraient sans comprendre.

Enfin Mahurec se dégagea, et saisissant le bras du Maucot, il s'agenouilla en le contraignant à s'agenouiller aussi. Et là, les yeux levés vers le ciel, les mains jointes, ces deux hommes qui avaient affronté cent fois tous les dangers et toutes les fatigues, se mirent à prier.

— Merci, mon amiral! dit Mahurec à voix haute. Vous avez entendu la prière de votre vieux gabier, et le bon Dieu, lui, ne pouvait pas repousser la prière du bailli de Suffren 1

Dans la cabine, un doux concert de pleurs joyeux montait aussi vers le ciel. Charles avait ramassé la lettre de Louis, qu'il n'avait pas achevée.

— Ah! dit Henri, il y a une chose qu'il ne dit pas : c'est qu'en Italie, à Arcole, lorsque le général Bonaparte avait promis à Bibi-Tapin de lui accorder la première grâce qu'il solliciterait, le tambour de la 32e avait demandé notre réhabilitation !

— C'est pourcela que le général lui aremis le jugement à lui-même, afin que Louis ait la joie de nous l'envoyer! dit Charles.

— Réhabilités! répétaient les deux femmes.

Et, obéissant à une même pensée, toutes deux se précipitèrent dans une cabine voisine : deux enfants dormaient dans un même berceau... Les deux mères tombèrent à genoux, à la fois, de chaque côté du petit lit...

En ce moment, un bruit de pas réguliers retentit :

— Mes commandants! dit Mahurec en entrant, l'équipage,vous supplie de monter sur le pont.

Les deux jeunes femmes prirent leurs enfants dans leurs bras et accompagnèrent leurs maris qui, très émus, montaient sur le pont du navire. Tout l'équipage était rangé sur deux lignes : bâbordais et tribordais a leur poste. Quatre vieux matelots s'avançaient en tenant dans leurs mains un pavillon tricolore, noirci, troué, usé, sali, un vieux lambeau de gloire, enfin.

Mahurec et le Maucot marchaient en tète du petit cortège.

— Mes commandants, dit le vieux gabier, voilà le pavillon des corsaires Bonchemin et Bienvenu, un crâne pavil-

BIBT-TAPIN

Ion, qui n'a jamais pris chasse (levant l'Anglais et qui a toujours flotté bravement à sa drisse. Aujourd'hui que les corsaires Bienvenu et Bonchemin ont repris le nom de leurs pères, qu'est-ce que le marquis d'Herbois et le vicomte de Renneville veulent qu'on fasse du pavillon républicain?

Charles s'avança vivement :

— Ce pavillon,' dit-il d'une voix frémissante, ce qu'il jfaut en faire?...

— Voile! cria-t-on du haut de la mâture.

— La frégate anglaise ! hurla le Maucot.

— Hourra 1 cria Henri. Si les corsaires Bonchemin et Bienvenu ont bien mérité de la patrie, les commandants d'Herbois etde Renneville vontpayerleurdetteàla France. Hisse ce pavillon, Mahurec, et nous le saluerons par une bordée dans les flancs de l'ennemi! Bonchemin et Bienvenu, ou d'Herbois et de Renneville, n'ont qu'un cri : Vive la France !

— Vive la France ! répétèrent les matelots.

— En haut tout le monde! commanda Charles. Branlebas de combat!

La frégate anglaise se dessinait nettement à l'embouchure de la baie. Léonore et Blanche présentèrent leurs enfants à Charles et à Henri. Les deux commandants embrassèrent ces chères créatures qui souriaient au milieu de l'effrayant tumulte.

— Embrasse-les, Mahurec! dit Charles envoyant le gahier s'arrêter au milieu d'une manœuvre pour regarder les enfants.

Le vieux matelot s'approcha et embrassa les enfants, mais dans son empressement il déchira la robe de la petite fille : l'enfant cria.

— As pas peur! vociféra Mahurec. Si j'ai avarié ta robe, je te promets le pavillon de l'Anglais pour t'en faire une.

Une secousse indiqua que le câble de l'ancre venait d'être coupé ; le corsaire, dont la voilure venait d'être larguée, s'inclinait sous la brise.

— Vive la France ! cria l'équipage en regardant la frégate anglaise.

Le soir, la corvette rentrait au port, traînant à sa remorque un navire anglais dont le pavillon pendait au beaupré.

— A l'arrière, deux hommes caressaient deux enfants qu'embrassaient deux femmes. A l'avant, deux vieux matelots, grimpés sur la poulaine, répondaient aux cris de la population accourue par le cri de : Vive la France I

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