‹ Le tambour de la 32e demi-brigadeChapitre 22 sur 220 · L'INCONNU · texte numérisé non relu

L'INCONNU

Le gondolier quitta la ruelle, traversa la Piazzetla et, gagnant le quai des Esclavous, il enfila une autre ruelle plus étroite et plus triste encore que cel)e dans laquelle il avait causé avec le sbire. Une traînée lumineuse serpentait au centre de cette ruelle, provenant de l'intérieur du rez-de-chaussée d'une maison de sombre apparence. Ce rez-de-chaussée était occupé par un de ces cafés de dernier ordre dont nous parlions tout à l'heure, et qui servaient de casino au rebut des barcaroli et des mauvais sujets de Venise. La salle était basse, étroite et longue, mal aérée; les murs étaient crépis à la chaux et ornés de fresques de fantaisie que des consommateurs artistes avaient dessinées à l'aide de charbon de bois. Le plancher disparaissait sous une croûte épaisse, jadis boue liquide, devenue peu à peu, grâce au temps, véritable granit, et que tous les efforts n'eussent pu faire 'disparaître. Des tables, des bancs, des chaises meublaient la salle; des draperies en loques, enlevées à la tente de quelques goudoles mises hors de service, décoraient les fenêtres.

Toute une population de bas étage était là, criant, chantant, hurlant, buvant et gesticulant; c'était un bruit à assourdir des oreilles de sonneur. Toutes les tables étaient envahies; il y avait là des matelots de tocs les pays riverains de l'Adriatique, des pêcheurs, des villes voisines, des barcaroli, des porteurs d'eau, force mendiants et mendiantes. A l'entrée de la salle, à droite, placée tout contre la fenêtre donnant sur la rue, était une table occupée seulement par deux hommes vêtus en pêcheurs de Mestre. Ces deux hommes, à la peau noircie et bronzée par la mer, la brise et le soleil, paraissaient être d'une taille athlétique, à en juger par ce que l'on voyait de leur buste exlraordinairement développé et de leurs bras herculéens, aux mains énormes. Tous deux causaient à voix basse, en ayant soin de jeter, de temps à autre, autour d'eux un coup d'œil investigateur, comme s'ils eussent craint d'être surpris.

Le gondolier que nous avons laissé dans la ruelle n'avait pas encore contemplé le spectacle de cet intérieur que nous venons de décrire, car il s'était arrêté dans l'ombre, à quelques pas de la traînée lumineuse que projetaient sur les dalles l'ouverture de la porte de rétablissement et celle de la fenêtre près de laquelle étaient assis les deux pêcheurs. Sans doute des pensées nouvelles étaient venues subitement assaillir le promeneur solitaire, car il avait porté les mains à spn front comme un homme dont le cerveau travaille. Ramenant ensuite les bras sur sa poitrine et courbant la tète, il demeura immobile réfléchissant profondément.

La ruelle était étroite comme le sont toutes ces voies qui, n'étant parcourues que par des piétons, n'ont aucunement besoin de largeur. Le gondolier touchait la muraille : il se laissa aller à s'y appuyer machinalement, sans évidemment se reudre compte de son mouvement. Il était alors tout près de la fenêtre du café, mais il demeurait dans le cercle de l'ombre obscure. Placé ainsi, il ne pouvait être vu de l'intérieur de rétablissement, et pourtant il devait pouvoir entendre ce qui se disait aux tables voisines de la fenêtre. Le gondolier n'avait cependant pas agi en homme voulant espionner : il avait obéi aux pensées qui martelaient son cerveau en demeurant immobile, et le corps avait cherché de lui-même un point d'appui sans que la volonté le guidât.

I! était là déjà depuis plusieurs minutes s'isolant, au milieu du bruit qui parvenait jusqu'à lui, lorsque

tout à coup uu tressaillement subit agita tout son être. Il frissonna comme uu homme qui reçoit une commotion éleclri<^ie. Se redressant doucement, il s'avança avec précaution et lança un coup d'œil rapide dans l'intérieur du café. Ce coup d'œil rencontra les deux pêcheurs, qui continuaient à causer. Le gondolier se recula vivement, et, demeurant collé contre la muraille, il rapprocha le plus possible son oreille de l'ouverture de la fenêtre : cette fois, il écoulait et il cherchait à entendre.

— Des Français! murmura-t-il.

— Tonnerre de Brest! disait une voix rude, àlaquelle son propriétaire s'efforçait évidemment de mettre une sourdine; tonnerre de Brest, je te dis que j'ai relevé son gabarit et que j'ai son pointa cette heure!

— Un nœud plat sur ta langue, que ! matelot, dit vivement l'autre voix plus basse. Tu hèles trop en hauteur; tous ces va-nu-pieds de terriens vont l'entendre; largue la chose en italien, si tu veux !

— As pas peur,. Maucot; toute cette canaille a le pertuis de l'entendement calfeutré en plein. D'ailleurs, et d'une, le premier qui ferait mine de crocher au passage une de nos paroles, je lui ferais avaler sa gaffe en douceur. As pas peur, que je te dis, Mahurec connaît son vénitien et ses barcaroli.

— Pour lors, je m'en moque comme de pêcher un marsouin. Si t'es sûr et certain de ton affaire, file de l'avant; je suis dans tes eaux. Tu dis donc que tu as relevé le point, vieux gabier?

— La brise adonne, Maucol I on est bien amure. Écoute çà! voilà en deux mots le signalement du particulier : la guibre pointue, les écubiers flamboyants, la carène plate, la quille droite, l'allure d'un ci-devant elle gabarit d'un gredin numéro un; compris, hein?

— Et ousque tu l'as relevé?

— Dans la rue des Enfléchures.

— Et t'es sûr que c'est le requin d'autrefois?

— Que je ne sois qu'un hàle-bouline si je me mets dedans!

— C'est cela qui serait l'affaire du commandant!

— Et de la commandante, donc!

— Eli! que, faudrait mettre le grappin dessus, vieux !

— Ou y tâchera!

— En attendant, faudrait tâcher de filer sur son aire sans perdre les relèvements. Nous sommes cloués ici. Si on pouvait seulement crocher un canot pour filer son nœudl

— Sur quoi qu'on mettra le cap, Maucot? Le Saiispeur est en mer 1

— Il doit être par le travers de Chioggia.

— Oui; mais quel point prendre?

— Alors faut se boulinguerà terre!

— As pas peur, que je dis! Le commandant n'abandonnera pas son Mahurec ni son Maucot. Je connais mon citoyen Charles. Quant à l'oiseau que j'ai repincé en douceur, je te dis que c'est un de ceux qui avaient fait du mal âmes lieutenants dans les temps jadis; c'est uu de ces brigands de celte gueuse d'affaire des Niorres, où nous avons tous failli laisser notre peau.

— Alors, demain, enchâsse?

— El on tâchera de pincer le vent! Que je mette tant seulement le grappin dessus, et je réponds du reste. Tonnerre de Brest, mon commandant m'appellera son matelot, cette fois!

— En attendant, quel bord que nous allons courir ce soir pour trouver un bout d'amac? La soute aux douros est à sec!

— C'est vrai; en sautant à la mer j'ai laissé filer les écus!

— Rien de rien, ni toi, ni moi. Faut prendre un rit dans la basane de son ventre!

— Bah ! espère. Dans tous ces ci-devants, il y a eu-

core du bon gr.iiu. J'ai navigué dans les temps avec ua baron de Berval...

— Celui des régates?

— Justement, Maucot. Relevons son gisement et courons une bordée jusqu'à sa case; il aura bien un écuà prêter aux matelots; ou lui renverra sa monnaie quand on aura rejoint son bord; voilai

— Une idée, que; tu as raison, troun-de-1'air?

— Filonsl

— Et la consommation?

— Le cambusier méconnaît; il fera crédit. Tout ce qu'il faut, c'est ne pas se laisser arquepincer par les gabillotsde sbires.

— Que! on en avalerait bien une douzaine.

— Eb bien 1 lève l'ancre!

Les deux pêcheurs se levèrent en même temps, et après que l'un d'eux eut fait un signe particulier au maître de l'établissement, ils gagnèrent la porte. S'engageant dans la ruelle, ils tournèrent rapidement & gauche pour gagner la place Saint-Marc; mais ils n'avaient pas fait dix pas que l'un d'eux s'arrêta brusquement : une main nerveuse venait de se poser sur son épaule.

— Vous vous nommez Mahurec? dit une voix biève en excellent français.

— Hein? lit le matelot.

— Vous vous nommez Mahurec? poursuivit la voix; vous avez toujours été dévoué corps et âme au marquis d'Herbois et au vicomte de Reuneville; vous avez du cœur, et beaucoup. Aujourd'hui, vous et votre compagnon étiez aux régates; vous avez été indignés en entendant proclamer la prétendue victoire des Autrichiens et vous avez crié : Vive la France! » après avoir battu les barcaroli vénitiens et les canotiers anglais. Vous voyez que je vous connais.

— Minute, fit Mahurec, qui avait écouté jusqu'au bout ce petit discours prononcé d'une voix rapide.; j'aime pas qu'on se mêle de mes affaires. Tu vas me dire qui tu es et ce que tu veux, ou tu vas t'affaler dans les lagunes; entends-tu?

Et Mahurec avait saisi de ses mains puissantes le personnage inconnu, tandis que son compagnon se préparait à lui venir en aide. L'étranger ne chercha pas à se défendre; il n'opposa aucune résistance.

— Ne craignez rien etsuivez-moi, dit-il simplement.

— Te suivre, que; lu te moques, mon bon, dit le Maucot en riant. Et ousque tu veux nous faire courir un bord?

— Chez moi.

— Hein? fit Mahurec.

— Tu m'as demandé qui j'étais, reprit l'inconnu, je vais te le dire; ensuite tu agiras à ta guise.

Et, se penchant vers Mahurec, qui l'élreignait toujours, il lui dit rapidement quelques paroles à voix basse. Le matelot lâcha sou interlocuteur et recula avec tous les signes du plus profond respect.

— Tonnerre de Brésil dit-il, voilà une chance!

— Veux-tu me suivre? demanda l'inconnu.

— Au bout du monde! répondit le matelot. Et, prenant le bras du Maucot :

— Eu voilà encore un pour qui qu'on peut se faire crocherau bout d'une vergue! dit-il.

LE PltTIT CArORAL

Le 29 avril, l'armée Ira m i lait campée aulourde

Cherasco el occupait la ville. Soldats el officiers, la j

peiuli ur li 1 1 ■■> e, le e tard Qer, la démarche lé

rotaient, i e group lienl de di tance en distance, el lisaient a vec avidité de gi i acard écrits à la

collés çà et 1 i u de Cli ira h o, sut h

Ironci d'arbres 'le.- bois entourant 1 1 ville, sur le ri

d'une tente d'officier supérieur, sur un morceau de bois planté au bout d'un pieu. Puis, après chaque lecture, un frémissement de bonheur et d'orgueil parcourait la foule, qui se pressait plus avide, ne pouvant se lasser de relire et d'écouter. Ces placards contenaient une même proclamation adressée à toute l'armée française, et cette proclamation, voici comment elle était conçue :

« Soldats, vous avez remporté en quinze jours six victoires, pris vingt-et-un drapeaux, cinquante-cinq pièces de canon, plusieurs places fortes, et conquis la partie la plus riche du Piémont. Vous avez fait quinze mille prisonniers, tué ou blessé plus de dix mille hommes; vous vous étiez jusqu'ici battu pour, des rochers stériles, illustrés par votre courage, mais inutiles à la patrie; vous égalez aujourd'hui, par vos services, l'armée de la Hollande et du Rhin !

« Dénués de tout, vous avez suppléé à tout : Vous avez gagné des batailles sans canons, passé des rivières sans ponts, fait des marches forcées sans souliers, bivaqué sans eau-de-vie et souvent sans pain. Les phalanges républicaines, les soldats de la liberté, étaient seuls capables de souffrir ce que vous avez souffert ; grâces vous en soient rendues, soldats! La patrie reconnaissante vous devra sa prospérité; el si, vainqueurs de Toulon, vous présageâtes l'immortelle campagne de 1793, vos victoires actuelles en présagent une plus belle encore.

« Les deux armées qui, naguère, vous attaquaient avec audace fuient épouvantées devant vous; les hommes pervers qui riaient de votre misère el se réjouissaient dans leur pensée du triomphe de vos ennemis sont confondus et tremblants. Mais, soldais, vous n'avez rien fait puisqu'il vous reste à faire. Ni Turin ni Milan ne sont à vous; les cendres des vainqueurs de Tarquin sont encore foulées par les assassins de Basseville.

« On dit qu'il en est parmi vous dont le courage mollit, qui préféreraient retourner sur le6 sommets de l'Apennin et des Alpes? Non, je ne puis le croire.. Les vainqueurs de Montenotte, de Millésime, de Dego' de Mondovi, brûlent de porter au loin la gloire du peuple français. »

— Signé Bonaparte, général en chef de l'armée d'Italie, cria une voix sonore. Vive Bonaparte!

— Vive Bonaparte! répétèrent des milliers de voix.

— C'esl qu'il dit vrai, le général, n'est-ce pas, Gringoireî

— Clîst tiré juste, Torniquet.

— Au doigt et à l'oeil! Vive Le général!

— Écoutez, les anciens, je vais analyser la chose!

— C'esl ça, la parole esl au major!

— Le citoyen Rigoberl llussîguolel est à la tribune!

— Silence dans les rang.-?

— Pour lors el d'une, six victoires en quinze jours! Primo d'abord Montenotte, le 23 germinal, les Autrichiens brossés en grand sur toute la Ligue, Secundo,' ensuite Millésime, le 25 ous que Beaulieu eu a dû faire une grimace comme s'il avait avalé ma canne. El I'

le 26, la victoire au pas de course ! Et Vico le 3 floréal, les lauriers en double et lin de compte, comme qui dirait le rrra de la campagne, Mondovi !... Armes... pos!... Du nanau dans toutes les cantine Italiennes pour iriser la moustache aux vainqueurs, et un qUarl d'heure de repos sur le chemin de la iv !.. lia itc!... limai... i,os cinq y sont, le généra] n'a pas menti !... Cric!

— Gracl lii eut les -"Mats.

— Pour lors et de deux, poursuivit Rossignolel aa

lcoi 8 sa haul . nous ai ine-

i a ir le nombre dei drapeaux, oam 'très

brin. pas plus que i les Quinte-Relique*

placées eu queue de cou. une.

— C'est égal, dit Gringoire en riant, faut avouer que le petit général leur z'y taille de flères croupières à tous ces ostrogots-làl... Montenotle, Millesimo, Dego, Vico, Mondovi, en voilà une série de carambolages! Du même au même, quoi!

— Bloqué Beaulieu! ajouta Torniquet.

— Et qu'ils n'out pas eu le temps de humer une chique hier, ces généraux de Pilt et Cobourgl

— Faut être juste ! poursuivit le tambour-major en se dandinant, l'armée d'Italie est composée de lapins d'une certaine espèce, et j'ignore ous que le général en chef en trouverait de pareils pour faire un civet 1 Mais je dis qu'il a de l'aplomb tout de même, et que pour se remuer, il se remue 1

— Oui, dit Romulus. A preuve qu'il n'a pas d'engelures aux yeux, celui-làl

— Et ces gueusards d'iroquois du pays qui croyaient nous avaler tout crus 1 cria une voix claire.

— Tiens, fit Rossignolet en se baissant, c'est Bibi- Tapiu ! D'ous que tu sors, marmouset?

— De vos jambes, major! répondit l'enfant en passant lestement entre les jambes écartées du major.

Tout le monde se mit à rire.

— Qu'est-ce que tu dis du général en chef, toi, Bibi- Tapin? demanda Rossignolet.

— Je dis que c'est un fier officier. Et dire qu'il y a seulement quinze jours, avant l'entrée en danse, il y en avait qui répétaient que c'était un conscrit!

— Un conscrit digne de passer grenadier ! fit observer Romulus.

— Et même de monter en grade! ajouta Gringoire.

— C'est un fait! dit gravement le major, le conscrit a bien mérité de la patrie.

— Pour lors, faut le récompenser.

— Comment?

— Tiens, en lui donnant de l'avancement ! cria Torniquet.

— Une idée! fit le major en arrondissant son bras droit pour poser le coude sur la pomme énorme de sa gigantesque canne.

— Qu'est-ce que c'est ? demanda-t-on.

Tous les soldats se rapprochèrent. C'était aux portes de Cherasco que se passait cette scène. Les soldats de la 32e demi-brigade étaient campés dans un petit bois avoisinant la ville, et baigné par le confluent de la Slura et du Taparo. Le soleil était splendide, l'air pur et embaumé, la brise fraîche et riante. A quelques pas était, encore jonché des débris de la lutte, le champ de bataille qui avait vu triompher, la veille, nos ar'ines.

La proclamation que venaient de lire les soldats était collée sur le tronc d'un chêne séculaire; tous les troupiers entouraient le vieil arbre, les uns assis sur leurs sacs, les autres accroupis sur le gazon moelleux ; d'autres couchés à plat ventre et se reposant nonchalamment de leurs fatigues des journées précédentes. Rossignolet, toujours appuyé sur sacanne, se préparait évidemment à faire un discours que ses camarades se disposaient à écouler. Bibi-Tapin, l'œil éveillé, le nez en l'air se tenait campé devant son major, les jambes écartées, les bras derrière le dos.

— Parlons peu, mais parlons bien, commença Rossignolet après un hum sonore; je vas récapituler la chose en deux mots. Primo : d'abord, le troupier français n'avait pas de pain, pas de souliers, pas de paye; eh bien! aujourd'hui, en veux-tu, en voilà, il a de tout le troupier d'Italie, même qu'il va avoir la satisfaction de gratter les écus des aristocrates du pays.

— Eu avant la nopce! cria Torniquet.

— Secundo, et de deux, poursuivit Rossignolet, Beaulieu montre sou nez avec épanouissement! As-tu fini, vieux carotteur; le général t'a signé ta feuille de roule. En deux temps et quatre mouvements , dissimule- toi incognito, et qu'il te faut jouer des

quilles avec deux farceurs sur tes guêtres, M'asséna et Augereau, qui te font doubler l'étape!

— Enfoncé les Quinze-Reliques ! cria Bibi-Tapin. Cric, dans mon sac!

— Crac! crièrent les soldats.

— Troitio, et de trois, couiiuua le major, c'est à Mondovi. Le conscrit de général se dit comme ça : « Ces pieds crottés de cavaliers, ça se fait tirer l'oreille, au Heur que mes pauvres troupiers donnent toujours; mettons en danse la cavalerie, Murât en tète, et voyons voir un peu ce qu'il en retournera ! » C'est des fiers Français tout de même, la cavalerie! Aussi : « Eu avant ! » que crie Murât en retroussant ses manches jusqu'au coude; et qu'il entre dans les carrés de ces mangeurs de choucroute comme dans une motte de beurre, et qu'il en revient avec du sang jusqu'à l'épaule. Quarto, et de quatre, et les Piémoutais bloqués, et Beaulieu disloqué sans avoir le temps de numéroter ses membres. Or, donc, pour fin de compte, victoire partout! gloire et bombance ! cantine au complet! boutons de guêtre en provision ; tout ça, c'est-il de la camelotte?

— Non ! crièrent les soldats.

— Eh bien! maintenant, attention et voyons voir! C'est-il pas vrai qu'il a mérité de l'avancement, le conscrit qui a fricassé toutes ces pommes de terre en cinq tours de casserole? Allons! que chacun donne son avis. Les opinions sont libres, comme disent les muscadins du Directoire, que ça n'a que la langue dorée, des habits bariolés et des toupets poudrés !

— Excusez, père Rossignolet, dit Gringoire en se levant. A propos de muscadin et de toupet, voilà pas mal de temps que tu astiques la parole ; as-tu fini?

— Oui, dit Rossignolet en se redressant ; mais si tu trouves que j'ai de la langue, j'ai là aussi un briquet qui a un fameux fil 1

En achevant ces mots, le major frappa sur la poignée de son sabre et son regard fixe se riva sur le soldat.

— Connu ! connu 1 cria tout le cercle en s'interposaut.

— La paix! hurla Torniquet; il est reconnu que le conscrit de général en chef a mérité de l'avancement; major, fais-le reconnaître!

— Attention ! cria Rossignolet ; Bibi-Tapin, tacaisse ! L'enfant fit un bond vers un tambour déposé à terre.

En un clin d'oeil il eut accrocne sa caisse sur la bretelle, et'tiraut rapidement ses baguettes du collier, il demeura immobile, les pieds et les coudes en dehors, les baguettes levées, la tète en arrière, l'air crâne, l'œil mutin, attendant le commandement.

— Jolie position! murmura Rossignolet en se rengorgeant ; l'enfant ira loin !

Puis, saisissant sa canne et se reculant de deux pas :

— Attention! cria-t-il.

Levant le bras droit il se posa, durant quelques secondes, le poing gauche sur la hanche; puis il agita énergiquement sa longue canne. Un roulement prolongé, roulement sonore, énergique, à faire croire que trois caisses étaient battues ensemble, retentit sous l'ombrage du chêne. Tous les soldats se levèrent d'un même élan et firent cercle. Rossignolet donna un coup sec et baissa sa canne. Le silence se fit immédiatement, solennel et imposant.

— Soldats de la 32e, prononça le major d'une voix vibrante, au nom des troupiers de la demi-brigade, ici présents, vous reconnaîtrez, à partir de ce jour, le citoyen Bonaparte pour votre caporal, et vous lui obéirez en conséquence. Par faveur insigne, nous le déclarons exempt de corvée jusqu'à nouve.1 ordre ; cric!

— Crac ! répondirent les soldats.

La canne s'agita; le roulement recommença avec une énergie plus furieuse. Le major abaissa majestueusement sacanne; Bibi-Tapin releva ses baguettes.

En ce moment le cercle s'écarta et une main fine et blanche, se posant sur l'épaule de Rossignolet, leçon-

LE TAMBOUR DE LA 32e DEMI-BRIGADE

t aignil à se retourner. Le grand major demeura stupéfait, immobile, bouche béante et ses petits yeux démesurément ouverts et fixes. Il avait en face de lui un homme petit de taille, maigre et chétif, à la figure pâle, au teint maladif, aux traits romains, à l'œil étincelant, vêtu d'une simple redingote grise usée, râpée fanée, couverte de poussière et maculée de boue, la tête coillée d'un petit chapeau à trois cornes, sans bordure ni plume, et ne portant aucune marque distinctive de grade. Ce petit homme sourit, et ce sourire illumina sa physionomie expressive d'un reflet étrange et saisissant qui frappa d'émotion tout ceux qui l'entouraient et qui le contemplaient avec des regards avides.

— Et à quelle époque le caporal peut-il espérer passer sergent? demanda-t-il.

Tous les soldats présents, Rossignolet le premier, avaient porté respectueusement le revers de la maindroite à leur front. Le major se caressa la moustache de la main gauche et la retroussa fièrement.

— Nous voirons voir, citoyen général en chef, répondit-il. Ça dépend des événements!

— Alors j'attendrai patiemment, répondit Bonaparte avec cet adorable sourire qui le rendait irrésistible et qui lui gagnait tous les cœurs. Mais puisqu'il vous a plu d'exempter des corvées le nouveau caporal que vous venez de reconnaître, il est juste qu'il paye sa bienvenue.

Et tirant une pièce d'or de sa poche :

— Vous savez tous que l'armée est pauvre, continua t-il, et que le malheure ux caporal n'a pas ses poches cousues d'or.

Bonaparte tendit la pièce d'or au major; celui-ci, conservant toujours sa main droite au chapeau, avança respectueusement la gauche, mais il n'eut pas le temps de recevoir le don offert par le général. Bibi- Tapin venait de s'élaucer : d'un seul bond, avec un élan prodigieux, il fut entre le général en chef et le tambour-major. Se courbant rapidement, le revers de la main toujours au front, il se pencha et saisit la pièce d'or avec ses lèvres en imprimant un respectueux et chaleureux baiser sur la main de Bonaparte.

Puis, se redressant brusquement, la rougeur au front, l'animation dans les regards, il fouilla dans la poche de sa culotte, en tira une bourse de soie blanche, aux maillons gonflés d'une douzaine de ducats d'or, et la tendant à Rossignolet :

— Prends tout ce que j'ai, dit-il d'une voix altérée par l'émotion, mais laisse-moi la pièce d'or du citoyen général !

" Ce petit coup de scène s'était accompli avec une rapidité telle que personne n'avait eu le temps ni de le deviner ni de s'opposer à son issue. Tous demeuraient stupéfaits de l'action du jeune tambour. Bonanarte, se remettant rapidement, sourit à l'enfant.

— L'échange te coûtera cherl dit-il.

— Oiil mon général, répondit Bibi-Tapin rougissant de plus en plus. Je ne regrette qu'une chose : c'est de n'avoir pas plus de ducats à offrir aux camarades.

— Mais s'ils te refusent ?

Bibi-Tabin leva ses grands yeux sur le général, et ses joues, perdant subilemeut leurs couleurs, devinrent très pâles, ses lèvres se serrèrent et ses yeux s'injectèrent de sang.

— J'ai pris celte pièce d'or dans votre main avec ma bouche, dit-il. Ello vous a appartenu, elle vous a tuiiché, c'est une relique. Je l'ai ; je la garde.

— Mais si tes camarades veulent la prendre? dit Bonaparte ému par cette petite scène, en dépit du l'impassibilité dout il se plaisait déjà à se cuirasser.

— j'ai mon briquet pour la défendre! répondit résolument Blbi-Tapln.

— Sais-tu bien, petit drôle, que j'ai défeDdu les duels à l'année d'Italie. Si tu le battais, lu irais eu prison 1

— J'irais eu prison, mon général, mais je garderais ma relique.

— Mais si tu te battais tu pourrais être tué ou tout au moins fusillé ensuite pour avoir manqué a la discipline.

— J'avalerais ma pièce avant de mourir, et comme ça je ne la quitterais pas!

L'enfant avait répondu avec un tel accent de résolution, que les soldais en furent surpris. Bonaparte regardait fixement le petit Tapin. Le jeune général, qui déjà avait appris à se connaître en hommes, commençait à soupçonner une âme de feu sous cette frêle enveloppe.

— Eh bien! reprit-il, tu ne te battras pas. Je t'autorise à garder cette pièce que tu as prise, et j'autorise tes camarades à accepter en échange les ducats que tu leur offres, mais tu vas me dire comment il se fait que lu sois si riche. Où as-tu pris ces ducats?

— Avanl hier, à Moudovi, à la prise de la Bicoque.

— Tu y étais? dit Bonaparte en regardant l'enfant.

— Oui, mon général. C'est moi qui ai battu la charge à la tète de la colonne de général Sérurier.

— L'enfant dit vrail fit Rossignolet en s'avançant respectueusement. A preuve même que, commeil a évu sa caisse crevée par un grand animal de Quinze-Reliques, il a démoli d'un coup de feu un tambour piémontais du général Colli, à qui qu'il a pris la sienne. Histoire de rire un brin. J'y étais !

— Tues entré dans la Bicoque alors? demanda Bonaparte.

— Oui, général, répondit Bibi-Tapin.

— Le combien?

— Le troisième.

— Et pour être juste, ajouta Rossignolet, il faut dire que c'est pas sa faute : il y serait entré le second après le colonel Lannes, si je n'avais pas pris l'enfant sous mon bras pour passer avant lui, en lui apprenant que le major devait avoir toujours la tète de colonne.

Le général prit Bibi-Tapin par l'oreille, qu'il lui pinça rudement.

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