L'ÉMIGRÉ
La victoire de Castiglione assurait aux Français la possession de l'Italie entière. La campagne avait duré six jours, mais six jours d^ marche, de fatigue, de combats, sans une seule minute de repos; et dans ce court espace de temps moins de trente mille hommes en avaient mis soixante mille hors de combat, tué huit mille, pris treize mille et rejeté le reste dans les montagnes.
Les Autrichiens étaient saisis d'effroi; les Français transportés d'admiration pour leur jeune chef. La confiance et le dévouement en lui étaient tels qu'un bataillon pouvait désormais eu faire fuir trois. Eu Italie, la sensation était profonde : Milan, Bologne, Ferraie, Modène, tous les amis de la liberté, étaient transportés de joie ; Venise, Rome et Naples étaient épouvantées. Deux jours après la bataille qui venait de terminer cette étourdissante campagne, l'armée campait, se reposant sur ses lauriers laborieusement acquis, oubliant les fatigues et les dangers passés : les soldats se prélassaient dans les délices du repos et de l'abondance, joyeux du présent, insoucieux de l'avenir. La 32e demi -brigade, qui avait pleinement cette fois justifié sou surnom de Terrible, celle qui avait lo plus souffert à Castiglione, se livrait aux jouissan. du farniente, au bonheur de la chasse légèrement entachée de maraude, sous les regards indulgents des officiers, tiers à bon droit de leurs soldats.
Rossiguolet, debout au milieu d'un groupe, pérorait, aux grands applaudissements decoux qui l'écoutaienl. Le major venait de faire uue motion qui lui avait valu l'approbation générale. Il s'agissait pour la de conférer au général eu chef le grade de servent ou récompense de ses exploits. Toute l'armée avait reconnu Bonaparte pour caporal, et la victoire de Castiglione valait la peiue, au dire de Rossiguolet, de métamorphoser en galons d'or les galons de laine rouge. Uossiguolet s'apprêtait donc à piailler IM cause gagnée d'avance, quand uu jeune oflieier, à la physionomie martiale, au front couvert d'un bandeau taché de sang, ayant le bras droit eu écharpo, s'approcha vivement du groupe.
— Le colonel Juuot! murmura Gringoire, silence dans les rangs!
Si
l'on tienne son bidet prêt pour se rendre au château? demanda la fille.
« — Au château! s'écria l'abbé d'une voix frémissante. Ohl je n'irai pas! je n'irai pas!
a Et il se laissa retomber dans son fauteuil en lançant vers le ciel un regard de désolation.
— Mais que signifie cette confession? demanda Maurice avec anxiété. Quel rôle doit-elle jouer dans l'affaire qui nous concerne?
— Un rôle énorme, Maurice, reprit le comte, car cetle confession avait été faite par...
Un roulement lointain de tambour interrompit les deux amis. Presque aussitôt un second roulement, formidable celui-là par sa proximité, ébranla les murailles de toile.
— Aux armes! cria Maurice. On va attaquer.
Et le jeune homme, oubliant, dans son palriotismp, sa propre cause pour celle de l'armée dont il faisait partie, s'élança vers ses armes, boucla à la bâte son ceinturon et saisit ses pistolets.
—On va se battre! s'écria le comte d'Adoré. Oh! j e me souviens que j'ai été soldat.
Maurice avait soulevé la portière de toile et s'élançait au dehors : le comte le suivit. Un magnifique et grandiose spectacle s'offrit à eux. Le soleil s'était levé radieux et éclairait la plaine, brisant ses rayous sur cinquante mille baïonnettes qui miroitaient comme autant d'éclairs rapides. L'armée autrichienne, admirablement rangée, composée d'hommes d'élite tirés récemment de l'armée du Rliin, tous bien vêtus et bien armés, s'ébranlait tout entière. Elle voulait commencer l'attaque. L'armée française attendait au repos. Un aide de camp apporta l'ordre aux avantpostes de se replier sur le gros de l'armée.
Partout les tambours battaient, les trompettes sonnaient, la musique militaire retentissait. Les étendards se déployaient auvent, les chevaux hennissaient, les hommes frémissaient d'impatience... le canon allait gronder.
"vTurmser, entouré de sou état-major, brillant de dorares, se tenait sur une éminence. Bonaparte et ses officiers occupaient une colline située presque eu face. Maurice s'était mis à la tète de ses hommes. Rossignolet, sa canne à la main, marchait en avant en se dandinant plus que jamais ; Bibi-Tapin le suivait faisant résonner sa caisse avec un entrain merveilleux.
Le comte d'Adoré s'élança près de Maurice.
— Je ne vous quitterai pas! dit-il.
— Y pensez-vous? fit Maurice en s'arrêlanl. Mou ami, cette cause n'est malheureusement pas la vôtre. Vos idées politiques sont en opposition avec les nôtres, et les Autrichiens pourraient se soucier fort peu de la différence de nos opinions. D'ailleurs, vos cheveux sont blancs...
— J'ai été soldat, Maurice! s'écria le vieillard, dont les prunelles élincelaient; avant d'être royaliste, je suis Français ; et morbleu ! je ne puis voir une bataille sans y prendre part comme autrefois.
Le canon éclata au loin. Sérurier attaquait; c'était le signal qu'attendait Bonaparte. Aussitôt l'ordre de marcher en avant fut donné à l'aile droite: le centre demeura immobile, et la division Masséna, qui était à l'aile gauche, commença à se replier devant les troupes autrichiennes, par suite d'une combinaison aussi habile que hardie du général en chef. Le détachement de la 32e formant le poste avancé, et qui n'avait point encore rejoint son corps, répondit aux grondements du canon par des cris d'enthousiasme. Ivre de ses triomphes passés, honteuse de son incertitude des jours précédents, rendue à l'espérance par ses victoires de l'avant-veille, l'armée française, oubliant ses fatigues et ses privations, saluait la ba-
taille qui allait s'engager par des acclamations frénétiques.
Le comte d'Adoré pâlissait et rougissait tour à tour.
— Un fusil! s'écria-t-il tout à coup.
Et, avant que Maurice eût eu le temps de s'opposer à son action, il se plaça en avant du détachement.
— Mes amis! ajouta t-il, je suis un ci-devant, un émigré, un royaliste, enfin ; mais, avant tout, je suis Français et j'ai été soldat. Voulez-vous de moi pour camarade? voulez-vous de moi dans vos rangs? Je combattrai avec vous comme un simple grenadier! Soldats! mon cœur bat en vous voyant si braves ; l'odeur di la poudre me grise le cerveau. Oublions nos opinions différentes; ne voyons que nos ennemis à écraser! Mes amis, repousserez-vous la demande d'un vieux soldat qui vous crie en face des Autrichiens : Un fusil et des cartouches 1
— Bien parlé, vieux lapin! hurla Rossignolet; viens dans nos rangs.
— Un fusil! un fusil! répétait le comte.
— Présent! dit Bibi-Tapin entendant son propre fusil au vieillard.
— Vive la France! cria le comte.
La terre frémit et gronda; vingt pièces d'artillerie légère passaient au galop , longeant ie front de bataille et se dirigeant vers la redoute de Medolauo. Uue colonne la suivait au pas de course : c'était la 32<?, dont Augereau en personne avait pris le commandement. Le détachement de Maurice rallia au passage la demibrigade.
— En avant la Terrible ! cria Augereau, le sabre à la main ; en avant, les enfants des faubourgs!
CASTIGUOSE
TVurrnser, impatient d'attaquer, avait ébranlé sa droite le long des hauteurs, et Bonaparte Pavait trompé eu repliant sa gauche. Ce mouvement avait permis à Sérurier de se glisser sur les derrière- de l'ennemi. A midi la bataille était engagée sur tous les points; les Français luttaient avec uue valei:T héroïque; mais la force numérique des Autrichiens rendait la victoire incertaine. De part et d'autre ou se battait avec un effroyable acharnement, car chaque armée sentait que la partie était suprême, et que le sort entier de l'Italie dépendait de l'issue de la journée.
Avec son coup d'oeil d'aigle, Bonaparte avait compris que le succès de la journée dépendait de la prise de la redoute de Medolano, et il l'avait fait attaquer par vingt pièces d'artillerie et par une colonne de ses meilleurs soldats. Mais Wurmser, lui aussi, sentait que celte redoute faisait une grande partie de sa force, et il y avait entassé ses plus vieilles troupes avec ordre de la défendre à toute extrémité. En arrivant sous le feu des batteries, la 32° s'était donc vue accueillie par une pluie de boulets, et lesvingt pièces d'art;llerie légère avaient eu la plus grande peine à installer leur tir; encore ce tir fut-il promptement éteint par le feu redoutable des canons de gros calibre des remparts. Augereau, en dépit de sa bravoure et de celle de ses soldats, dut donner l'ordre de la retraite, caria colonne se fut fait mitrailler en pure perte. La 32e se replia donc, emmenant ses blessés et laissant ses morts sur le champ de bataille.
Le combat continuait sur tous les points, et partout l'avantage était égal. Bonaparte, volant d'une division à l'autre, tout en enveloppant l'ensemble de l'action, Bonaparleavail vu le mouvement d'Augereau et ses sourcils s'étaient rapprochés. Tout à coup un éclair rapide illumina sa physionomie. Uu petit bois bordait la redoute; peut-être par là pouvait-on l'attaquer d'une manière plus efficace; et au moment où il
LE TAMBOUll DE LA 32« DEMI-BRIGADE
allait envoyer l'ordre à Augereau de tenter l'assaut par ce côté, il venait de voir la 32e s'engager sous le* arbres; Augereau avait agi avec son audace ordinaire.
— Dans une demi-hf.ure le drapeau tricolore Uolterasur les remparts ! murmura Bouaparte.
Mais il n'achevait pas que sou front pâlit subitement et qu'une interjection rauque s'échappa de ses lèvres.
— Lannes ! cria-t-il à un officier placé derrière lui, cours à Medolauo. Préviens Augereau- : une colonne autrichienne va l'écraser I... Va!... Arrive 1... Il le faut!
L'officier s'élança à fond de train.
— Il arrivera trop lard ! murmura Bonaparte en donnant un vigoureux coup de cravache à sou cheval.
Effectivement le petit bois dans lequel s'était engagée la 32e était situé au fond d'une vallée étroite et encaissée. L'accès de la redoute était de ce côté plus facile, car ou pouvait s'en approcher sous la protection des arbres ; mais celte vallée présentait le côté dangereux de voir couronner les hauteurs qui la bordaient, et d'être écrasé dans son lit étroit et sinueux. Augereau, emporté par son audace, voulant à tout prix s'emparer de la redoute, s'était engagé dans le petit bois, avec l'espérance que de ce côté il enlèverait d'emblée le fort. La 32e le suivait au pas de charge, le fusil à l'épaule, prèle à s'élaocer et à escalader la redoute.
Wurmser, qui sans doute avait prévu ce genre d'atlaque, avait gardé une réserve établie derrière le petit bois, sur la lisière d'une forêt voisine, et destinée à écraser les audacieux qui s'aventureraient dans la vallée. C'était la vue de celle colonne s'ébranlant qui avait arraché à Bonaparte son gesle de colère. Augereau, dans sa situation, ne pouvait même prévoir la possibilité du danger. La colonne devait couronner les hauteurs et l'accableravant qu'il en soupçonnât l'existence. La 32e s'avançait rapidement, ses tambours sur les flancs. Les soldats, se glissant le long des arbres pour éviter d'être vus par les artilleurs de la redoute, marchaient sans bruit, prêts à faire feu au premier signal. Augereau était en tète, suivautle terrain de l'œil. Toula coup, il s'arrêta :
— Un homme de bonne volonté pour éclairer la route ? s'écria-t-il.
Dix soldats s'élancèrent, mais les deux premiers avaient été Rossignolel et Bibi-Tapin.
— Toi, tu es trop grand, dit Augereau au major, et toi, tu es trop jeune, ajouta-t-il en se tournant vers le caporal tambour ; c'est dommage, car la taille conviendrait.
— Général, répondit vivement l'enfant, je suis encore assez âgé pour que le générai en chef m'ait donné les galons de caporal 1
Augereau sourit.
— Comment t'appelles-tu ? dit-il.
— Bibi-Tapin.
— Ah 1 c'est toi le petit tambour de la 32° ! Eh bien 1 soit ! tu vas éclairer la roule. Glisse-toi dans les fourrés, sous les taillis, approche de la redoute le plus que tu pourras, ne te fais pas tuer, si lu peux, et reviens vite me donner des renseignements. As-lu compris ?
— Compris, général.
Bibi-Tapin décrocha lestement sa caisse.
— Ole ton habit, dil Augereau, que l'on ne te reconnaisse pas !
— Merci 1 dit l'enfant, je serais pris pour un espion. J'irai, mais avec mon uniforme, ou sinon cherchez-en un autre I
Augereau sourit encore.
— Brave enfant I dit-il. Allons, va, et reviens chercher tes galons de sergent.
Bibi-Tapin s'élança comme une flèche et disparut dans les taillis. Un quart d'heure sYv,,ul.i, durant lequel ou entendait résouuer la canonnade et la fusillade.
Augereau et ses soldats frémissaient d'impatience. Ils ne pouvaieut rien faire. Eufin le petit tambour repa- ' rut : il élait très pâle et il avait ses vêtements en lambeaux,
— Général ! dit-il à Augereau, nous voulions pincer les Quinze-Reliques, et c'est nous qui sommes pinces par eux.
— Comment? demanda vivement Augereau, la redoute est-elle inaccessible de ce côté?
— Non, au contraire, mais j'ai surpris une colonne autrichienne qui est eu embuscade dans la forêt làbas; elle attend que nous attaquions pour nous écraser.
— Par où p -utelle parvenir jusque dans la vallée ? demanda-t-il.
— Par un défilé situé à gauche.
— Il n'y a pas d'autre passage?
— Non, les roche.-s sont à pic à droite et à gauche. Augereau réfléchit un moment.
— Eh bien! dit-il froidement, il ne s'agit que de trouver vingt hommes décidés à se faire tuer jusqu'au dernier, et nous enlèverons la redoute. Seulement ils y passeront tous.
Se tournant vers la 32e :
— Vingt hommes décidés à mourir ! demanda-l-il. Il n'y eut pas un moment d'hésitation, trente
au moins sortirent à la fois des rangs. A la tète de ceux-là étaient Maurice, le comte d'Adoré, Rossignolet Torniquet et Gringoire.
— Pas un de vous ne reviendra! dit Augereau.
— Eh bien ! nous mourrous tous! dit Maurice.
— Capitaine! reprit le général, il faut à tout prix surprendre cette colonne qui veut nous écraser; il faut la tromper, lui faire croire que vous n'êtes que l'avanlgarde d'une division ; il faut lui barrer la route, la retenir, l'arrêter le temps nécessaire pour que nous enlevions la redoute. Jusqu'à ce que j'aie planté le drapeau delà 328 sur les remparts, jurez-moi tous que vous tiendrez ferme!
— Nous le jurons ! crièrent les soldats.
— Alors, en avant, mes braves! J'atleudrai votre premier coup de feu pour attaquer.
— Général ! dit Bibi-Tapin, je réclame l'honneur de servir de guide au capitaine.
Augereau regarda encore l'enfant.
— Décidément, tu es brave, dit-il, c'est dommage de t'envoyer à la mort ; mais, bah ! un peu plus tard... En avant !
— En avant 1 répéta Maurice en entraînant ses hommes.
Sur la droite, le combat continuait avec un acharnement épouvantable. Les cauons de la redoute vomissaient la milraille et éclaircissaient les rangs français.