‹ Le tambour de la 32e demi-brigadeChapitre 29 sur 220 · LE MATIN DE LA BATAILLE · texte numérisé non relu

LE MATIN DE LA BATAILLE

A quelques pas du brasier devant lequel Bibi-Tapin avait fait cuire si arlislement le fameux lièvre, se dressait une tente faite en toile grossière, et qui servait d'habitation provisoire à l'officier commandant le poste avancé du camp. C'était au moment même où nous avons retrouvé Rossignolet et ses amis, quelques instants avant l'arrivée opportune de Bibi-Tapin, un quart d'heure avant, par conséquent, que les tambours battissent aux armes. Deux hommes occupaient l'intérieur de cette modeste tente ; l'un de ces hommes était le capitaine Maurice Bellegarde, l'autre était le vieillard que nous avons connu sous lenom de Richard. Tous deux causaient avec animation. Maurice avait les traits bouleversés, le visage empreint d'un sentiment de colère douloureuse : il martelait de ses poings fermés une petite table de bois blauc placée à sa portée.

— Trois mois écoulés sans nouvelle! disait-il; et vous voulez que je ne perde pas courage! vous voulez que j'espère encore!

— Pourquoi désespérer? Lucile existe!

— Le sais-je?

— Je vous l'affirme!

— Mais elle est aux mains de ses bourreaux, et nous ignorons même en quel lieu sont ces hommes qui la détiennent; n'ont-ils pas échappé aux recherches auxquellesnous nous sommeslivrés, alors qu'un congé de cinq jours me permettait quelques instants de liberté? Depuis ce temps, durant ces longs mois où le devoir me rivait à l'armée comme l'esclave à la glèbe, n'iveztous pas vous-même parcouru infructueusement l'Italie tout entière?

— Cela est vrai, Maurice.

— Vous voyez bien qu'il faut désespérer.

— Non, vous dis-je! Lucile existe, et tant qu'elle existera, j'aurai au cœur une lueur d'espérauce, j'aurai eu moi la force de la chercher!

— Et moi, s'écria Maurice, je voudrais mourir! Oh I les balles autrichiennes ont su m'épargner jusqu'ici, mais tout dit que la bataille qui va se livrer doit être meurtrière. Au moins je trouverai dans la tombe le repos et le calme.

— Et vous abandonnerez ceux qui souffrent!

— Richard!

Le vieillard saisit la main du jeune homme.

— L'ennemi est là ! dit-il ; vos compagnons vont se battre : que diriez-vous si je vous conseillais d'abandonner les vôtres à celte heure et de fuir?

Maurice regarda fixement son interlocuteur.

— Quediriez-vous, vous-même, si j'acceptaisîdemanda-l-il.

— Je dirais que vous êtes un lâche! répondit nettement le vieillard.

— Et vous auriez raison, car cela serait.

— Oui, cela sérail, Maurice; mais il serait aussi infâme de mourir volontairement aujourd'hui : vous déserteriez une sainte cause, vous abandonneriez vos meilleurs amis, vous fuiriez au moment de la lutte.

— La lutte, dites-vous? Mais une lutte, c'est là ce que je demande, ce que j'implore. C'est l'incertitude qui me tue. Dites-moi où est Lucile, éuumérez-moi les obstacles à vaincre, les dangers à braver, et vous me verrez fort, et vous verrez l'espoir me rentrer au cœur. Mais non! nous ignorons même là où nous devons porter nos pas. Elle vit, soit! mais où vit-elle? et pour quelles souffrances! D'ailleurs, rien ne me prouve qu'elle vive encore, à moi!

— Je vous l'affirme!

— Mais pourquoi le croyez-vous?

— Parce que je connais les causes de sa capture. Maurice saisit les mains de Richard.

— Vous connaissez ces causes! dit-il d'une voix frémissante.

— Oui! répondit le vieillard.

— Et jamais vous ne me les avez confiées?

— Je ne pouvais le faire.

— Mais maintenant?

— Maintenant, reprit Richard, je crois que, sans violer un serment sacré, je puis vous instruire de la vérité, car une bataille va avoir lieu, Maurice, une balle peut m'atteiudre, et le secret que je possède intéresse l'existence de trop d'êtres innocents pour que je l'emporte avec moi daus la tombe.

— Mon Dieu! qa'est-ce donc? qu'avez-vous à me révéler?

— Un secret, Maurice, qui intéresse non seulement celle que vous aimez, mais une autre encore que j'aime aussi, moi, comme ma fille; une autre pauvre enfant que vous n'avez jamais vue, mais dont le nom a été prononcé devant vous.

— Qui donc?

— Urauie.

Maurice frappa ses deux mains l'une conlre l'autre.

— La jeune fille pour laquelle le pauvre M. de Neoules m'avait remis une lettre? dit-il.

— Oui, répondit Richard.

— Et qu'est-elle devenue?

— Elle aussi est prisonnière»

— De qui?

— De ceux-là mêmes qui détiennent Lucile.

— Mais je ne comprends pas!

— Vous allez comprendre : écoutez-moi

— Oh! j'écoule ! j'écoute! et chacune de vos paroles demeurera gravée dans mou cœur.

— Mon cher Maurice, commença le vieillard après un assez long moment de silence durant lequel il parut chercher à rassembler ses souvenirs et ses

idées, mon cher Maurice, je dois avant tout dépouiller ici le nouvel homme : ce n'est pas le citoyen Richard qui vous parle, c'est le comte d'Adoré que vous allez entendre.

« Ce nom fut le mien, ne vous rappelle-t-il pas une effroyable série de malheurs? Le comte d'Adoré était le beau-frère du marquis d'Horbiguy : il est donc l'oncle de l'un des êtres les plus pervers que se soit pluà créerlegénie dumal. Jevousailonguementconlé jadis cette effroyable histoire d'un passé où les crimes s'entassant les uns sur les autres, formaient une chaîne sans fin, une de ces chaînes élreignaul leurs victimes comme le Dante seul en a su peindre dans son Enfer. Vous vous souvenez, n'est-ce pas, que lorsque mou beau-frère ne put douter de la perversilé de celui qu'il était obligé de nommer son fils, il résolut de l'éloigner à jamais de lui et de l'enfermer dans un couvent lointain. Celte résolution qu'il mit à exécution, et qui malheureusement n'obtint pas cependant le résultat que l'on s'était promis, ce fut moi qui la lui suggérai. J'étais beaucoup plus jeune à cette époque que le marquis d'Horbigny ; je n'étais pas encore son beau-frère; en dépit de la différence d'âge qui nous séparait, j'étais sou ami, sou confident, sou compagnon fidèle.

« Eu voyant sa douleur d'avoir pour fils unique un être qui promettait de déshonorer un jour le nom qu'il allait porter, je conjurai le marquis d'avoir pitié de lui-même, et ce fut grâce à moi qu'il prit la résolulion de faire disparaître aux yeux du monde cet enfant bien fait pour vivre dans les ténèbres. Comment le jeune homme sut-il que j'entrais pour beaucoup I dans l'énergique résolution de son père? Je l'ignore ; ' mais le fait est qu'il l'apprit. A partir de ce jour, il me : voua une haine mortelle et il ne laissa pas échapper une occasion de me nuire. Ma femme et ma fille, les deux seuls êtres qui m'attachassent encore au monde après la morl de mon père, me furent ravies à la suite d'une catastrophe que chacun pul attribuer à un hasard fatal, mais dont j'accusai, moi, l'auteur de tant d'autres crimes.

— Quoi 1 s'écria Maurice, vous croyez que la morl de la comtesse et celle de votre fille...

— Peuvent être imputées à mon neveu. Des preuves, je n'en ai point; ma conviction morale est cependant sincère et solidement établie. Fouché, qui connaît à fond tous les détails de ces horribles trames; Fouché, qui s'est promis à lui-même, après m'avoir promis à moi de démêler un jour cet écheveau embrouillé et tout maculé de sang, Fouché a une opinion en tous points semblable à la mienne. Mais, continua le comte en changeant de ton, celte haine effroyable que me porle cet homme, ce terrible roi du bagne, dont depuis plus de dix années on ne peut découvrir l'individualité véritable, cette haine implacable ressorlira suffisamment encore des faits qu'il me reste à vous raconter pour qu'il ne soit pas inutile d'insister plus longtemps à cet égard. Écoutez, Maurice, il s'agit maintenant de Lucile et d'Urauie; il s'agit maintenant de vous expliquer les malheurs qui les accablent. Il y a neuf ans aujourd'hui, en 1787, alors que la monarchie peuchaitsans qu'on pût croire cepcndantencore qu'elle lui aussi près de crouler, h'abilait à Toulouse un certain abbéChaubard.prôlrc austère, excellent ministre du Dieu de paix et de miséricorde enfin, dans la plus sainte acception du mot. Cet abbé Chaubard était curé de Saiut-Loup, village situé dans la baulieue de Toulouse ; mais, comme il était en même temps béuificier du chapitre cathédral et métropolitain do Saint- Étienue, il demeurait d'ordinaire à l'archevêché, se rendant seulement à sa cure deux fois par semaine : le dimanche et le jeudi; le dimanche pour y célébrer les offices, le jeudi pour confesser ses pénitents et pénitentes. Ce jour-lâ, après la confession accom-

plie, il avait pour habitude invariable de se rendre à Croix-Daurade, autre banlieue de Toulouse, chez son ami le curé de la paroisse, avec lequel il dînait et passait la soirée à converser et à discuter en matière de théologie. Or, un jeudi de cette aunée 1787 à laquelle je vous prie de vous reporter, l'abbé Chaubard, après avoir donné l'absolution à ses ouailles, après avoir raccommodé deux ou trois ménages, fait pardonner une faute commise par un ami envers son ami, après avoir ramené au logis un fils insoumis, après avoir accompli enfin ce qu'il nommait, en souriant, sa tournée de paix et de miséricorde, l'abbé Chaubard avait enfourché lestement son bidet et avait gagné Croix-Daurade, où il était arrivé à trois heures, suivant sa coutume, car on dînait à quatre chez le curé du lieu. Ce jour là était précisément celui de la fêle du village. Le digne prêtre était connu à Croix- Daurade aussi bien que dans sa propre cure; aussi, en traversant la place, fut-il accueilli avec un empressement, une démonstration de respect et d'amour qui louchèrent profondément son coeur. II y avait à Croix- Daurade une habitation seigneuriale occupée par une famille du pays des plus honorables et des plus considérées : cette famille était celle du marquis de Canlegrelles, l'un des plus nobles gentilshommes du Languedoc et habitant Croix- Daurade avec sa femme, ses deux filles et sa sœur, laquelle était propriétaire d'une fortune immense. Les deux filles du marquis se nommaient Lucile et Uranie...

— Lucile et Uranie ! interrompit Maurice en tressail. laut brusquement.

— Oui, répondit le comte d'Adoré. Vous connaissez maintenant le secret de l'origine de celle que vous supposiez être sans famille et sans nom. Vous saurez bientôt pourquoi Lucile a dû renoncer momentanément à ce nom de sa famille, qu'elle a cependant le droit de porter. Laissez-moi continuer et ne perdez pas une seule de mes paroles.

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