‹ Le tambour de la 32e demi-brigadeChapitre 30 sur 220 · LA CONFESSION · texte numérisé non relu

LA CONFESSION

— Lucile et Uranie étaient bien jeunes encore alors. Lucile avait treize ans, sa sœur en avait douze à peine. Toutes deux étaient gracieuses et bonnes, propiettaul déjà ce qu'elles devaient être plus tard : adorables et charmantes. Leur père les adorait; leur mère, la marquise Amédine de Cantegrelles, avait trente ans, elle s'était mariée fort jeune, à quinze ans; elle avait été extrêmement belle, et elle l'était encore. Sa réputation s'était étendue sur tous les points de la province, et à cette répulation uuiverselle de beauté se joignait, chose bien rare alors, une réputation de haute vertu. La sœur du marquis étail veuve ; c'était la baronne Hélène de Sarville. Elle avait trente-huit ans, deux ans de plus que sou frère; elle était excessivement laide; mais, sous une enveloppe disgracieuse et désagréable, elle cachait un cœur profondément généreux et aimant. La baronne n'avait point d'enfants, et elle vivait avec le marquis, la marquise et ses deux nièces, pour lesquelles elle se montrait une secoude mère. En dépit de sa laideur el de ses trente-huit ans, la baronne, grâce à ses richesses colossales, s'était vue constamment enlouréo d'admirateurs passionnés et d'aspirants à l'honneur de lui oflrir un blason que les millions qu'ello apportait eu dot eussent singulièrement redoré.

— Vous connaissez donc intimement toute celte famille, pour êlre aussi bien renseigné? demanda Maurice.

— Cette famille est un peu la mienne, répondit le coinle d'Adoré. Le marquis et moi étions cousins au second degré, et, ayant été élevés ensemble, nous

généraux présents semblaient disposés à faire opposition au général eu chef.

Cependant le plan que venait de dérouler Bonaparte était tellement hardi, tellement attrayant pour de vrais guerriers, que personne n'osait plus le combattre, quand un incident brusque viut reporter le doute dans tous les esprits. Un officier couvert de sueur et de poussière entra sous la tente. C'était un aide de camp du général Sauret.

— Quelle nouvelle? demanda vivement Bonaparte; on s'est battu?

— Oui, général, répondit l'officier; le général Kasdonowich a attaqué hier après avoir tourné le lac de Garde.

— Sauret a tenu ferme?

— Il a été obligé de se replier.

Bonaparte fit un geste violent, mais il parvint à se contenir.

— Et Guyeux? demanda-t-il froidement.

— Le général Guyeux! reprit l'officier, s'est enfermé à Salopour arrêter les Autrichiens; il a avec lui trois cents hommes; il est dans un vieux bâtiment, mais, quoiqu'il n'ait ni pain, ni eau, il a juré qu'il défendrait son poste jusqu'à la mort.

— Bien; retournez auprès du général Sauret : diteslui que je compte sur son héroïsme, qu'il tienne ferme, bientôt il aura des renforts. Partez, capitaine, parlez sans perdre une minute, sans prendre un instant de repos.

L'officier sortit précipitamment. Bonaparte se retourna vers les généraux : tous les fronts étaient chargés de nuages.

— Si Kasdonowich a tourné le lac de Garde, reprit Masséna, la ligne de T Adige eit forcée.

— Sans doute, dit Bonapa;le, mais en formant rapidement une masse principale, on peut courir sur Kasdonowichet l'écraser : ce sera vingt mille hommes de moins.

— Mais, dit Sérurier, pour cela il faut ramener toutes les troupes du bas Adige et du bas Mincio, retirer la division Augereau de Legogna et la mienne de Mantoue, abandonner par conséquent noire matériel de siège assemblé à si grandes peines et renoncer au blocus de la ville.

Bonaparte, réfléchissait : il ne répondait pas. Un second officier d'ordonnance pénétra sous la tente.

— Les Autrichiens passent l' Adige partout, dit-il, et Wurmser se dispose à franchir le Mincio.

Au même instant un troisième officier arrivait près du général eu chef: c'était Maurice Bellegrade; il portait les insignes du grade de capitaine.

— Général, dit-il rapidement, les Autrichiens viennent de forcer la position de Rivoli et celle de la Corona; ils se sont portés sur Brescia.

— Ainsi, la route de Milan nous est coupée 1 s'écria Masséna.

La situation devenait en effet effrayante, si les tristes nouvelles qui venaient d'arriver se confirmaient : l'armée ayant perdu sa ligne défensive et sa ligne de retraite, ii était difficile de ne pas être sérieusement alarmé. Celait la première épreuve du malheur.

Bonaparte étail devenu très pâle, et, soit qu'il fût saisi par l'énormité du péril, soit qu'il n'eût pas encore de détermination prise, il demeurait immobile, le frout penché, l'œil fixe. Tous gardaient aulour de lui un religieux silence; enfin Bonaparte se redressa brusquement.

— Citoyens généraux, dit-il de sa voix brève et mordante, nous n'avons aucun point d'appui devant nous; nous allons être enveloppés par uue armée deux fois plus forte que la nôtre; le Piémont, récemment soumis, assure mal nos derrières; deux routes pouvaient nous conduire eu France, l'une de ces routes est perdue mainleuant ; que pensez-vous qu'il faille faire ?

— Prendre celle qui reste libre, dit Masséna. J'ai marché assez de fois eu avant pour que je puisse insister pour la relraite.

Tous les autres généraux inclinèrent la lêle eu signe d'approbation ; il était évident qu'uue seule et même pensée était dans tous les esprits : la retraite. Chacun opina en conséquence. Bonaparte, les sourcils contraclés, le front de plus en plus pâle, recevait l'avis de chacun sans répondre. Enfin, ses regards iuterrogèrent Augereau. Celui-ci bondit -sur son siège.

— S.icrebleu! s'écria-t-il avec vi-oleuce; ah! vous voulezmontrer vos semelles aux Autrichiens. Eh bien! à votre aise; partez, filez; bonne chance! Bou voyage, l'armée d'Italie. Quant àladi vision Augereau, c'est une autre paire de manches! Elle est à Legnago, elle attend les Quinze-Reliques, et tonnerre! elle les recevra, je le jure! Libre à vous de retourner eu France; moi et mes grenadiers, nous marcherons en avant, la32a ea lête de colonne. Ce sont des Parisiens ceux-là, des lapins du faubourg Marceau et du faubourg Auloine; ils n'ont jamais montré que leur poitrine à l'ennemi; ils ne lui montreront jamais les talons! Vive la république, et en avant!

Et Augereau, l'intrépide etbriliaut soldat, Augereau, le fils des faubourgs de Paris; Augereau, le sang au visage, la main à la poignée de son sabre, les j'eux ardents, semblait lancera ses compagnons un défi d'audace et de bravoure. Bonaparte le considérait avec un frémissement joyeux. Les autres généraux demeuraient muets et immobiles.

Le général eu chef se leva.

— Citoyens, dit-il, ce soir vous aurez mes ordres; mes plans sont arrêtés. Je vous remercie lous de l'excellence de vos conseils et je sais que je puis compter sur vous!

Les généraux se levèrent et quittèrent la tente; Augereau passa le dernier. Bonaparte lui prit la main et la lui serra avec une énergie bien vive. Le soir même, Sérurier recevait l'ordre d'abandonner le blocus de Mautoue, de brûler les affûts, d'enclouer les canons, d'enterrer ses projectiles, de noyer ses poudres et de se porter sans retard à la rencontre de Kasdonowich. Bonaparte n'avait plus hésité entre deux buts différents; il avait su saisir le plus important et y sacrifier l'autre. Jusqu'alors Bonaparte n'avait été qu'un grand capitaine, en face de Wurmser il devint un grand homme. Toute l'armée française s'ébranla; le 31 juillet elle écrasait Kasdonowich à Salo, le 3 août elle battait Bayalish à Lonato, et le 5 elle campait dans cette plaine magnifique bordée par Lonato, Castiglione et Solferino, par les derniers bancs des Alpes, et qui se nomme la plaine de Casliglione.

Bonaparte n'avait plus avec lui que vingt-deux mille hommes, et il avait en face de lui l'armée de Wurmser forte de plus de trente-cinq mille soldats, et ayant une aile entière couverte par une redoute placée sur le mamelon de Medolano. Le petit jour, eu éclairant les derniers feux des bivacs, inonda de lumière plus de soixante mille hommes prêts à s'entr'égorger. La campagne était commencée depuis cinq jours seulement; Bonaparte n'avait pas pris une seule minute de repos depuis ces cinq jours; il ne s'était pas couché une seule heure. Partout à la fois, il avait crevé sept chevaux et il avait à peiue pris le temps de manger. Un moment ébranlée, l'armée entière avait repris confiance. Les généraux, qui quelques jours plus tôt, désespéraient du succès et doutaient de leur chef, avaient cédé à l'ascendant extraordinaire qu'il exerçait sur eux, et tous avaient senti renaître leur espoir de vaincre sans cesse, de vaincre toujours.

Aussi, ce matin du 5 août, soldats et officiers regardaient-ils lever le soleil avec ce sentiment du bonheur de vivre, que comprendront seuls ceux qui se sont vus en présence d'une mort probable. Depuis cinq

jours, cependant, les troupes avaient marché et s'étaient battues sans relâche, et tous ces soldats étaient gais, tous chantaient, s'envoyant lazzi sur lazzi, quolibets sur qviolibets; les uns astiquant leurs fourniments, les autres nettoyant leurs fusils. La soupe cuisait dans toutes les marmites; le vin coulait dans tous les bidons. Officiers et soldats causaient, s'entr'aidaient mutuellement avec cette camaraderie cordiale qui n'existe que sur le champ de bataille. Eu présence de l'ennemi, le sentiment du danger détruit tout sentiment d'égoïsme ; les hommes qui se savent braves s'estimeut mutellement; il est bien rare, un matin de bataille, d'entendre s'élever une querelle; le patriotisme parle haut et étouffe toutes les autres passions.

Masséna était à la gauche de l'armée; Augereau commandait le centre, Verdier la droite; Bonaparte était partout. Pour attaquer, il attendait l'arrivée de la division Sérurierà Camiana.

Au centre de la plaine, en vue des feux ennemis, veillaient les avant-gardes françaises, à portée de canon des avant-gardes autrichiennes : ces avant-gardes avaient été fournies par la 32e demi-brigade, la Terrible, comme on commençait à l'appeler dans l'armée. Au point le plus avancé, à découvert, en pleine campagne, on voyait briller les restes d'un ardent brasier : une marmite de fonte dégageait une Tapeur odoriférante : un gros lièvre dépouillé était étendu sur l'herbe : cinq caisses étagées les unes sur les autres marquaient l'extrême limite du camp et un tambour veillait auprès. Une sentinelle se promenait en long et en large à cinquante pas en avant.

Autour du brasier se tenait Rossignolet, le tambourmajor, en compagnie de Gringoire, deRomulus et de Torniquel; deux petits tambours s'occupaient l'un de la marmite, l'autre à entretenir le feu. Rossignolet était appu3'é sur sa longue canne, Romulus arrangeait Bes cartouches dans un mouchoir, Torniquet débouchait la lumière de son fusil et Gringoire astiquait son sabre.

— Eli! là bas! fit le major en s'adressant à un des tambours, on va battre la soupe tout à l'heure et le lièvre ne sera pas cuit. Faudrait se remémorer nonobstant qu'il n'a pas été écorché à l'intention des Quinzetlelir/ues!

— Major! il n'y a plus de place dans la marmite, répondit l'un des enfants.

— Qu'est-ce qu'il y a donc dans ta marmite?

— Il y a d'abord un morceau de veau.

— Bon ! Après?

— Un lapin 1

— Superbissimo! Ensuite?

— Un lardon, un perdreau, douze carottes, deux choux et le bocal de concombres que le citoyeu Torniquet a maraudé avanl-z'hier.

— Joli fricot! dit Rossignolet en se léchant les lèvres avec amour. Voila ce qui se nomme un pot-aufeu numéro un!

— Il n'y manque que le bœuf! dit Romulus.

— Le bouilli sera avantageusement remplacé par le gibier! lit observer le major.

— Oui, mais le lièvre ne cuit pasl ajouta Torniquet..

— Puisqu'il n'y a plus do place dans la marmite I reprit le cuisinier.

— Fais-le cuire autremout.

— Il n'y a plus de gamelle.

— Meie-le à la broche.

— Je n'ai que mon briquet.

— Eh bien I enfile-le avec.

— Mais il no pourra pas tournorl il ue cuira que J'uu côté.

— Ali! que vouh n'êtes pas malins I fit uuo voix rieuse.

Rossignolet se retourna : Bibi-Tapin arrivait près

du brasier : le petit tambour portait sur ses manches les galons de laine rouge du grade de caporal.

— Va-t'en de là, Gringalet, dit l'enfant au cuisinier, et quoique les caporaux soient exempts de corvée, je vais te montrer comment on fait rôtir un lièvre sans broche et sans rôtissoire. Passe-moi une baguette et un bout de ficelle.

Gringalet obéit. Bibi-Tapin planta le bâton devant le feu en recourbant l'extrémité flexible à laquelle il attacha un bout de la ficelle; il assujettit l'autre bout autour du cou du lièvre, de façon à tenir suspendu le corps de l'animal, puis il imprima un mouvement de rotation à la corde qui, entraînée par le poids, se roula et se déroula sur elle-même sans discontinuer.

— Là! fit Bibi-Tapin. Une bonne flambée maintenant et le fricot sera bientôt prêt!

Tous les soldats se mirent à rire de l'ingénieux pro-' cédé du caporal-tambour.

— Tu as appris cela chez les sauvages ? dit Torniquet.

— Tout juste ! répondit Bibi-Tapin.

— Pour lors, répondit Rossignolet, nous pourrons nonobstant nous astiquer l'estomac avant d'entrer en danse. Si ou offrait de la pot-bouille au capitaine ?

— Le capitaine? dit Bibi-Tapin, il a son déjeuner cuit.

— Où donc est-il?

— "Sous sa tente.

Rossignolet se rapprocha du tambour, l'entrain?. un peu à i'écart.

— Tu as vu le citoyeu Maurice ce matin? demandat-il.

— Oui, répondit l'enfant.

— Est-ce qu'il est encore avec le vieux muscadin d'hier soir?

— Oui : ils ont passé la nuit ensemble.

— Et le lieutenant paraît-il content, ce matin? Bibi-Tapin secoua la tète.

— 11 avait la mine pâle, dit-il, et les yeux tout entourés de noir. Bien sûr qu'il a encore des chagrins.

— Le vieux lui aura encore apporté quelque mauvaise nouvelle.

— Hélas! c'est bien possible.

— Pauvre capitaine Maurice! A-t-il eu du chagrin le jour où il a fallu rejoindre l'armée, après notre promenade dans les montagnes, promenade qui ne nous a rien appris et durant laquelle uous n'avons rien trouvé.

— Oui, et, depuis ce moment-là, il a tout fait pour se faire tuer, et ce n'est pas sa faute si la mort n'a pas voulu de lui.

— C'est pas l'embarras, depuis trois mois il n'a pas pu avoir un congé et...

Bibi-Tapin interrompit le major en lui posant la main sur le bras.

— Dis donc, dil-il d'une voix insinuante, tu aimes le capitaine, hem ?

— Lui et toi, c'est tout pour moi, répondit le major. N'est-ce pas vous deux qui m'avez soigné à ma dernière blessure?

— Tu sais que chaque fois que vient lo vieux citoyeu, le capitaine a encore plus d'ennui.

— C'est vrai.

— C'est par rapport à la demoiselle que j'ai vue, lu sais, à la ferme aux Chats-Huants? Elle est perdue, on ne peu! pas la retrouver, et, si ou ne la retrouve p.is, le capitaine se fera 0OBS6E la tèle, c'est sur.

— Bigre! lit KusM-hulel, pas do ça, Lisette!

— Je lo dis que j'en suis sur ; mais si tu veu\ 'n'aider, nous pourrions poa! ôtW iaire quelque chose pour

lui.

— Comment?

— J'ai un plan I .Si nous ue sommes pas tués au-

baraque incendiée. Chacun croyant la boutique vide, personne ne songeait à venir au secours des deux bourgeois, qui étaient pourtant incapables de se sauver eux-mêmes.

— Mon saint patron! ma bonne sainte Vierge! murmurait Gorain en oubliant les décrets de la Convention.

— Au secours! au secours! hurlait Gorvais.

La peur les alTolait au point que ni l'un ni l'autre ne voyait ouverte la porte d'entrée du cabaret, que voilait par instants un nuage de fumée. Tout à coup un personnage s'élança par cette porte, sauta auprès des deux amis et, les saisissant par le bras, il les entraîna brusquement au dehors.

— Corbleu! cria une voix sonore, voulez-vous donc vous faire rôtir comme des cricris dans un four!

— Le citoyen Roger! dit Gorain eu se laissant entraîner.

— Notre sauveur! ajouta Gervais en se voyant hors de danger.

— Allons, allons, venez! il ne faut pas rester au milieu de cette foule! dit Roger en continuant à tirer à la remorque les deux bourgeois, qui n'opposèrent pas la moindre résistance.

Tous trois quittèrent alors le Champ de Mars, Gorain et Gervais se confondant en reinercicnents, Roger les conduisant rapidement vers des rues moins encombrées.

— Oui! lit tout à coup Gervais eu s'arrètaut, où doue sommes-nous ?

— A la Croix-Rouge! répondit Roger eu s'arrètaut également. Mon cher Gorain et mon cher Gervais, nous sommes un peu loin de chez vous, mais...

— Gorain et Gervais! répéta une voix sonore avec uu éclat joyeux.

Et un personnage, qui venait de déboucher brusquement par la rue de Sèvres et qui suivait le milieu de la chaussée de la place, s'arrêta soudain et revint vivement vers les trois causeurs. Un réverbère voisin éclairait faiblement, mais suffisamment, le carrefour. Le nouveau venu était un incroyable, vêtu à la dernière mode et paraissant appartenir aux clauses élevées de la société d'alors. Une énorme cravate lui cachait le menton et son chapeau à claque s'enfonçait sur ses yeux. Enlevant son chapeau d'une main et rabaissant de l'autre sa cravate, il laissa voir un visage blanc et rose, encadré par les oreilles de chien et des cadeùeltes tressées.

Gervais et (Jorain reculèrent comme foudroyés par cette apparition, tandis que Roger tendait les mains à l'incroyable avec toutes les démonstrations de la plus vive amité.

— Aii! mon Dieu! fit Gervais.

— Ah! mou Dieu! dit Gorain sur le même ton.

— Ce n'est pas possible!..

— Vous!... toi!... cher ami!... monsieur le...

— Le citoyen Sommes ! reprit Gervais, tu n'es donc pas mort?

L'incroyable s'était avancé de façon à toucher presque les deux bourgeois.

— Cuve ne cadas ! dit-il brusquement.

Gorain et Gervais reculèrent encore, saisis d'an étonnenient visible.

— Quoi! balbutia Gorain, tu en es'?...

— Eh! lit Roger, nous en sommes tous; ainsi plus de mystère entre nous.

LA MAISON DU CARREFOUR BCCt

Joseph Fouché, l'ex-oratorien, l'ex-constituant, habitait avec sa lamilie une petite propriété située dans la valiee de Montmorency, mais il avait a Paris un

pied-à-terre, inconnu de ses amis les pins intimes, connu seulement de deux ou trois fidèles, et situé au carrefour Buci. Depuis près de deux ans que nous n'avons rencontré Fouché, bien des événements s'étaient accomplis dans la vie du célt-bre conventionnel. Accueilli d'abord parles thermidoriens, ainsi que nous l'avons vu, il n'avait pas lardé à être repoussé par eux, et un décret l'avait expulsé de la Convention; mais l'amnistie qui, le 26 octobre 1795, consacra la mise en activité de la constitution de l'an III l'avait rendu à la liberté.

Depuis ce moment, Fouché avait semblé renoncer à l'existence politique pour se consaererentièrement à la vie de famille. Retiré à Montmorency, il affectait de demeurer étranger à tout ce qui se passait, mais celte affectation n'était qu'un leurre destiné à tromperies yeux les mieux exercés. Au fond, non seulement Fouché n'était nullement disposé à quitter l'arène, mais encore il n'avait jamais été plus prêt d'y prendre une place redoutable. Fouché voyait tout, comprenait tout, et il atlendait. Estimant le gouvernement du Directoire à sa juste valeur, il se traçait dans l'ombre une route tortueuse, mais sûre, pour arriver au but qu'il s'était proposé.

Ce jour-lè, où la fête de la Victoire avait attiré au Champ de Mars la presque totalité de la population parisienne, Fouché était demeuré à Montmorency toute la matinée, mais vers cinq heures il avait pris la route de Paris, déguisé suivant sa coutume, et il s'était rendu à son petit logement du carrefour Buci. A onze heures du soir il y élait encore, se promenant avec impatience dans l'une des pièces donnant sur la petite place. De temps à autre il consultait sa montre, comme un homme attendant anxieusement uu événement sur lequel il compte.

— Il ne viendra pas! dit-il au moment où l'aiguille marquait onze heures et demie. Il ne viendra pasl Encore une attente vaine! encore une espérance déçue! Cependant sa lettre est précise.

11 marcha vers uu petit bureau ouvert et y prit une missive décachetée qu'il relut.

— C'est clair cependant, continua-t-il en froissant l'épitre. Il devrait être ici depuis une heure au moins. Me tromperait-il'? Non! cela est impossible. Je connais les hommes, et Jacquet m'a donné trop de preuves pour que je puisse douter!...

En cet instant quatre petits coups furent frappés discrètement à la porte, à intervalles inégaux. Fouché s'arrêta, et sou oeil lança uu éclair joyeux.

— C'est lui! murmura-l-il.

Fouché courul ouvrir. Le citoyen Roger était sur le seuil : il entra vivement et referma lestement la porte.

— Jacquet! je ne t'attendais plus! dit Fouché. Jacquet (car c'était lui) sourit finement et prit un

siège sur lequel il se laissa tomber.

— Cher maître, dit-il, votre plus cher désir n'est-il pas de rassembler entre vos mains les rouages puissants, indestructibles d'une police organisée de telle sorte que rien ne puisse lui échapper?

— Oui! répondit Fouché. Tel est mon rêve: tout savoir, tout apprendre, tout deviner!

— Vous n'avez pas oublié notre ancien plan?

— Sans doute. Prouver l'incapaeité de ceux qui devraient veiller à la sécurité publique et à la sécurité privée. Les confondre, les abattre, se dresser à leur place dans un temps meilleur, et s'ériger en resson gouvernemental tellement puissant, tellement utile, que ia machine ne puisse marcher faute de ce ressort.

— C'est cela! pour arriver à ce but, nous avons u& moyen infaillible : connaître dans tous ses détails l'organisation du Chauffage, elre maîtres des secrets de celui qui dirige cette formidable association, et es chef, une fois entre nos mains, nous servir de ceU«

grande association du mal pour combattre ce mal.

— Sans doutel s'écria Fouché. Découvrir ce secret, c'est prouver l'impéritie de ceux qui doivent agir; c'est montrer leur impuissance, c'est prouver notre supériorité, c'est en un mot prendre leur place.

— Eh bien! ce terrible secret du Chauffage, je l'ai.

— Toi! s'écria Fouché.

— Je l'ai depuis ce soir.

— Tu connais le chef des chauffeurs?

— Oui. Ce chef, vous le connaissez comme moi, c'est un de nos anciens adversaires, c'est le Roi du bagne!

— Le Roi du bagne 1 dit Fouché.

— Eh oui 1 notre ancien Saint-Jean de l'affaire de Niorres, notre Camparini de l'affaire d'IIorbigny 1 celui qui nous a si bien joués, enfin, depuis onze ans, et contre lequel nous n'avons jamais eu une seule preu <re.

Fouché parcourait la pièce à grands pas.

— Ces preuves t dit-il ; as-tu donc aujourd'hui la possibilité de les avoir?

— Je le crois, répondit Jacquet.

— Comment?

— D'abord, je sais où est Camparini en ce moment.

— Et où est-il?

— A Venise.

— Qu'y fait-il?

— Il dirige de là une partie des crimes commis en France, et il s'occupe de l'accomplissement d'une œuvre gigantesque à laquelle il travaille depuis dix ans.

— Comment sais-tu cela?

— Pour mener à bien ses plans, Camparini doit avoir des agents partout, dans toutes les classes, et les meilleurs agents, vous le savez, sont ceux qui ne croient pas l'être. Pour se tenir au courant de ce qui se fait et se dit dans une partie de la bourgeoisie de Paris, pour être à même d'avoir des renseignements sur les fortunes, les habitudes, afin de faire agir des chauffeurs à coup sûr, Camparini a enrôlé sous ses lois, sans qu'ils s'en doutassent, deux imbéciles que vous connaissez encore et qui se nomment Gorain et Gervais.

— Ceux de l'affaire de Niorres?... les amis de Bernard?

— Précisément; ces pauvres malheureux croient se livrer à d'honorables et lucratives spéculations en société avec le citoyen Camparini, lequel leur a fait croire à je ne sais quelle stupide organisation de fournitures clandestines.

— Mais comment as-tu su que ces hommes étaient en rapport avec Camparini?

— Je l'ai su par de Sommes.

— Celui-là est donc décidément fidèle?

Jacquet sourit.

— Il nous servira tant qu'il croira servir ses intérêts propres et la veDgeance qu'il veut exercer.

— Mais quaud il ne le croira plus?...

— • Alors nous n'en aurons plus besoin. •» C'est juste.

— En attendant, il nous est d'un puissant secours. Fouché n'écoutait plus, il se promenait à grands pas

dans la pièce, s'arrêtant de moment en moment comme un homme qui réfléchit profondément et qui établit dans sa cervelle tout un plan d'action éuergique. Enfin, revenant vers Jacquet qui attendait:

— Il faudrait avoir la preuve de ce que tu viens de ine dire, fit-il en appuyant sa main sur l'épaule de son Compagnon. Camparini est à Venise ?

— Oui.

— Demain lu partiras pour l'Italie avec Sommes. Je te donnerai une lettre pour le général Bonaparte et toutes les instructions nécessaires. Notre plan doit être modifié, Jacquet; nous allons passer la nuit à ti ivailler ensemble. Camparini est un rude adversaire : nou^ avons jusqu'ici perdu toutes les manches avec lui, il faut gaguer la partie suprême; d'ailleurs, j'ai

un vieux compte à régler avec lui, je n'ai pas oublié l'affaire de Niorres. Et puis, qui sait? ajouta Fouché après un s lence, si cet homme voulait se vendre un jour, il serait bien utile entre d'habiles mains.

— Camparini ne se vendra pas, répondit Jacquet. Fouché sourit.

— S'il ne se vend pas lui-même, dit-il, un autre peut le vendre, et il ne s'agit que de trouver cet autre.

Page 1