LE GÉNÉRAL EN CHEF
— Et tes ducats? reprit-il.
— Je les ai pris sur l'officier Quinze-Reliques qui avait failli tuer mon lieutenant, répondit Bibi-Tapin.
— Comment?
— En lui envoyant ma baïonnette dans le ventre, donc! Dame! mon général, ma caisse avait encore été crevée : j'avais pris mou fusil.
— Tu as tué un officier ennemi? dit Bonaparte avec étonnement et en toisant la taille aiguë du petit tambour.
— Pour lors, et de deux, mou général, l'eu faut dit encore vrai! reprit Rossignolet. J'y étais de rechef et en réitérant. Sou lieutenant était aux prises avec trois Quinze-Reliques à qui il faisait descendre proprement la garde, quand un grand mangeur de choucroute, doré des pieds à la tète, s'avança avec un pistolet pour tuer le lieutenant. L'enfant voit le coup, il s'élance, la baïonnette eu avant, et il l'enfile le grand doré, que c'était plaisir à voir!
— .Mors tu as sauvé la vie a ton lieutenant? dl Bonaparte.
— Oui, mou général, répondit l'enfant avec timidité.
— Comment t'appelles-tu?
— Bibi-Tapin.
— Bibi-Tapin ! Ce tt'est pas un nom, • ■■ ■
— C'est le mien, général.
— Mais c'e i un Burnom.
— .le n'en ai pas d'autre.
H saisit la main qui lui éluit tendue et la porta à ses lèvres. i,Page 65.)
— Tes parents?
— Cou uais pas.
— Où es-tu né?
— Je ne sais pas.
— Tu es un eufaut perdu, alors?
— Dame!... je crois que oui.
— Pardon excuse, mou général, dit encore le tambour-major, l'enfant dit toujours vrai: pas de uom, pas de parents, rien de rien. La 32e Ta trouvé, il y a maintenant trois mois, demi-nu, demi-mort, 6>uï la côte, près de Nice, un jour qu'il faisait un diôle de temps et que la mer n'était pas agréable à voir.
— Mais d'où venais-tu quand on t'a trouve? demanda Bonaparte, qui paraissait s'intéresser vivement au jeune tambour.
— De bien loin, mon général, répondit l'enfant, de l'autre côté de la mer, de chez ma bonne Eloilu-du Matin.
— Qu'est-ce que cela?
— Ma bonne amie!
— Quelque enfaut perdu et ramené des colonies par un navire qui aura fait naufrage ! murmura Bonaparte.
Puis, reprenant à voix haute :
— Tes camarades viennent de me nommer caporal des grenadiers, reprit-il, je te nomme, moi, caporal des tambours; et, maintenant que nous sommes égaux eu grade, donne-moi ta main, Bibi-Tapiu.
El le général en chef lendit à l'enfant sa main élégante. Bibi-Tapiu rougit, pâlit, puis rougit encore : un frémissement agita tout sou être et des larmes débordèrent de ses longs cils. Se précipitant en avant, il saisit la main qui lui était tendue et il la porta à ses lèvres avec une ardeur convulsive.
— Allons, dit brusquement Bonaparte, pas de sensihlerie!
Bibi-Tapin se redressa et renfonça ses larmes.
— Faut-il me faire tuer à la première affaire? demauda-t-il résolument.
— Non, dit Bonaparte, en souriant, il faut vivre pour que plus tard, quand lu seras homme, je puisse placer
LE TAMBOUR DE LA 32° DEMI-lilUGADE
sur les épaules les insignes de l'officierl.. . Maintenant, comment nommes-tu ton lieutenant?
— Le citoyen Maurice Bellegarde.
— Ali I aiil l'officier d'ordonnauce attaché à mon élat-major?
— Oui, mon général.
— Eh bien! va lui lire de venir me trouver au quartier général, je veux lui parler sur-le-champ.
— Oui, mon général.
Et Bibi-Tapiu s'élança comme un trait. Bonaparte le suivit un instant des yeux, et se relouruaut ensuite vers les soldas, qui demeuraient toujours immobiles.
— Soldats de la 32e! dit-il d'une voix grave, j'accepte l'honneur que vous me faites en me nommant caporal dans votre demi-brigade. Nous nous reverrons bientôt au champ d'honneur. En atteudaut, votre caporal est fier de ses soldats, et votre général est content de vous.
Et, saluant légèrement, il tourna sur les talons de ses boites, et il s'éloigna.
— Vive le petit caporal 1 hurlèrent les troupiers avec une frénésie joyeuse qui tenait de la démence.
En arrivant à Cherasco, ville qu'il avait conquise, Bonaparte avait établi son quartier général dans une maison d'assez belle apparence. C'est dans cette maison qu'avait été signé le traité de paix avec le Piémont, ou du moins l'armistice suspendant les hostilités. Le Piémont, méconnaissant ses intérêts, avait fait jusqu'alors cause commune avec l'Autriche ; mais, depuis les rapides et brillantes victoires du jeune général en chef de l'armée d'Italie, la contusion régnait à la cour de Turin. Le roi n'avait pas voulu tout d'abord céder; les ministres d'Angleterre et d'Autriche l'obsédaient de leurs remontrauces, rengageaient à s'enfermer dans Turin, à envoyer son armée au-delà du Pô et à livrer à Beaulieu, Tortone, Alexandrie, Valence, afin qu'il pût s'y enfermer.
Mais donner ces trois places de guerre à l'Autriche avait fort répugné au roi, et, le cardinal Costa aidant, il avait regardé d'un œil plus favorable le jeune vainqueur qui lui tendait une main amie. Les premiers triomphes de Bonaparte étaient bien faits, au reste, pour tourner toutes les tèles, même les plus solides. La rapidité des succès, le nombre des prisonniers dépassaient tout ce qu'on avait encore vu. Le langage des proclamations rappelait l'antiquité et étonnait les esprits, même ceux de nos ennemis. Ou se demandait, dans toutes les villes de l'Europe, quel était ce jeune général dont le nom, connu de quelques-uns et inconnu de presque tous, éclatait pour la première fois. On ne le prononçail pas bien encore; mais l'on se disait, avec joie en France, avec terreur à l'étranger, que la République voyait s'élever tous les jours de nouveaux laleuls pour l'illustrer et la défendre.
Le cardinal Costa fit adroitement sentir au roi l'impossibilité de résister à un vainqueur si rapide, le danger de l'irriter par une longue résistance et de le poussera révolutionner le Piémont. Le roi avait donc cédé, et, le 9 floréal, l'armistice convenu avait été si jné à Cherasco par le colonel Lacosle elle comte Latour; Bjuaparle avait exigé qu'on lui livrât, en garantie,
il, Tortone et Alexandrie. Ces conditions remp ii l'armée avait sa ligne d'opération couverte par le I plus fortes placi s du Piémont; elle avail des i t>i
ures, des vivres en abondance; elle possédait une
irtillerle nombreuse prise à Cherasco 81 elle él dl
, yue de tout. Le promes es du gén irai étaient
remplies Les honm trsi ità cautour
de ce jei homme, lui onnu qu i tparavaot,
oli pn nii i i ■
- ut autour de lui un tut. Le roi du
i venail d'en\ i fils auprè du Li I -
phateur, et un prince du sang royal venail fain
cour à un général républicain. C'était un bel exemple donné au monde. Diplomate à son début, Bonaparte laissait déjà percer dans ses relations cet esprit extraordinaire qui devait plus tard enfanter, en législation^ de véritables miracles. Il séduisait lousceux qui l'approchaient, et déjà il se faisait celle réputation étrange, dans les cercles diplomatiques, d'homme ne trompant jamais et tenant toujours rigoureusementsa parole.
Le comle de Saint-Marsan, minisire du Piémont, était aussi à Cherasco avec sa chancellerie. Cetle suite et celle du prince formaient déjà une véritable cour autour du jeune général, et les vieux soldats de l'armée d'Italie riaient bien fort en voyant les habits brodés se frotter aux uniformes délabrés de leurs officiers. Ce jour-là, où les soldats de la 32°, reconnaissant à leur mauièie les services rendus par le héros de l'armée, venaient de le nommer caporal, Masséna, Augereau, Sérurier et Berthier étaient rassemblés dans le salon de la demeure de Bonaparte avec Junot, Murat et Lannes. Tous parlaient à la fois; tous vantaient, avec une ardeur fiévreuse, les talents, le génie, l'habileté de ce jeune homme dont quelques-uns doutaient si fort quinze jours auparavant. Cependant, comme dans toutes les assemblées, un sentiment d'opposition se manifestait à propos des nouveaux plans arrêlés pour la suite de la campagne: Masséna surtoul, quoique se laissant aller à l'enthousiasme qu'inspiraient les succès du général en chef, ne lui avait pas encore absolument pardonné son tort d'être jeune et un peu ancien en grade.
— Quoi! disait-il, nous ne sommes que trente mille hommes; uous u'avous révolutionné ni le Piémont, ni Gènes; nous laissons derrière nous ces gouvernements. nos ennemis secrets, et nous allons essayer le passagi d'un grand fleuve nomme le Pu, nous laucer à lra\
la Lombardie et décider peut-être, par notre présence, la république de Venise à jeter cinquante mille hommes dans la balance!
— Mais, fit observer Berthier, le général en chef a l'ordre du Directoire d'avancer, et il nous a suffisamment prouvé qu'il n'était pas homme à rester eu arrière d'un ordre même trop audacieux I
— Oui, dit une voix brève et sévère; mais si jV cute cet ordre c'est que je l'approuve, et si je l'approuve c'est que j'ai pour cela des raisons fortes et solides.
Tousse levèrent: le général eu chef venait d'entrer dans le salon.
— Mes chers camarades, dit-il en s'asseyant et en invitant du geste ses auditeurs à l'imiter, le Piémont et Gênes uous embarrasseraient bien plus s'ils étaient révolutionnés; grâce à l'armistice, nous avons une route assurée par trois fortes places. Tous les gouvernements de l'Italie seront soumis si nous savons ], ter les Autrichiens au-delàdes Alpes. Venise tremblera si nous sommes victorieux à ses côtés; le bruit de noire canon la décidera même à s'allier à nous. Il faut donc s'avancer, non pas seulement au-delà du Pô, mais de l'Adda, du Mincio, jusqu'à l'Adige. Là, nous assiégerons Mautoue et uous ferons trembler toute l'Italie sur nos derrières. Puis .. qui sait, poursuivit Bonaparte, dont le géuie s'enflammait en concevant chaque jour des projets pins gigantesques, Beauiieu anéanti, ue peut-on s'enfoncer dans le Tyrol, repassai les Aipes une seconde ims et se jeter dans la vu
du Danube, pour de là se reunir aux armées parties ls du Rhin? alors l'Europe entière sérail soumise !
i e "x rassemblés se regard dent avec une lupeur; il i i il épouvantes, ils étaienl fr ippé d'admiraliou. Ils n'avaient pas eu le !,.,,, encore de B'babiluer à ci ■• coups d'œil d1 r un hoi izon incounu, Ma loi l dii lu, ce qui ma plall dai
plan-là, c'est que nous marcherons toujours en avant. Corbleu! prenez la tète, général, nous vous promettons bien de ne pas rester en arrière.
— Je le sais, citoyen, nôpondil Bonaparte, et c'est parce que je suis entouré d'hommes tels que vous, que j'ose enfanter de tels projets!
Puis, d'un geste gracieux et bienveillant, il congé- 1 a (es généraux rassembl es. .Ceuix-ci s'éloignèrent encore sous le charme de cette parole nette et précise, de celte vois entraînante, de ces prismes éclatants, à travers lesquels une imagination étrange leur faisait envisager uu avenir de gloire et de succès. Il faut dire que les merveilleux laits delà vei'le pouvaient donner une conliance sans limites au lendemain.
— Dans trois jours, avait dit Bonaparte, en recevant les adieux de bes généraux, nous reprendrons l'offensive, et avant quinze jours, je vous le promets, nous ferons à Milan notre entrée triomphale.
Demeuré seul avec Junot, Bonaparte passa dans son cabinet.:
— Junot! dil Bonaparte à sou aide de camp, va demander au planton d'ordonnance si le lieutenant Maurice Bellegarde est là.
Junot sortit et rentra presque aussitôt.
— Le citoyen lieutenant attend ! dit-il.
— Eh bien! fais-le entro. -I laisse-nous seuls, mon bon Junot.
Quelques instants après, Maurice, saluant respectueusement, pénétrait dans le cabinet du général en chef. Depuis quinze jours, un grand changement s'était opéré dans la personne de l'officier d'état-major. Il avait été blessé a Montenotte : un coup de sabre, reçu dans les chairs de l'épaule droite, avait causé uue hémorragie assez violente, qui avait dû. affaiblir le jeune homme, mais qui cependant ne lui avait pas fait interrompre un seul jour son service. Sans doute, celte blessure, mal fermée, le faisait cruellement souffrir encore, car il était extrêmement pâle et les traits de sou visage étaient fortement altérés comme par une violente douleur ; cette douleur avait-elle une cause morale cachée,n i déroulait-elle simplement d'une cause physique ? c'était là uue question importante qu'aucun des camarades du jeune officier n'avait pu jusqu'alors résoudre.
Le général en chef se promenailà pas précipités dans son cabinet, les mains derrière le dos, la tète penchée sur la poitrine, le regard fixe, mais toujours ardent : dans la pose enfin d'un homme plongé dans une méditation sérieuse el profonde. S'arrètant subitement devant l'officier qui attendait immobile, et relevant brusquement la tète :
— Lieulenaut Bellegarde, dit-il d'une voix brève, l'affaire pour laquelle je vous ai fait appeler n'est nullement une affaire de service : c'est uue affaire partic ibère. Je vous préviens afin que vous répondiez en conséquence, car je u'exige pas de vous une obéissance
is laisse votre libre arbitre.
En achevant ces mots, Bonaparte prit une lettre ouverte placée sur son bureau et la présenta à Maurice.
— Connaissez-vous cette écriture? demanda-t-il.
— Parfaitement ! mon général ! répondit Maurice. 'elle lettre doit être signée Charles d'Herbois.
— C'est cela 1 Quel est ce citoyen d'Herbois?
— Un ci-devant marquis, ci-devant officier de ma- 1 ine au service de la France.
— Et celte autre?
Bonaparte présenta une seconde lettre tout ouverte.
— Celle-ci, dit encore Maurice, doit être signée Henri le Renneville, ci-devaut vicomte, ci-devant ofncier de marine, comme le précédent.
— Que font ces deux hommes aujourd'hui?
— Ils montent un corsaire avec lequel ils désolent la marine anglaise.
— Vous les connaissez?
— Parfaitement, mon géuéral.
— Nesonl-ee pas vosparenls?
— Nous sommes cousins.
— Vous pouvez ré poudre d'eux?
— Comme de moi-même 1
— Vous savez cependant qu'une condamnation infamante a jadis pesé el pèse encore sur eux?
— Je le sais, mais je sais aussi qu'ils sont innocents tous deux du crime qui leur a été imputé.
— Ils sont mariés?
— Oui, mon général.
— Ils ont épousé, je crois, deux vieiuoiselles d'une vieille famille de la magistrature?
— Les demoiselles de Niorres, les nièces d'un ancien conseiller au Parlement.
— C'est cela! Je me rappelle celte affaire. Foiich^ m'a bien renseigné. Maintenant passons à ce qui vous concerne personnellement. Vous m'avez fait demander il y a quinze jours un congé que je n'ai pu vous accorder à cause de l'ouverture de la campagne. Durant
I cette courte campagne, vous vous êtes dignement conduit, lieutenant, el je suis content de vous. Aujourd'hui nous avons quelques jours de répit : je puis vous accorder cinq jours dt« congé. Voulez-vous ; prendre?
— Général I dit Maurice en rougissant.
— Répondez catégoriquement!
— J'accepte, mon général, j'accepte avec reconnaissance. Cependant si on doit se battre...
— Vous le saurez et vous serez revenu à temps pour gagner sur le champ d'honneur la seconde épaulelle qu'attend celle que vous portez!
— Mon géuéral... balbutia Maurice.
Bonaparte lui tournait le dos. Ouvrant vivement une petite porte placée à l'extrémité de son cabinet :
— Venez ! dit-il.
Un vieillard à la physionomie belle et franche apparut sur le seuil.
— Je vous remercie, citoyen, lui riH Bonaparte. Dans une heure vous aurez ma réponse et vous pourrez partir avec le citoyen Bellegarde, auquel je viens d'accorder un congé de cinq jours! Allez, messieurs! i .;. à travailler.
Le nouveau venu s'inclina et se diugea vers la porte du salon. Maurice le suivit avec tous les gestes du plus profond étonnement.
Bonaparle s'était couché sur une carte placée sur une table, et il la pointait à l'aide d'épingles à tètes de cire de couleurs différentes.
« — Tromper Beaulieu, murmurà-t-il, passer le Pô à Plaisance, l'Adda à. Lodi, et la Lon bardie entière est conquise. Beaulieu écrasé fuit dans le Tyrol et j'établis à Milan mon ■ '.itier général. »
Pendant ce temps, les deux hommes avaient quitté discrètement le cabinet du général en chef.
— Le comte d'Adoré! dit Maurice avec une éino'ion extraordinaire et en serrant les mains de sou compagnon.
— Chut ! dit vivement celui-ci. Appelle-moi Richard, mon enfant !
— Et Lucile ?
— Je viens ici pour te parler d'elle i
LA CONFIDKN'IK
Maurice babitaitune petite chambre située dan. une maison voisine de celle du général eu chef. Il conduisit son compagnon dans sou modeste logement.
— Parlez vite ! qu'avez- vous à m'appreudre?
— Pour m'écouter il te faut du courage, répondit le vieillard.
— Qu'y a-t-il?
— Lucile a disparu!
— Je le sais, dit Maurice.
— Tu sais cela! s'écria BicharJ. Comment as- tu eu connaissance de ce fatal événement?
— J'ai appris, dans tous ses détails, l'événement de la ferme aux Chals-Huants.
— Quand cela?
— Deux jours après qu'il a été accompli. Richard se leva avec un geste de colère violente.
— Quoil s'écria-t-il, il y a quinze jours, par conséquent, que tu sais que Lucile a disparu, qu'elle a été eu!evée, et tu n'as rien fait 1 ... El je te retrouve ici vivant! libre! fort!
Maurice était devenu extrêmement pâle.
— Croyez-vous que je n'aime pas Lucile ? dit-il d'une voix étranglée. Croyez-vous que je suis lâche?
Le vieillard secoua la tête.
— Oh ! poursuivit M lurice avec véhémence, que pouvais-je donc faire? Je suis homme, je suis passionnément épris de Lucile, mais je suis soldai, mais ma patrie est eu guerre avec l'étranger, mais le devoir, l'honneur me clouaieutàmon général! Depuis quinze jours, nous avons eu six batailles : j'étais à toutes.
Richard lui tendit la main.
Pardonne-moi ! dit-il. Jeté comprends, je te p'ains,
j'ai tort. Mais, sur ma foi, je crois que cette série de malheurs qui m'accablent depuis si lontenips finira par me rendre fou ! Tu oublies mes paroles, Maurice? Tu me pardonnes?
— Mon ami! s'écria le jeune officier eu pressant le vieillard contre sa poitrine.
Richard se remit en faisant un violent effort sur luimême ; puis, reprenant sa place et avec une apparence plus calme :
— Avant que je parle, dit-il, il faut que je sache tout, l'.acoute-moi ce que tu as fj.it en détail depuis l'instant où je t'ai vu pour la dernière fois.
— Le soir où je vis Lucile dans le bois de la ferme? Le soir où je parlais en mission pour transmettre des ordres au général Augereau?
— Oui.
— Je vous quittai la mort dans l'âme, mon ami, car j'avais le pressentiment de quelque horrible catastrophe. Je traversai le département du Var et, après avoir porté les inslructions du major général, je m'uppré-
ais à revenir sans perdre un instant. Ce fut alors que je rencontrai M. de Neoules.
— Quoi ! dit Richard avec étonnement, tu as vu M. de Neoules?
— Oui, sans doute.
— C'était quelques instants avant sa mort, alors?
— Le soir même où le crime fut accompli.
— Parle, mon ami, parle vile et n'omets rien ! dit le vieillard eu se rapprochant plus encore de son jeune inlerlucuteur.
Maurice alors, rassemblant ses souvenirs, se mita raconter, en entrant dans les plus minutieux détails, tous les faits de celte soirée dramali que, aux événements de laquelle nous avons assisté. Il dit les accidents survenus aux deux domestiquer, l'obligation où se trouva M. de Neoules d'accepter l'hospitalité du marquis Chivasso, en dépit de la répuguauce qu'il avait manifestée tout d'abord.
Il dépeignit l'Italien, ses offres toutes généreuses, à l'aide desquelles il avait décidé le voyageur, sou départ, à lui, Maurice, pour continuer sa route avec la lettre que lui avait remise son ami, puis la terrible t- m pète qui l'avait arrêté d'abord et cou train I ensuite à revenir sur ses pas. Richard l'écoutait avec un iutérôl croissant, et il élall Avidenl que chacune des paro- - m " «par le jeune homme se gi avait dans la mémoire du vieillard. Quand Maurice en vint à racout i un entrée dans la Maison-Noire, Richard redoubla
d'attention. Le lieutenant n'oublia aucun événement de son court séjour. Il se rappela même les termes de la lettre qu'il avait brûlée : enfin il dit tout à son compagnon sans rien omettre. Il termina par l'incendie de la Maison-Noire et la constatation des cadavres du marquis, de sa nièce et du domestique italien, de M. de Neoules et de son va'et. Quand il eut achevé, Richard releva lentement la tête.
— Ensuite, dit-il, que fis-tu î
— A demi-affolé par ce que je venais de voir, continua Maurice, je ruminai d'abord dans ma tète les projets les plus insensés. Puis une idée surgit tout à coup dans mon cerveau. Je pensai à la lettre que m'avait remise M. de Neoules, et je me dis que mon premier devoir à remplir était d'accomplir la volonté de celui qui n'était plus. Sautant à cheval, je laissai les cavaliers que j'avais amenés pour qu'ils aidassent les paysans accourus, à arrêter, si faire se pouvait, les progrès suprêmes de l'incendie, et je m'élançai sur la route de Roquebrune. Quand j'arrivai au château, je le trouvai désert. Celle à qui la lettre, que je devais remettre, était adressée venait de quitter la demeure de M. de Neoules.
— Oui, Urauie était partie.
— Uranie! c'est bien ce nom. Vous connaissez cette femme?
— Oui, dit encore Richard. Après ?
— Ne sachant que faire, voulant à tout prix transmettre aux amis et aux parents de M. de Neoules l'horrible nouvelle de sa mort, j'exigeai de la femme de chambre qu'elle me remit la lettre écrite parla citoyenne Uranie et adressée à M. de Neoules. Je voulais décacheter celte lettre, en prendre connaissance, savoir ainsi où était la jeune fille, car je devais supposer qu'elle avertissait M. de Neoules de sou départ et du lieu auquel elle se rendait, et alors je me serais mis à sa poursuite, bien résolu à l'atteindre.
— Tu ne fis pas cela, cependaut?
— Non. A peine eussé-je la lettre enlre mes mains que mes doigts se refusèrent à en briser le cachet. La violation d'une lettre est un de ces crimes que ne peuvent jamais commettre les âmes Dieu nées, même lorsque l'intérêt le plus puissant pousse à l'accomplir. J'hésitai... je me combattis moi-même, mais je ne pus me résoudre à ouvrir celte épitre adressée à un autre.
— Je te comprends, dit Richard.
— Alors je m'éloignai du château et je repris ma roule me dirigeant vers Nice, décidé à demander au général Berlhier un congé do quelques jours.
— Et cette lettre?
— Je l'emportai.
— Où est-elle?
Maurice se leva, courut à une petite table, en ouvrit brusquement le tiroir dont il tira deux grandes enveloppes cachetées, el revenant vers Richard :
— Voici la lettre adressée à M. de Neoules, dil-il en lui tendant l'une des deux euveloppes.
— Et cette autre? demanda Richard.
— C'est celle que m'avait remise mon pauvre ami, le soir même où il fut assassiné.
— Et elle est adressée?
— A la citoyenne Urauie, a Roquebrune. Voyez! Richard prit la seconde lettre. Il examina attentive
ment la suscriplion, puis après un assez long momen de silence :
— je comprends et j'approuve le sentiment quia Impérieusement commandé ta discrétion, dit-il, mais
ce sentiment auquel tu devais obéir n'a pas sur moi la même iullueuce. Il faut que nous connaissions le COUtenu de. ces deux lettres.
— Quoil b' écria Maurice, vous voulez...
— Celle-ci a été écrite devant moi, poursuivit Richard, en désignant l'épllre l'Urauie.
— Devant vous?
— Oui.
— Quand donc?
— A Roquebrune, quelques heures avant que tu y arrivasses toi-même.
— Comment? vous étiez à Roquebrune ce jour-là?
— C'est moi qui suis venu chercher Uranie : c'est avec moi qu'elle est partie, et cette lettre écrite par elle devait avertir M. de Neoules de notre départ et le mettre à même de venir nom rejoindre. Hélas ! nous ignorions alors le fatal événement 1
Maurice écoutait sans paraître comprendre.
— Mais quel intérêt vous avait poussé à venir à Roquebrune? demauda-t-il.
— Tu vas le savoir. Écoute ce qu'écrivait Uranie.
Le vieillard, sans hésiter, brisa le cachet de l'enveloppe de la lettre adressée à M. de Neoules, et il se mit à lire à voix haute:
« Mon ami,
« Ne vous inquiétez pas de mon absence : je pars; je dois partir, car j'obéis au plus impérieux des sentiments. Le comte d'Adoré est ici, il vient d'arriver près de moi porteur de la plus funeste nouvelle. Lucile a disparu ! elle a été enlevée par des mains inconnues. Où est-elle?nousl'ignorons, maiscommece crime s'est accompli il y a à peine vingt-quatre heures, les monstres qui l'ont emmenée ne peuvent être bien éloignés encore. Nous allons nous mettre immédiatement à leur poursuite. J'emmène avec moi tous vos domestiques bien armés. Le comte nous accompagne. Venez, mon ami, venez vite nous rejoindre. Jam lis nous n'avons eu autant besoin de votre courage, de votre intelligence et de votre amical dévouement.
« Nous nous rendons d'abord à Fréjus pour de là remonter dans les bois de la Maure par la route de Callas. Demain soir, si nos recherches ont été vaines, nous serons à Comps. C'est là que nous vous attendrons en dernier ressort. Venez, mon ami, venez vite. Sans votre appui, elle est encore plus malheureuse.
« Votre Uranie. »
En achevant la lecture de cette lettre, Richard reporta ses regards sur Maurice. Celui-ci avait les yeux fixes, et l'expression d'étonnement qui avait envahi sa physionomie, loin de diminuer, avait au contraire singulièrement augmenté.
— Tu ne comprends pas? dit le vieillard.
— Non! répondit Maurice en passant la main sur son front. Pourquoi ètes-vous allé trouver cotte Uranie? Pourquoi est-elle partie avec vous? Quel intérêt prendelle à Lucile?
— Quel intérêt? répéta Richard. Un intérêt naturel, mon ami. Uranie est la sœur cadette de Lucile.
— La sœur, dit Maurice en se levant brusquement.
— Oui!
— La sœur! répéta encore Maurice avec un geste de stupéfaction. Mais Lucile a donc une famille? mais elle m'a donc trompé? mais vous-même avez donc été son complice?
— Silence! dit Richard avec un accent impérieux. Ne prononce pas de telles paroles : tu les regretterais trop amèrement un jour.
— Mon Dieu! mon Dieu! mais je ne comprends plus.
Richard s'approcha de l'officier et lui prit la main :
— Tu comprendras, Maurice, dit-il, car je suis venu ici pour tout l'expliquer.
Maurice regarda son interlocuteur sans répoudra.
— Dailleurs, continua celui-ci, cette lettre de M. de
Neoules va peut-être te mettre sur la voie de la vérité. Écoute! je vais te la lire.
Richard prit l'enveloppe encore intacte et approcln ses doigts pour en briser le cachet. Il était évident que le vieillard avait pleine conscience de l'acte qu'il allait commettre, et cependant sa^belle et noble figure, à l'expression grave et digne ne s'altéra par le reflej d'aucun sentiment de doute ou d'hésitation. Il devait être convaincu de son droit. Appuyant son pouce droit sur le cachet de cire, il allait déchirer l'enveloppe, lorsque ses yeux, considérant machinalement l'œuvre de ses mains, laissèrent tomber leurs regards sur le papier. Richard tressaillit et s'arrêta. Élevant vivement la main, il rapprocha l'enveloppe encore respectée, de manière à l'examiner avec une attention scrupuleuse. Puis il releva la tète en poussant un soupir.
— Tu as sagement fait, dit-il à Maurice, de ne pas violer le secret de cette lettre.
— Pourquoi? demanda l'officier.
— Parce que la violation de ce secret eût été effectivement une insulte adressée à un cadavre.
— Comment?
— M. de Neoules, en écrivant cette lettre, avait défendu que tout autre que la personne à laquelle elle était adressée ne pûll'ouviir.
— Je ne comprends pas...
— Vois-tu ce signe tracé à l'encre ?... là... près du cachet?...
— Oui, dit Maurice, mais que signifie ce signe, qui peut à la rigueur passer pour une légère tache?
— Ce signe, tracé par M. de Neoules et connu de ses domestiques seuls, signifiait, alors qu'il se trouvait sur un papier, que celui des gens de la maison qui trouverait ce papier devait le transmettre immédiatement à son adresse, sans autres ordres, en évitant | de le laisser voir à d'autres, et au besoin le détruire plutôt que de le laisser tomber entre des mains étran-i gères. C'était une précaution que, durant ces derniers temps de terreur, notre pauvre ami avait cru devoii] prendre. Comptant, sans restriction, sur la fidélité de, ceux qui l'entouraient, il avait tout prévu dans ses luttes avec les sans-culottes alors qu'il sauvait des émigrés, dans ses combats avec les réactionnaires quand il voulait protéger des soldats blessés. Tous les papiers pouvant devenir compromettants en de telles circonstances, il avait établi, d'accord avec ses gens, un système de signaux mystérieux qui a préservé bien des existences. Cette marque faite sur cette lettre est l'un de ces siguaux dont je te parle; elle signifie que cette lettre est pour Uranie seule, et que, en cas de danger, si elle ne peut lui être remise en mains propres, elle doit être détruite sans être ouverte.
— Alors, dit Maurice, cette lettre, vous la respectez?
— Il le faut : la volonté de M. de Neoules est tracée là! Garde cette lettre, Maurice, puisque lui-même t'en a fait dépositaire, et jure-moi, sur la mémoire de celui que nous pleurons, de ne te dessaissir de celte lettre qu'en faveur de celle à qui elle est destinée, sinon, de la détruire sans que quiconque puisse jamais en connaître le contenu.
— Bien que je ne comprenne pas parfaitement le motif de ce que vous me demandez, répondit Maurice sans hésiter, je jure de remplir strictement les conditions, que la volonté d'un mort m'impose!
— Bien, mon enfant; serre celte lettre dans un endroit connu de toi seul.
— Je le ferai; maU, de grâce, maintenant expliquezmoi ce que j'iguore! Qu'est-ce donc que Lucile? Pourquoi m'a-t-elle trompé sur elle-même ? car, je le vois, elle m'a trompé. Quedois-je faire pour la revoir, pour la retrouver, pour la défendre? Contre quels dangers dois-je la prémunir ? Quels sont ses ennemis enfin, et pour quelle cause ont-ils agi contre elle? Oh! par-
lez, mon ami, éclairez-moi! Depuis quinze jours je souffre toutes les tortures de l'enfer! depuis quinze jtrars je suis le plus malheureux des hommes; ce passé, qui nie paraissait limpide, m'apparail aujourd'hui couvert de nuages; cet avenir qui faisait miroiter dans ses rayons lumineux des pensées de bonheur et de félicité, doil-il donc se transformer en un abîme où s'engloutiront à jamais mes joies et mes espérances? Parlez! dites-moi tout sans rien me cacher. Que pouvez-vous craindre? Si mou affliction doit être trop grande, u'ai-je pas un remède assuré a mes maux? La guerre commence, et une balle autrichienne peut être vite attrapée 1
Richard avait écouté le jeune homme sans chercher à l'interrompre. Tout en parlant, Maurice s'étaitanimé, et sa physiouomie mâle et expressive avait revêtu un cachet d'énergie et de franchise qui avait fait sourire doucement le vieillard. Quand le lieutenant eut achevé, Xichard lui entoura le cou de son bras à demi-ployé, /t, rapprochant de la sienne la tète de Maurice, afin d'eu examiner de plus'près l'expression:
-- Tu aimes donc bien Lucile? dit-il.
— Si j'aime Lucile! s'écria Maurice; c'est mon premier et mon seul amour! Lucile! mais c'est sur elle que sont concentrées toutes mes affections. Je n'ai plus personne qu'elle à aimer, moi! je n'ai plus ni père ni mère, je u'.a plus ni frère ni sœur, je n'ai pas d'enfants, enfin!... Toute la somme de tendresse que Dieu a placée dans mon cœur, je la dépense au profit de Lucile : je l'aime de tous les amours, de toutes les amitiés, de toutes les affections!
Richard approcha plus encore de la sienne la tète du jeune homme et il déposa sur son front un paternel baiser.
— Merci, mou enfant ! dit-il d'une voix émue. Ou ne ment pas quand on parle ainsi , el ton accent est de ceux qui portent la conviction au cœur. Encore une fois, merci! tu vieus de me prouver que tu aimes sincèrement Lucile et que tues digne de l'aimer!
— Alors, répondez à mes que.-tions!
— Réponds, avant tout, aux miennes; lu comprendras bientôt pourquoi.
— Interrogez, mon ami.
— Lorsque tu quittas Roquebruue, sans y avoir trouvé Urauie et en emportant cette lettre qu'elle avait écrite, et celle que t'avait confiée M. de Neoulos, que fis-tu?
— Je précipitai ma course vers le quartier général el j'atteignis Nice le lendemain.
— (le fut là que tu appris l'événement de la ferme aux Chals-Huants?
— Oui, mais pas immédiatement.
— Comment en eus-tu connaissance?
— D'une façon à la fois simple et terrible.
Là Maurice raconta dans tous ses détails la scèue qu'il avait eue avec le général Berthier, etb la suite de laquelle il avait été envoyé rigoureusement aux arrêts, sans pouvoir répliquer.
— Ayant appiis, sans pouvoir obtenir aucun renseignement précis, aucun détail, l'horrible événement qui venait brusquement me séparer de celle que j'aimais, poursuivit Maurice, qu'all.iis-je fiire?... je l'ignore* Peut-être un acte inouï, peut-être briser ma carrière peut-être déshonorer mon nom I... Je voulais savoir, cl, pour apprendre, j'allais me perdre, quand un enl'.mi vint : au \ àr.
I n enfant! dil Richard avec élounemeut. Qu'estce 'i t enfaul ?
— On enfanl perdu que le hasard a attaché à moi un poili tambour de la.32" demijbrigade, que e marad'es oui Burnommé Bïbi-Tapra, car lui-même
i oi le nom qui lui él.iii propre. Cet enfuit, que je recueillis un jour sur la plage, par un i ps effroyable qui avait causé île nom lu eux : i n i I i ni mut, cel
enfant que j'avais l'ait accepter poureufaut de troupe, par la 32», que j'avais recommandé tout spécialement au tambour-major, cet enfanl m'a vouéun attachement étrange. Il enlra chez moi au moment où, perdant la tète, j'allais m'élaucer au dehors et enfreindre la consigne donnée. Il m'arrêta, et à peine eut-il prouoncé quelques paroles, qu'il fit briller à mes yeux un rayon d'espérance.
— Explique-toi!
— Le lendemain même de la nuit où avaient eu lieu les attentats commis à la ferme aux Chals-Huants, Bibi-Tapm avait été envoyé en maraude, ainsi que cela se pratiquait alors que nos soldats manquaient de tout. En compagnie de trois troupiers, il s'était dirigé vers la ferme pour y voler quelques poulets. Chemin faisant, l'un des soldats qui, la veille ausoir, alorsqu'il maraudait déjà, avail assisté, sans que je pusse le voir, à mou entrevue avec Lucile, eu racoutales principaux détails. Eu entendant prononcer mon nom, Bibi-Tapin avait éprouvé un violent désir de pénétrer dans cette ferme. Ce fui en y arrivant que l'enfant et les soldais découvrirent l'horrible crime accompli.
— Et les malfaiteurs?
— Aucune trace.
— Que firent les soldats ?
— Ils fouillèreut la maison tout entière, et c'est ici que l'intelligente affection deBibi-Tapiu devait m'ôtre utile. Il découvrit que Lucile avait été surprise dans sa chambre, enlevée, descendue par sa feuèlre, emportée et jetée dans une voilure qui avait dû s'éloigner rapidement au galop.
— Mais sur quel indice a-t-il pu faire de semblables suppositions?
Maurice donna toutes les explications que lui avait transmises le jeune tambour ; il parla de ses observations relatives aux empreintes des pieds des hommes et à celles des pieds des chevaux. Richard écoutait avec une sorte de saisissement.
— El c'est un enfant de onze ans qui a pu faire de telles remarques ? dit-il.
— Oui, répondit Maurice.
— Mais c'est une véritable sagacité de sauvage qu'il a déployée là !
— Bibi-Tapin a dû effectivement, d'après ce que j'ai compris à ses paroles, habiter longtemps parmi les peuplades des Antilles. Mais le plus important me reste à vous apprendre : Bibi-Tapin a trouvé un cachet de montre à l'endroit même de la forêt où avail dû avoir lieu l'enlèvement de Lucile.
Et Maurice tendit à Richard le bijou que nous connaissons. Le vieillard s'en saisit avidement et l'examina avec une curiosité empressée.
— Un cachet de montre, effectivement, dit-il; une couronue de marquis posée sur un C majuscule. C'est là un indice, mais un indice bien vague. t.:...! que de noms de marquis français et étrangers commencent par cette lettre ! d'ailleurs, ce bijou appartient-il bien à celui qui le portait? ne peul-il pas être un objet volé ?
— Et ceci, dit Maurice en leudaul un papier.
— Qu'esl-ce ?
— Une lettre de Lucile.
— De Lucile! s'écria Richard en se jetant sur le papier, dont il s'empara avec une joie lievreu.se ; elle t'a écrit, et tu ne me le dis pas?
— C'est encore Bibi-Tapin qui m'a remis cette lettre, et c'est lui qui a eu l'intelligence de la soustraire aux gendarmes, chargés d'instruire l'affaire de la ferme.
Cette lel lie' cette letli'e ! répétait Richard en rouvrant l'epil iv de bai ers, c'est sa main qui l'a écrite I Lucile! mou enlant clin i !
m des larmes abondantes, inondant subitement le
visa ge de Kiehar I, retombèrent sur le papier qu'il
pressai! contre ses lèvivs et le maculèrent de taches t humides.
— Lis-moi cette lçttre, Maurice I dit le vieillard eu tendant l'épitre au jeune homme ; je ne vois plus!
Maurice, non moius ému que Richard, reprit la missive, et l'ouvrant lentement avec uu geste empreint d'amour et de respect :
— C'est moins une lettre, dit-il, qu'une sorte de journal tracé par Lucile. Je l'avais suppliée, la veille en la quittant, dans uu de ces élans d'amour qui rendent le cœur exigeant, de me prouver qu'une heure de la journée ne s'écoulait pas saus qu'elle pensât à moi ; et, pour me prouver son affection, elle m'avait promis de tracer, heure par heure, sur le papier, le résultat de ses pensées. C'est Dieu sans doute qui nous avait inspirés tous deux, moi en demandant, elle en promettant ; vous allez en juger.
Maurice commença sa lecture :
« Cinq hewes du soir. Le comte vient de partir ; je crois qu'il va à Nice. Je suis demeurée seule dans uotre petit logement. Le fermier et sa femme sont remplis d'attentions. Je lésai priés de me faire servir dans ma chambre. Ils y monteront mon souper. Mes pensées volent vers vous, Maurice.
« Où ètes-vous à cette heure? Vous avez chevauché toute la nuit dernière et toute la journée. Vous devez avoir dépassé Fréjus... vous êtes peut-être même à le Luc ! Pensez-vous à moi, qui ne m'occupe que de vous? Que Dieu veille sur vous ; je vais prier!
« Six heures. Il fait encore grand jour. Je viens de me mettre à ma fenêtre. J'aperçois des nuées d'oiseaux qui passent au-dessus dfl3 arbres... C'est singulier ! Ils volent tous de l'est à l'ouest... Ils courent vers la France... de votre côté, Maurice... Que mes pensées partent avec eux ! Qu'ils les emportent sous leurs ailes, et qu'ils vous murmurent à l'oreille en passant près de vous, Maurice, près de vous qui serez bientôt mon époux, ces mot" si doux à entendre et à dire : Je vous aime !
« Sept heures. Le soleil se cache : l'air est plus frais. La brise de mer m'apporte ses acres émanations. Je ne sais pourquoi j'ai le cœur serré : mon esprit est inquiet... agité... On dirait qu'un malheur menace ceux que j'aime... Mou Dieu! si cela était !...Mais non !... je suis folle. Le comte est en sûreté à Nice, et vous, Maurice, n'avez rien à redouter, car la guerre n'a pas encore commencé.
« Huit heures. La nuit descend rapidement... Mes angoisses sont plus vives... Pourquoi donc?... J'ai beau combattre ces craintes mystérieuses qui se glissent dans mon cœur, je ne puis parvenir à les effacer. Oh! j'ai peur !... j'ai peur!
« Huit heures un quart. Je viens d'entendre un roulement lointain de voiture... puis, tout s'est tu... J'ai cru un moment que le bruit du galop d'un cheval parvenait jusqu'à mou oreille...» C'est Richard 1 » me suis-je écriée. J'ai couru vers la fenèlre que j'ai ouverte toute grande... Le bruit a cessé. Plus rien qu'un profond silence !
« Mon Dieu! pourquoi donc ai-je le cœur ainsi serré ? Maurice, je vais encore prier pour vous !
« Neuf heures. J'ai pu dormir un peu... je me suis assoupie dans le grand fauteuil de cuir que le fermier a fait porter dans ma chambre... II fait nuit au dehors, ma lampe est allumée... Maurice! où ètes-vous à celte heure ? Vous avez accompli votre mission, vous. »
— Après? dit vivement Richard en voyant Maurice s'arrêter dans sa lecture.
— Ici lejourual a été interrompu ! répondit le lieutenant. Voyez ! ce dernier mot, vous, est tracé comme si la main eût été brusquement arrêtée dans sou œuvre. Sans doute, uu cri, un coup de feu auront frappé alors Lucile d'épouvante.
— Et c'est tout?
— Non 1 non! Elle a écrit encore, mais le danger était déjà sur sa tète... Ce u'est plus un journal, ce sont des renseignements qu'elle transmettait par phrases courtes et entrecoupées. Tenez!... Ici :
« Mon dieu; quels sont ces cris! oh I j'ai peur!... »
Puis, plus loin :
« Que se passe-t-il?... La maison semble frissonner?... Ces cris sont horrihlas... »
Enfin, vo3'ez, là, en bas de la feuille et écrit d'uue main tremblante :
« J'entends des pas nombreux dans la maison... on semble chercher... on approche...
« Quelle clarté sinistre !... Le feu !... Le feu est à la ferme... Oh ! je suis perdue! On approche encore... là... dans le couloir... Richard !... à moi !... Maurice ! vous... »
— Plus rien ! ajouta le lieutenant en montrant le pa pier. Ce fut alors, sans doute, que les monstres pénétrèrent dans la chambre et que Lucile devint leur proie.
Richard prit le papier : il le relut à voix basse, interrompu de moment en moment par de rauques sanglots qui lui montaient à la gorge. Enfin, redressant la tète et se tournant vers Maurice :
— Où est Lucile? dit-il, je l'ignore! Entre quelles mains est-elle prisonnière? Hélas! je crains de deviner trop juste! Pauvre chère enfant!
— Mou ami! s'écria Maurice, que dites- vous donc? Vous m'épouvantez ! Quels que soient ceux qui m'aient ravi Lucile, que je retrouve leur piste, et je vous le jure sur mon honneur de soldat, je saurai la rendre libre, la venger !...
Richard réfléchissait profondément.
— Tu connais le général Augereau? demauda-t-il brusquement.
— Sans doute ! répondit Maurice, étonné de celte question faite dans uu pareil moment.
— El le colonel Latines ?
— L'un des plus braves officiers de l'armée; celui qui s'est battu avec une telle énergie ces jours passés. Qui ne le connaît pas !
— Peux-tu, quoique étant leur inférieur en grade, te charger de me préseuter à eux?
— Certes! Le général et le colonel sont deux dj ces hommes de cœur et de courage qui accueillen; toujours bien l'officier qui fait son devoir.
— Il faudrait que je les visse ce soir!
— Cela se peut; mais pourquoi?
Pour qu'ils nous aident à retrouver Lucile.
— Eux! Le général et le colonel ! Comment?... Que peuvent-rls?... Je ne vous comprends pas!...
— Tu ne peux me comprendre, Maurice, car il y a derrière mes paroles le secretdu passé et, ce secret, tu ne le connais pas.
— Ne dois-je donc pas le connaître?
— Si fait! il faut que lu le connaisses pour pouvoir agir, et j'ai besoin que tu agisses, mon ami.
— Parlez alors, parlez vite ! Je vous écoute.
— Lucile court le plus imminent danger, continua le vieillard. Elle est peul-èire perdue pour nous! Uranie, sa sœur, est seule au monde, sans protecteur et entourée elle-même de périls effrayants! Il y a à Venise, à cette heure, uu homme de cœur, jeune et brave, qui pleure sous les Plombs sa liberté ravie et celle qu'il aime autant que tu aimes Lucie. Il y a sur la mer, eu cet instant même où je te parle, deux hommes énergiques et forts qui depuis près de douze années courbent leur front sous le poids d'une condamnation infamante qu'ils n'onl pas méritée...
— Charles et Henri ! interrompit Maurice.
— Ouil Enfin, il exl-te de par le monde un pauvre petit être, né eu préseuce d'un crime, fail orplieliu par uu second crime, ruiné par d'autres crimes encore, sans nom, sans famille, le malheur derrière lui, le Malheur en face de lui...
— Le petit-fils du conseiller de Niorres ! dit encore Maurice.
— Oui, répondit Richard. Tous ces maux qui ont accablé tant de gens, Maurice, ont une même source, et de cette source jaillissent aujourd'hui, j'en réponds, les cruels chagrins qui nous accablent !
— Quoi! dit Maurice. Vous croyez?...