‹ Le tambour de la 32e demi-brigadeChapitre 33 sur 220 · LA REDOUTE · texte numérisé non relu

LA REDOUTE

La redoute de Medolauo était située sur une colline dominant la plaine ; à gauche de cette colline se creusait une vallée ombragée : c'était dans celte vallée que s'était engagée la 32e demi-brigade. Une chaino non interrompue d'escarpements couronnés par une forêt de chênes centenaires bordait encore à gauche celle vallée profonde. Entre la vallée et la foret, il y avait une sorte de terrasse naturelle, taillée en plein roc, large de vingt-cinq à treule pieds et absolument dénudée.

Enfouis dans le fond de la vallée., ni Augereau ni ses soldats n'avaient pu remarquer la colonne autrichienne s'embusquant dans le bois; mais la colonne elle-même n'avait pu prendre sa position d'attaque sur la terrasse, dans la crainte de se fairo voir avant qu'il fût temps d'agir. Le général qui la commandait

— Le citoyen et moi, nous faisons feu comme quatre. (Page 95.)

étions demeurés liés l'un à l'autre par une étroite intimité.

— A cette époque dont vous parlez, étiez-vous donc à Toulouse?

— Non, j'étais alors en Bretagne, dans mes terres, auprès de ma femme et de ma fille, mais j'ai eu les détails les plus précis et les plus circonstanciés sur les événements que je vais vous raconter :

« Le jour de la fête de Croix-Daurade était, certes, vous le comprendrez aisément, un jour de fête pour les habitants du château. Cette année-là, cependant, le marquis se trouvait absent de sa demeure depuis cinq jours, et on attendait son retour de minute en minute. Il avait dû faire un petit voyage jusqu'à une ville voisine.

« La marquise, sa belle-sœur et les deux jeunes filles

faisaient donc les honneurs du château à la nombreuse

société qui avait coutume de venir chaque année à

Croix-Daurade le jour de la fête du pa^s. Chacun

comptait que le marquis serait revenu pour l'heure du souper.

« Lorsque l'abbé Chaubard avait traversé la place, se dirigeant vers le presbytère, il avait rencontré les deux jeunes filles et leur gouvernante. Arrêtant aussitôt sa monture, il avait mis pied à terre pour embrasser les deux enfants qu'il avait pour ainsi dire vus naître, et après les compliments échangés, le digne pr"être avait reçu une invitation de la part de la marquise, qui le priait de souper ce jour-là au château. L'abbé avait répondu avec empressement qu'il acceptait l'honneur qui lui était fait et, embrassant encore les deux charmants lutins, qu'il laissa au milieu des joies et du bruit de la fêle, il reprit sa marche vers la demeure du curé de Croix-Daurade. Le presbytère était contigu à l'église, avec laquelle il communiquait par une porte intérieure. L'abbé entra dans la cour de la petite habitation et conduisit son bidet à l'écurie, ainsi qu'il avait coutume de le faire, puis il se dirigea

vers l'intérieur de la maison de son ami. Il fit une légère grimace de contrariété en apprenant de la servante du pasteur que son maître était absent eu ce moment. L'abbé Beauvais (c'était le nom du curé) avait été appelé auprès d'une malade, à plus de deux lieues de Croix-Daurade.

« Cette pénitenle du curé, que Dieu allait rappeler à lui, avait fait supplier le prêtre de venir l'assister à ses derniers moments. L'abbé Beauvais avait donc dû se mettre en route, en faisant prier son ami de l'excuser s'il ne pouvait être revenu à temps pour le recevoir.

« L'abbé Cbaubard prit son mal en patience et se décida à attendre le retour de son collègue, tout en essayant de charmer les instants de l'attente par les douceurs d'une sieste habilement prolongée. Installé dans le grand fauteuil de velours d'Utrecht jaune, le digne abbé commençait à fermer ses paupières, et déjà le voile du sommeil engourdissait son esprit, lorsqu'il fut brusquement tiré de sa somnolence par un carillon subit et vigoureux. C'était la sonnette de la sacristie de l'église communiquant avec la chambre à coucher de l'abbé Beauvais qui venait de retentir bruyamment au milieu du silence. L'abbé Chaubard se leva vivement. Périne, la servante, courut à la porte communiquant avec l'église, et revint presque aussitôt.

« — Ah ! monsieur l'abbé, dit-elle en levant les bras vers le ciel. Comment faire?

« — Quoi donc? demanda le prêtre.

« — Notre ruailre qui n'y est pas!

« — Eh bien! je le saisi

« — Et l'autre qui veut se confesser comme ça, tout de suite. Il dit que ça presse.

« — Quel autre?

« — Celui qui vient de sonner.

« — C'est donc pour une confession?

« Oui ! il dit qu'il n'y a pas une minute à perdre. « — Et il demande mon ami, l'abbé Beauvais? (I — Non, monsieur le curé. 11 demande un confesseur, voilà tout ! Il dit que ça presse, je vous le répète, qu'il a peur d'être damné! Enfin il est blême, il est vert, il est jaune!... Ah! le pauvre malheureux atout l'air d'avoir un avantgoût de l'enfer!

« — Si c'est une âme souffrante, il faut la soulager, dit charitablement l'abbé. Retourne dire à cet homme que l'abbé Beauvais est absent, mais que je suis heureusement là, moi, et s'il veut de mou ministère, je suis prêt à l'entendre et à l'instruire.

« La servante courut vivement à l'église, et bientôt elle revint dire au curé que le pénitent si pressé d'avouer ses fautes acceptait avec reconnaissance son offre charitable. L'abbé Chaubard se prépara à la bâte et passa daus la sacristie. Là il trouva un homme inquiet, soucieux, agité, très oppressé. Cet homme avait la ligure contractée, les traits décomposés, le bout livide. Sou corps paraissait être secoué par des saccades nerveuses.

i L'abbé Chaubard lui fit part encore de l'absence du curé de Croix-Daurade, et ollril à l'inconnu d'attendre le retour de L'abbé Beauvais; mais le pénitent paraissait être en proie à une anxiété qui ne lui permettait pas d'attendre. Par moments ses yeux devenaient hagards, ses dents claquaient, se.- mains frémissaient; on devinait que la folie était prête à torturer sou cerveau.

«< — Atleudre I... attendre !... répétait-il avec un accent saccadé. Impossible,! La damnation éternelle!». L'enfer!... je brûle!

«Le digue abbé, fort alarmé de l'étal dans lequel il voyait le malheureux, s'efforça de lui prodigues quelques consolations, maie l'autre n'entendait rien,

u ~ L'absolution I l'absolution I répelail-il. Vou; refusez de me la donuer!

« — Cet homme a quelque horrible péché sur la conscience, pensa l'abbé, mais son âme n'est pas entièrement pervertie : il y a trouble, il y a remords, il peut y avoir pénitence, et le Seigneur est un Dieu de miséricorde.

« — Vous me repoussez? vous me repoussez ?disait le pénitent.

« — Je ne vous repousse pas, mon enfaul! Ce serait méconnaître ma mission ici bas que de repousser un pécheur repentaut. Voulez- vous donc vous confesser à moi, sur l'heure ?

« — Oui ! oui ! répondit l'homme, dont les dents claquaient.

« L'abbé lui fit signe de le suivre et l'emmena dans l'église. S'installant dans l'intérieur du confessionnal, il invita l'homme à s'agenouiller au guichet grillé.

« L'inconnu obéit et la confession commença. Elle fut longue. Par moments, on eût pu entendre le bruit de sanglots étouffés déchirant le silence profond qui léguait sous la voûte, pius aux sanglots succédait un râle sourd, et à ce râle des soupirs partant du sein même du coufessionnal. Enfin, après une demi-heure écoulée, le patient se releva. Il paraissait plus calme : un rayon d'espérance illuminait son visage aux traits tirés, aux yeux rougis par les larmes, comme un rayon de soleil éclairant soudainement un paysage dévasté par un ouragan récent. L'homme quitta le confessionnal et s'éloigua lentement sans retourner une seule fois la tète, le front courbé, les mains jointes encore; il gagna la porte. Là il s'arrêta et, retournant sur luimême, les yeux fixés sur l'autel, il demeura un moment immobile. Puis un sanglot s'échappa de sa gorge aride, il leva les bras en croix et il se laissa tomber à genoux, s'abimant dans une prière fervente. Eu cet instant la porte du confessionnal s'ouvrit et l'abbé Chaubard sortit. Il était d'une pâleur extrême, ses yeux étaient saillants, les veines de son front étaien tendues, sa démarche vacillante. Il paraissait eu proie à l'émotion la plus poignante et la plus pénible. Gagnant le chœur, il alla s'agenouiller au pied même de l'autel, et là il pria longuement.

« Les deux hommes se relevèrent presque au même instant; après plus d'une heure de méditation religieuse, tous deux quittèrent la maison de Dieu, chacun par une porte différente, mais sans s'être retournés l'un vers l'autre, sans avoir échangé un seul regard.

«L'abbé rentra au presbytère; il était lard. La servante courut à sa rencontre.

o — Monsieur le curé, lui dit-elle, mou maître a fait prévenir qu'il ne rentrerait pas. Il vous prie de vouloir bien diuer sans lui. Faut-il servir? »

« L'abbé ne répondit pas. Il ne paraissait pas avoir même entendu ce que lui avait dit la servante. Il se laissa aller dans le vaste fauteuil et, prenant sa tète entre ses deux mains, il pressa son front pâli oi chargé de nuages eu étouff.mt un profond soupir.

« La servante le regarda un moment .sans mot dire, n'osant pis troubler sa méditation, et elle se dirigea, sur la poiule du pied, vers la porte, puis, se retournant :

« — Monsieur le curé ne veut peut-être pas dîner, dit-elle, parce qu'il doit souper au château de Cantegrelles. »

«Le prêtre tressaillit brusquement; un frémissement nerveux agita tout son être; il se leva comme mù par un ressort puissant et, se retournant vers la servante, il murmura quelques paroles d'une voix tellement entrecoupée que la pauvre fille ne put parvenir à entendre autre chose qu'un bourdonnement confus.

,. Enfin, redevenant maître de lui-même, lo curé se calma, et, congédiant du geste la servante:

« — I.aisse/.-moi, mon eulantl dit-il.

« — A quelle heure monsieur le curé veut-il que

— Le capitaine Maurice Bellegarde? demauJa l'aide de camp du général en chef.

Maurice était près d'une tente voisine. En entendant prouoncer son nom, il s'avança vivemeut.

— Me voici, mon colonel! dit-il.

Junot lui tendit la maiu.

— Ta blessure? demanda-t-il.

— Une niaiserie! répondit Maurice; ce sont des vôtres qu'il faut parler, mou colonel.

— Bah ! tout prêt à recommencer : le général en chef te demande.

— A ses ordres.

— Il veut voir aussi les hommes qui ont défendu avec toi la gorge de Medo'.ano.

Maurice sourit tristement.

— Hélas! dit-il, l'inspection ne sera pas longue à passer : nous sommes partis trente-deux, nous sommes revenus six!

— Quels sont les cinq autres?

— Le tambour-major Rossignolet, les grenadiers Gringoire et Toraiquet, un petit caporal tambour nommé Bibi-Tapin...

— Et qui encore? demanda Junot en voyant Maurice s'arrêter.

Le capitaine s'approcha du colonel.

— Celui qui est demeuré avec nous, dit-il, ne voudra peut-être pas être connu du général.

— Pourquoi? demanda Junot avec étonnement. Maurice lui parla bas à l'oreille; le colonel haussa

les épaules.

— Bah! fit-il, le général en chef s'occupe bien de cela. Si le citoyen est un brave, et certes c'en est un, il sera bien accueilli, j'en fais mon affaire. Allons, capitaine, appelle ton citoyen, ton major, tes grenadiers et ton petit tambour, et viens au quartier général.

Quelques minutes après, Junot introduisit sous la tente de Bonaparte les six hommes que le général en chef désirait voir; Bonaparte se leva en les voyant et les salua eu portant la main à son chapeau. Puis, son œil d'aigle parcourut le rang formé devant lui ; son regaid ' caressant s'arrêta sur Maurice d'abord, pour passer ensuite sur Rossiguolet et sur Bibi-Tapin.

— Ah! fit-il en souriant, voici de vieilles connaissances; le major qui m'a décerné les galons de caporal, et le petit tambour avec lequel je les ai partagés.

— En personne naturelle, mon général! balbutia Rossignolet d'une voix étranglée par l'émotion.

Le regard de Bonaparte rencontra alors le noble visage du comte d'Adoré : le vieillard portait l'un de ses bras eu écharpe et avait sur le front une bande de toile semblable à celle que portait Junot, et qui lui cachait tout le haut du visage. Eu le voyant, Bonaparte lit uu geste d'étonuement.

— Qui ètes-vous? demauda-t-il brusquement.

— Cn vieux soldat ! répondit le eomte.

— Depuis quand servez-vous?

— Depuis 1 756.

Bonaparte regarda fixement le comte.

— Quarante ans de service, tt simple soldat! dit-il.

— Oh ! fit le comte. J'étais colonel.

— Colonel ! A quel service donc?

— A celui du roi de France, général.

Cette réponse hardie provoqua uu murmure parmi les assistants.

— Mais, reprit noblement le comte, si j'étais colonel au service de mon roi, je suis simple soldat au service de mon pays.

— Votre nom?

— Le comte d'Adoré.

— Comment ètes-vous au camp?

— Pour des motifs de famille qui concernent 1 e capitiine Maurice.

Bonaparte fit claquer les doigts de sa main droite. - Je vous ai déjà vu, dit-il. Il n'y a pas longtemps

même. Le son de votre voix ne m'est pas étranger. Où vous ai-je vu?

Le comte se rapprocha du général.

— Il y a trois mois, dit-il, à Cherasco, alors que vous veniez de contraindre le Piémont à signer la paix, j'ai eu l'honneur de vous entretenir au sujet des approvisionnements maritimes de l'armée.

— Je me souviens, dit Bonaparte, et j'ai à vous remercier. Les corsaires avec lesquels vous m'avez mis en relations ont rendu de grands services à la République, qui saura les récompenser un jour. Le bandeau qui vous couvre le visage m'avait empêché de vous reconnaître tout d'abord. Mais alors vous ne portiez pas votre nom.

— Je me nommais Richard.

— Pourquoi?

— J'ai été décrété de peine de mort par le tribunal révolutionnaire, et je suis émigré.

~ L'homme qui a si bien combattu dans les gorges de Medolauo, reprit Bonaparte, mérite de voir se rouvrir devant lui les portes de sa patrie. Au retour du prochain courrier, l'annonce de votre radiation vous sera faite ; je m'en charge.

Le comte s'inclina. Bonaparte revint vers Maurice.

— Capitaine, dit-il, je veux récompenser en vous les braves qui ont si glorieusement combattu à Medolauo.

— Général, dit respectueusement Maurice, il en est un plus digne que moi de votre récompense.

— Qui donc ?

— Cet enfant !

Maurice désigna Bibi-Tapin, qui devint plus rouge qu'uue fraise.

— Comment? qu'a-t-il fait ? demanda le général.

— C'est grâce à lui, général, que ces deux grenadiers et moi sommes encore vivants; c'est grâce à lui que la 32e a eu le temps de pénétrer dans la redoute; c'est grâce à lui enfin que la colonne autrichienne a abandonné la hauteur.

Bouaparte prit la main du petit tambour et le contraignit à venir vers lui.

— Quoi ! fit-il, c'est toi qui as fait tout cela?

— Dame! il paiaitrait, mon général! balbutia Bibi- Tapin.

— Comment? parle! explique-toi !

— Pardon, excuse, je vais vous narrer l'événement, mon général, dit Rossignolet ens'avançant. L'enfant a peut-être oublié ; mais j'y étais, moi, piègent à l'appel. Voilà la chose. Pour lors, les Autrichiens arrivaient et la 32e n'avait point encore enlevé la redoute, et nous n'étions plus que 6ept, et pour lors nous étiou.- frits, tellement que les Quinze-Reliques dégringolaient àjêjè en masse et nous tombaient sur le râble que c'en était un vrai plaisir. Pour lors, on était décidé à mourir, mais fallait au moins que ça servit à quelque chose. Pour lorà, j'assommais tranquillement un Quinze-Hulique avec la pomme de ma canne, quand je sens quelque chose qui me grenouille dans les jambes. Je me baisse et je vois quoi? Bibi-Tapin, le caporal tambour qui me tire par mou habit.

« — Viens 1 qu'il me dit, et qu'il m'entraîne.

« Le vieux citoyen ci-présent vient avec nous.

« — A nous les Autrichiens! qu'avait dit l'enfant.

u Et qu'il monte sur la montagne et que nous le suivons et que, pour lors, il nous mène devant trois caisses, dont une avait sa peau d'àne défoncée. Je nie penche dessus, elle était pleine de poudre que l'enfant y avait fourrée.

« — Des pierres! qu'il crie. Mettez-en dessus!

« Et nous comprenons ; et le citoyen et moi entassons des moellons, et l'enfant, quand c'est fait, nous dit de nous sauver et qu'il met le feu à la machine. Brrr ! en l'air les Quinze-Reliques! Le citoyen et moi, nous laisous feu comme quatre pour augmenter la bagarre,

quand voilà que j'entends des rra et des fia à croire que tous les tambours de la division battaient la charge eusemble.

« Vive la France! que je crie. C'est une colonne française!

« Elles Autrichiens le croient aussi, et voilà qu'ils se payent des jambes en douceur. Et pas du tout ! Rien de rien I Que c'était le même Bibi-Tapin qui battait la caisse à lui tout seul àl'égal d'un régiment detambours. Une farce, quoi ! mais une bonne comme celle de la mine dans la caisse! Voilà, mon général. Pour lors, l'enfant est un crâne ! »

Bonaparte se baissa pour regarder eu face Bibi-Tapin,

— Tuas fait cela? dit-il.

— Oui, mon général ! babutia l'enfant.

— Comment ces idées le sont-elles venues?

— En regardant la pièce d'or que vous m'avez donnée, mon général ! répondit l'enfant.

— Brave enfant! murmura Bonaparte avec une émotion qu'il ne chercha pas à dissimuler.

Puis, se tournant vers son aide de camp :

— Junot, dit-il en désignant successivement Bibi- Tapin, Rossignolet et les deux grenadiers, tu feras donner à ces quatre braves quatre armes d'honneur qui leur seront décernées demain sur le front de l'année, en présence de la 32e demi-brigade. Quant à vous, capitaine, il vous manque une épaulelte...

Effectivement Maurice, on le sait, avait eu une épaulelte enlevée par une balle.

— Général, dit Maurice en s'inclinant, j'ai une grâce à solliciter de vous.

— Qu'est-ce?

El voyant l'embarras de Maurice, il fit signe à tous de se reculer. Demeuré seul avec le capitaine :

— Parlez! dit-il, que voulez-vous?

— Un congé 1 répondit Maurice.

Bonaparte fronça les sourcils.

— Trois fois déjà je vous ai refusé 1 dit-il.

— Général, j'insiste !

— Vous voulez retourner en France?

— Non, général.

— Où voulez-vous aller?

— A Venise?

— Pour quoi faire?

— Pour lâcher de délivrer deux pauvres jeunes filles qui sont les prisonnières de ces bandits : j'aime l'une de ces jeunes filles, général, et je me ferais tuer si elle ne m'était pas rendue.

— Que préférez- vous : un congé ou un grade ?

— Un congé! répondit Maurice. Quant au grade, je saurai le reconquérir !

Bonaparte réfléchit durant quelques instants.

— Je connais une partie de l'histoire à laquelle vous faites allusion, dit-il, et je désire que vous réussissiez dans votre entreprise. J'avais l'intention d'envoyer un officier à Venise, je vous choisis. Venise nous déteste; tout en parlant de sa fidélité à la France, elle Arme clandestinement. Elle a prêté secours aux Autrichiens, elle leur a livré passage sur son territoire. Aujourd'hui que je suis sur ce territoire, elle nourrira mon armée. Demain malin, Berthier vous donnera mes instructions. Vous ne pouvez partir seul; le citoyen Adore vous accompagnera avec une autorisation spéciale do ma part. Ces trois hommes et cet enfant vous serviront d'escoite.

— Général 1... s'écria Maurice avec émotion.

— Allez, dit sèchement Bonaparte ; votro épaulelte de chef de bataiilou vous attendra à votre retour.

Et, du geste, il congédia ceux qu'il venait de récompen>er.

— Capitaine, ajouta-t-il en rappelant Maurice, celte fois votre congé e.-t illimité. Vous rejoiudrez l'armée qu nul les circonstances vous le permettront.

— Vive le général 1 cria Bibi-Tapin en quittant la tente.

— Demain, dit Maurice à l'oreille du comte, nous serons sur la route de Venise.

— Ah! fit M. d'Adoré, cette fois, je le jure, nous réussirons et nous délivrerons celles qui souffrent, ou nous succomberons sous les coups de leurs ennemis.

— Celle fois, ajouta Maurice avec un regard élincelant, cetle fois, j'espère!...

LORD HARBING.

Ld soleil se couchait à l'horizon ; le ciel empourpré à l'occident, était, à l'orient, de cette admirable pureté que connaissent seuls les habitants favorisés des pays méridionaux. Les riches campagnes de la Vénétie se déroulaient au loin. Sur une roule montueuse, serpentant dans une vallée fraîche et fertile, un petit groupe de cavaliers s'avançait lestement. Les chevaux paraissaient pleins d'ardeur. En tète marchaient deux personnages, l'un de grande taille, l'autre encore enfant. Derrière eux venaient deux cavaliers que suivaient deux autres revêtus de costumes de soldats. Les deux premiers paraissaient éclairer la route ; les deux cavaliers du centre causaient avec animation.

— Oui, mon ami, disail l'un, celle fois je sens Tes» pérance envahir mon cœur.

— Oh! nous triompherons, Maurice, répondait l'autre. Pour que nous ne réussissions pas, il faudrait qu'il n'y eût plus de justice divine.

— Dans deux jours nous serons à Venise.

— Et cette fois nous pourrons agir ouvertement; car votre situation d'envoyé du général Bonaparte double nos forces! Oui, nous réussirons; mais il faut que vous sachiez tout, Maurice ; il faut que je continue cette confession que j'ai commencée et qu'il est important que vous connaissiez tout entière.

— J'écoute, mon ami.

— Vous vous souvenez de ce que je vous ai dit à propos de ce qui était arrivé à l'abbé Chaubard?

— Parfaitement.

— Avant d'aller plus loin, et afin que vous me compreniez mieux, continua le comte d'Adoré en interrompant son récit, il faut que je vous explique une particularité qui occupait alors beaucoup la famille de Canlegrelles et plus encore la société de Croix-Daurade, et celle de Toulouse tout entière. Je vous ai dit que la baronne Hélène de Sarville, la sœur aluée du marquis de Canlegrelles, élait fort laide, mais forl riche, et que, les faveurs de la fortune faisant oublier les disgrâces de la nature, celte dame avail été souvent en butte aux nombreuses et instantes sollicitations de prétendants à l'honneur d'abriter sous leur nom le veuvage de la baronne. Madame de Sarville avait toujours obstinément refusé toute demande en mariage. Aimant beaucoup son frère et ses nièces, elle voulait se consacrer au bonheur de sa famille. Le marquis, sans être pauvre, n'avait que peu de fortune; il avait maintes fois manifesté à la baronne sou chagrin do ne pouvoir réserver à ses filles l'avenir brillant qu'il se prenait à rêver pour elles. La baronne avail uu cœur excellent, et était absolument dépourvue de col amour-propre excessif qui empêche une femme do reconnaître le défaut de sa nature. Elle élait laide el elle te trouvait telle; parlant elle se jugeait iucapable d'inspirer l'une de ces passions qui sont, pour les jeunes filles cl les veuves, ce nuage d'or de l'avenir, gros de promesses, de joie et de bonheur. Si de nombreux soupirants s'étaient pressés autour d'elle, la baronne ne s'était jamais fait d'illusion, et elle avait écarté doucement, mais fermement, les adorateurs, dans !a persuasion où elle élait que ceux-ci en voulaient plus encore à sa

LE TAMBOUR DE LA 32e DEMI-BRIGADE

— Mon capitaine, dit l'enfant, nous .om.njs suivis. (Page 99.)

fortune qu'au bonheur de la nommer leur femme. » Dans ces dispositions d'esprit, la baronue avait pris la résolution de rester veuve. Ce fut alors qu'elle vint habiter près de sou frère, apportant ses revenus ma- >ni6ques au sein d'une famille dont elle transforma sub'. émeut la médiocrité en richesse splendide. Par un hasard assez rare, la sœur et la femme du marquis non seulement s'aimaient beaucoup, mais encore se faisaient mutuellement toutes les eoucessi >ns nécessaires pour assurer la tranquillité intérieure. De cette atlVction qui unissait les deux femmes résulta une augmentation de tendresse de la part de la baronue pour ses nièces, et un beau jour, sans prévenir personne, elle alla trouver son notaire et lui fit dresser un acte par lequel elle assurait, après son décès, sa fortune entière à Lucile et à Uranie. Dès que le marquis et sa femme eurent appris l'accomplissement de cet acte, ils fireut, en gens loyaux, à la baronne toutes les observations que la prise d'un tel engagement pouvait suggérer. Madame de Sarville demeura

immuablement résolue; mais le marquis exigea cependant impérieuseument une chose à laquelle sa, soeur ne put se refuser : c'était qu'il fût bien stipulé dans l'acte que la donation faite ne serait valable qu'à la condition seule que la baronue ne se marierait pas. Un mariage contracté eût annulé de plein droit les dispositions prises. A cette époque, la baronue n'avait que trente-deux ans.

« Elle comprit la délicat esse de son frère; elle accepta la restriction iinpusée avec d'autant moins de répugnance que sa volonté de demeurer veuve était plus enracinée dans sou cœur. Les années s'écoulèrent; l'intimité la plus grande s'établit entre les parents. Lucile et Uranie adoraient leur tante, et, pour éviter toute pensée mauvaise, on leur avait laissé ignorer les dispositions prises eu leur faveur par madame de Sarville.

« La marquise aimait chaque jou: davantage sa bel*1 sœur , avec laquelle elle sympathisait de plus eu plus, et le marquis était parfaitement et sincèrement heu-

LE TAMIIODR DE LA 32» DEMI-BlilGADE

reux de cette cordiale entente qui régnait autour de lui. Je puis donc dire sans affectation que le bonheur, daus l'acception propre du mot, régnait au château de Cantegrelles.

«Comme la baronne n'avait pas fait proclamer à son de trompette sa résolution de repousser toute demande de sa main, et comme ses millions avaient conquis dans la province une renommée colossale, les adorateurs avaient plu au château de G mlegrelles; mais, ainsi que je vous l'ai dit déjà, ils avaient tous été éconduits, si bien que les épouseurs s'étaient lassés peu à peu et avaient fini par disparaître, à la grande satisfaction de la veuve.

« Celte anuée-là cependant de 1787, à laquelle remontent les événements que je vai6 vous raconter, au printemps, était arrivé à Toulouse un homme d'un âge difficile à apprécier, fort beau cavalier, très élégant, très distingué, ayant de l'esprit, de l'éducation, et que l'on prétendait être possesseur d'une immense fortune. La venue de ce grand seigneur, auquel une foule de lettres de recommandation et de crédit avaient ouvert tous les salons, avait causé une sensation profonde. Il se nommait lord Harbing, et sa qualité d'étranger donnait un nouveau charme à sa personne. Lord Harhing s'installa confortablement à Toulouse, et bientôt sa maison passa, à juste titre, pour être la mieux tenue et la plus luxueuse delà ville. Le marquis de Cantegrelles eut souvent occasion de se rencontrer avec le riche Anglais. Lord Harbing parut éprouver une sympathie fort vive pour le gentilhomme loulousain, el il lui témoigna cette sympathie d'une façon si cordialement aimable que le marquis crut avoir rencontré un ami dans le noble anglais.

« Lord Harbing vint souvent à Croix-Daurade. Il était charmant pour tous les hôtes du château, et bientôt chacun éprouva pour lui une amitié sincère. Sans parler précisément de sa fortune, le lord sul faire comprendre à ses nouveaux amis que cette fortune était réellement considérable, et les dépenses auxquelles il se livrait, sans la moindre gène, sans le plus léger embarras, prouvaient effectivement que ses ressources devaient être presque priucières. Pour motif de son séjour à Toulouse, lord Ilarbiug donna une raison de santé. Il avait la poitrine extrêmement délicate, les brouillards de la Tamise l'avaient prodigieusement fatigué, el sou médecin lui avait impérieusement ordonné d'aller vivre dans une ville du midi de la France ; il avait choisi Toulouse au hasard, et, ajoutait-il, il bénissait chaque jour le choix qu'il avait fait.

«Peu à peu l'intimité qui commençai là unir l'Anglais et le marquis devint si grande que lord Harbing prit l'habitude de venir trois fois par semaine dîner au château de Croix-Daurade, et chaque fois on l'attendait avec une impatience décelant le plaisir que l'on éprouvait à le recevoir.

«La baronne, qui jusqu'alors avait accueilli avec défiance tous ceux qui avaient cherché à se faire les amis de son frère, n'avait pu cepeudanl te montrer froide el dédaigneuse à l'égard du noble Anglais. La fortune considérable de lord Harbing le mettait à l'abri de toute supposition intérêts* e ; d'ailleurs, lors dr premières visites, il se montra d'Une telle froideur envrs tnada le Sârville que celle-ci dut en conclure que l'ami du marquis trouvait la veuve fort peu à son goût.

«La baronne n'êtail Certes paê Coquette, mai. cette «spfice ■ anl p tthie qu'alfecl tll lord Harbing poui i la froissa vivement, el, par un s'eritlmem particulier à toutes les ferai» mil tout en œuvre pour la

faire cesser. 6011 q ;, i i h bien, soil que lôrti

Harbing lot revenu but ses préventions, il Be montra plus ainiiin i pour la wuve, el bientôt môme il parui , ?a Miivri. .iiion un charme extrême. I ooe deux efiectlVBk&enl étaient tort instruits, et leurs cs-

prits se rattachèrent par une foule de points de contact.

« Toutes les fois qu'il avait été question de mariages se faisant à Toulouse ou devant se faire, la baronne avait hautement manifesté son intention de demeurer veuve, et lord Harbing lui avait dil un soir en causant qu'il avait toujours refusé de se marier par la î raison que sa santé étail trop faible et qu'il était trop : certain de ne pas vivre longtemps.

« — Ensuite, avait-il ajouté avec un soupir et, comme un homme qui a beaucoup souffert, je n'aurais voulu épouser qu'uue femme de l'amour de laquelleje fusse cerlaiti, et pourtant je ne crois pas à l'amour.

« — N'y croyez-vous pas ou n'y croyez-vous plus l avait demaudé finement la baronne.

« — Je n'y crois pas, parce que je n'y crois plus! dit lord Harbing.

« Cette réponse, qui passa pour un bon mot, fit fortune à Toulouse et accrut encore la renommée du noble insulaire.

« Quant à lord Harbing, il ne paraissait nullement remarquer l'empressement dont il était l'objet. Indifférent aux nombreuses marques d'estime qui lui étaient données, il n'allait nulle part qu'à la Croix-Daurade. il ne recevait personne autre que le marquis, sa femme et sa sœur.

« Le temps qu'il ne passait pas avec la famille de Cantegrelles, il l'employait, disait-il, à travailler chez lui; et ce devait être vrai, car on avait remarqué que lorsque lord Harbing n'allait pas à Croix-Daurade, ou ne recevait pas chez lui le marquis el les siens, on était des journées entières sans le voir, et les domestiques toulousains eux-mêmes qu'il avait pris affirmaient ces jours-là ne pas apercevoir leur maître.

« La baronne de Sârville n'était pas coquette, je le dis encore, poursuivit le comte, et elle se savait laide. Néanmoins elle était femme, et les assiduités de l'Anglais, l'empressement qu'il" témoignait à se rendre auprès d'elle, le plaisir qu'il paraissait ressentir à sa conversation la flattaient infiniment. Toulouse regorgeait de jolies femmes, jalouses d'une attention du lord, et c'était un véritable et bien doux triomphe pour la baroune de le voir délaisser pour elle toute l'aristocratie de la société féminine.

« Un soir, après le départ de lord Harbing et alors que Lucile et Urauie s'étaient retirées, le marquis et la marquise demeurèrent seuls avec madame de Sârville.

« — Chère sœur, lui demanda brusquement la marquise, avez-vous véritablement renoncé au mariage?

« — Pourquoi me demander cela? répondit la baronne avec un peu d'émotion.

« — Parce que tu n'as que trente-huit ans, parce que tu as encore devant toi de nombreuses années d'avei nir, parce que lord Harbing est un homme charmant, et parce que enfin il t'aime 1

« — Il m'aime? dit la baronne en rougissant comme une jeune fille; il te l'a dit?

« — Non, mais je l'ai deviné.

«La baronne garda le silence. Son frère lit un signe à sa femme, el tous deux, venant s'asseoir sur un canapé, de Chaque côté de madame de Sârville, l'eulourèrent tendrement :

« — Chère sœur, reprit la marquise, vous savez si nous vous aimons et si lïOUS désirons vous voir heureuse.

« La baronne vonlul se récrier.

« — Tais-toi, dit le marquis, ce n'est pas à toi à parler ni a agir eu cette eue instance, c'est a moi; et, en L'en agearjl f> cette union, tu ne peux me suppo

qu'une peu iv : Cl llfl de ton bonheur, qui doit p.i avai.l LoUlëB l6S autres.

,, Mais l.neile, unis Uranie! dit la baronne.

t — Lucile ei î raule oui jolies, bien élevi e et ne manqueront pas d'épouseursl répondit eu riant lo

LE TAMBOUR DE LA 32e DEMI-BRIGADE

marquis. D'ailleurs, là n'est pas la question. Tu aimes lord Harbing. Le reste nous regarde.

» Le lendemain le marquis se rendit à Toulouse et demanda quelques instants d'entretien au gentleman.

« Cher lord, lui dit-il, pardonnez à la franchise de ma démarche et promettez-moi une réponse aussi brutale que va l'être ma demande.

« — Je vous le promets, répondit lord Harbing.

« — n s'agit de ma sœur, l'aimez-vou-?

« — Oui, répondit vivement l'Anglais.

,, — Alors pourquoi ne pas m'avoir prévenu de cet amour, qui ne peut qu'avoir une solution honorable pour nous?

« — Mon cher marquis, j'ai craint qu'en soupçonnant mes intentions, elle ne me lit congédier.

« — Alors le seul sentiment qui vous ait retenu jusqu'ici...

« — A été la crainte d'èlre repoussé.

« — El ai vous aviez la certitude du contraire?

« Luul Harbing se leva avec un geste fébrile assez peu d 'accord avec sa nature flegmatique.

« — tjuoi! s'écria-l-il en pressant vigoureusement les mains du marquis, qu'il avait saisies dans les siennes, vous me laisseriez espérer...

« Le lendemain l'union était couvenue. La baronne avait voulu maintenir tout d'abord sa donation, et lord Harbing avait insisté à cet égard avec une énergie qui démontrait la noblesse de ses sentiments; mais le marquis avait été inflexible.

« — Plus tard, dil-il à sa sœur, tu seras libre d'agir ainsi qu'il te conviendra, mais en ce moment je ne veux pas que tu disposes de biens qui peuvent être ceux de tes enfants.

« Tout ce que la baronne et le lord purent obtenir, ce fut que le marquis consentit à voir sa soeur grossir la dot de chacune de ses filles de vingt-cinq mille écus. Celte somme minime, comparativement à l'immense foitune de madame de Sarville, n'était qu'un brin de laine arrache à la toison de sa richesse.

« L'union fui fixée à deux mois de date, jour pour jour, et lord Harbing coutiuaa naturellement ses assiduités au château de Croix-Daurade.

« Les semaines se passèrent; la fête de Croix- Daurade approchait : le mariage devait avoir lieu trois jours après, quand un malin, que le marquis était seul dans son jardin, un valet vint lui annoncer qu'un homme qu'il ne connaissait pas insistait vivement pour parler à M. de Cautegrelles, et cela sur l'heure même.

« Assez étonné, le marquis fit demander le nom du visiteur. Celui-ci refusa de le donner. Il se contenta de faire passer au marquis un papier sur lequel étaient tracés ces mois :

« — Voulez-vous me recevoir, oui ou nonl II s'agit de votre houueur!

« Le marquis ordonna que l'on introduisit sur-lechamp le visiteur dans son cabinet.

t Quel était cet homme et comment était-il? dit le comte en interrompant sou récit, voilà ce que l'on n'a junais su et ce que l'on ne saura probablement jamais. Personne autre des gens de la maison que le valet qui l'introduisit ne le vil...

— Et ce valet? interrompit Maurice.

— Il mourut le soir même d'une attaque d'apoplexie foudroyaule.

— Mais le marquis...

— Attendez! vous allez tout savoir. Le marquis reçut sou visiteur et s'enferma avec lui. Les deux hommes demeurèrent une graude heure seuls ensemble, puis le marquis ouvrit sa porte et reconduisit i'homme inconnu jusque sur le seuil de son château.

« M. de Cautegrelles était extrêmement pâle et parais-

sait violemment agité. A peine fut-il seul, que, sans vouloir remonter auprès de sa femme, de sa sœur et de ses filles, il ordonna qu'on lui sellât un cheval, et il s'élança vivement sur la roule de Toulouse.

« Eu peu d'instants il atteignit la demeure de lord Harbing.

« — Milord, dit-il rapidement dès qu'il se vit enfermé en tète-à-tèle avec l'Anglais, je viens vous donner la plus grande preuve d'estime qu'un homme puisse offrir à son semblable.

« — Qu'est-ce donc? demanda lord Harbing.

« — Je viens vous prier de me donner les preuves de la fausseté d'une calomnie répandue sur votre compte. Je vous engage ma foi de gentilhomme que je m'en rapporterai absolument à ces preuves que vous me donnerez...

— Silence! dit Maurice en interrompant le comte et en arrêtant brusquement son cheval.

— Qu'est-ce donc? demanda le vieillard.

Le jeune officier lui fit signe de maintenir sa monture. La nuit était venue depuis une heure déjà. La lune s'était levée radieuse, et avait tout d'abord éclairé la route, mais de gros nuages venant de l'ouest, et puussés par la brise avaient peu à peu interposé leur np;<cilé entre la lueur argentée de l'astre de la nuit et cette partie de la terre qu'assombrissait encore une haute futaie aux arbres gigantesques. Les ténèbres avaient enveloppé peu à peu les voyageurs sans que Maurice ni le comte, tout entiers au récit que faisait ce dernier, s'en fussent aperçus. La petite troupe venait de traverser un bouquet de bois sur la lisière duquel elle se trouvait encore. Tout le temps que les chevaux avaieul marché sous les arceaux de verdure, Bibi-Tapiu avait manifesté une certaine inquiétude qui s'était traduite par une pantomime assez vive pour exciter l'altention du gigantesque tambour-major.

— Qu'as-tu donc, sergent? avait demandé Rossignolet.

Bibi-Tapin ne lui avait pas répondu, mais sautant lestement à terre, il avait jeté les rênes de son cheval à son compagnon et il s'était élancé dans les taillis avec la hardiesse et la légèreté d'un chevreuil. Maurice ni le comle n'avaient pas remarqué cette action û.1 l'enfant et tous deux avaient continué leur route. Maurice écoutait avec une anxiété fiévreuse le récit que faisait le vieillard et il élait tout entier à cette lugubre histoire quand un bruit sec avait retenti subitement à sa gauche. C'était alors qu'il avait interrompu le comte et qu'il lui avait fait signe de s'arrêter. Se penchant sur sa selle, il examinait attentivement le sol quand une ombre légère surgit devant lui.

— Ribi-Tapin! fit-il avec étonnement.

— Mou capitaine, dit l'enfant, nous sommes suivis

— Nous sommes suivis? répéta Maurice avec étonnemeut.

Le tambour fit un signe affirmatif.

— Par qui? demanda Maurice.

— Je l'ignore, mais ceux qui nous suivent ont à coup sûr de mauvaises intentions.

— Pourquoi?

— Parce qu'ils se cachent.

— Comment sais-tu cela?

— Voilà, mon capitaine, reprit l'enfant. Tout à l'heure, eu traversant le bois, il m'a semblé, à deux reprises, enleudre un froissement de branchps su' notre droite. J'ai été convaincu. Alors j'ai sautéa lerre et je me suis glissé sous bois. J'ai longé la roule en la remontant et je n'ai rien vu ; mais arrivé au c rrefour que nous avous traversé, j'ai reconnu dans un taillis des traces fraîches du passage de plusieurs hommes.

— Comment as-tu pu l'assurer que ces traces étaient fraîches par l'obscurité qu'il fait?

— Mon capitaine, j'ai senti avec la main que des

branches avaient été brisées; je ne pouvais voir, mais j'ai porté les cassures à mes lèvres et j'ai reconnu à la verdure acre du bois qu'il n'avait pas pu sécher encore.

— C'est quelque gros gibier qui aura fait une trouée.

— Oh! que non pas 1 mon capitaine. Les branches étaient brisées à la hauteur de la puitrine d'hommes de grande taille. Jamais un gibier n'aurait fait une brisure aussi élevée.

— Mais pourquoi supposes-tu qu'il y avait plusieurs hommes?

— Parce que les branches étaieul brisées sur toute la hauteur du taillis. Or, un homme qui passe seul peut bien briser quelques branches, mais il ne les brise pas toutes, à moins qu'il ne le fasse exprès.

Maurice regarda le comte.

— Qu'en pensez- vous? dit-il.

— Je pense, répondit le vieillard, que cet enfant fait preuve d'une sagacité réellemeut merveilleuse. L'idée qu'il avait eue à Medolano de faire une mine avec son tambour m'avait étonné, mais ce qu'il dit là me surprend bien plus encore. Un sauvage ne parlerait pas mieux.

— Bibi-Tapin a eu sa première éducation faite aux Antilles, répoudit Maurice :

— Aux Antilles ! s'écria vivement le comte. Puis, se remettant promptemeut :

— C'est impossible ! je suis fou I murmura-t-il.

l'abbé chaubard.

— Nous pouvons être suivis, reprit Maurice, mais ceux qui nous suivent sont-ils nos ennemis? Rien ne le prouve. L'armée autrichienne n'a pas fui de ce côté, nous sommes sur les terres de la république de Venise, et la république est eu paix avec la France, ^d du moins elle n'ose lui faire la guerre.

— N'imporiel dit le comte. Il faut veiller à notre sécurité, si ce n'est pour nous, que ce soit pour celles que nous voulons sauver.

— Soit! fit Maurice en appelant du geste les deux grenadiers qui suivaient.

Il leur recommanda à tous deux une extrême attention. Il s'assura que leurs armes étaient en bon état, puis il dit à Bibi-Tapin de redoubler de surveillance et de le préveuir au premier indice de danger qu'il remarquerait. L'enfant retourna .auprès du tambourmajor, et la petite troupe se remit en marche.

— Bientôt, dit Maurice, nous atteindrons un village où nous passerons le reste de la nuit; mais reprenez v Ue récit, mou ami, continuez à me révéler les secrets de cette histoire que je dois connaître.

— • Le marquis, reprit le vieillard, était déjà à demii invaincu par la contenance calme et fière de lord tlarbing.

« — Parlez, mon ami, dit l'Anglais sans se départir on il gme ordinaire. (Juelle est cette calomnie , ous désirez que j<- réfute?

u — Milurd, reprit le marquis, un homme dont j'ai juré de laire le nom et uième de dépeindre les traits i présenté ce matin chez moi. Cet homme a demandé a un: parler : forcé par sou insistance, je l'ai reçu...

« — Et bien? demanda lord Ilarbiug eu voyant son ami 'arrêter.

« — Eli bien I milord, cet homme m'a affirmé que vous

marié dé « — Moi?dii froidement lord Harbini . Cela est vrai I

i nomme aurait dû ajouter que j'étais veuf. « — Il soutient le cuuliaiie.

« — Quoi 1 il prétend que ma première femme existe?

« — Oui, milord.

« Lord Ilarbiug se leva, alla ouvrir un secrétaire et revint vers son ami en portant une liasse de papiers qu'il avait prise dans le meuble.

« — Voici, lui dit-il, tous les actes de décès de ma femme. Ces papiers sont parfaitement en règle.

« — Milord, dit le marquis, pardonnez-moi mes paroles. Je vous jure que j'ai eu vous la foi la plus entière, mais il faut que j'agisse ainsi que je le fais.

« — Vous êtes tout excusé, mou ami, et quoique vous disiez, je n'en serai pas moins votre dévoué et bien reconnaissant. Parlez donc : je suis tout à vous.

« — L'homme, dontje dois taire le nom, soutient que ces actes de décès sont faux.

« En vérité?

« — Oui, milord.

« — Quelle preuve donne-t-il de son assertion?

« — Que votre première femme existe encore, qu'il a appris vos nouveaux projets de mariage, et qu'il veut s'opposer à la célébration de l'union. U a ajouté que ces preuves d'existence de la femme de lord Harbing, il me les donnerait valables, authentiques, indiscutables, si je voulais me rendre à Sainl-Gaudens dans le délai de trois jours à partir de celui-ci. Il m'a fourni les moyens de le rencontrer à des heures fixes. Passé ce délai, il ne me sera plus possible de le revoir.

« — C'est tout?

« — Oui, milord.

« — Et que comptez-vous faire ?

« — Je viens vous le demander, mon ami. Mettezvous à ma place et dites-moi ce que vous feriez : ce que vous direz, je le ferai.

« — Il faut vous rendre à Saint-Gaudeusdans le délai prescrit, revoir votre inconnu, recevoir de lui la preuve qu'il vous a promise. S'il vous la donne, il faut me faire pendre, car je l'aurai justement mérité. S'il ne vous la donne pas, il faut le faire rouer vif, car cet homme ne sera qu'un vil criminel.

« Ce petit discours fut prononcé d'une voix tellement ferme, et avec un accent tellement calme, que le marquis se sentit remué au tond de l'àrne.etsa conviction de la parfaite innocence du noble Anglais devint plus profonde.

« — Vous m'avez tracé la ligne de conduite que je devais suivre, dit-il. Cet homme sera arrêté avant quarante-huit-heures, car c'est un misérable calomniateur.

« — Mon opinion, ajouta froidement lord Ilarbiug, est que cet homme n'est qu'un instrument.

« — De qui?

« — De quelque hobereau refusé jadis par la baronne, et qui, blessé dans son amour-propre par l'annonce du prochaiu mariage de celle qui avait dit ne se marier jamais, a voulu jouer un mauvais tour de son métier.

« — Vous avez raison, milord; je n'avais pas songé à cela, dit le marquis.

« N'importe, il faut aller à Sainl-Gaudens. Une accusation a été poi téo contre moi, et, quelque ridicule, quelque calomnieuse que soit celle accusation, ma dignité exige que sa nullité soit démontrée jusqu'à l'évidence. Permettez-moi donc d'exiger, mon ami, que vous alliez à Saiut-Gaudeus : c'est un service que je vous supplie de me rendre.

,< Cependant... <lii le marquis, rendu honteux pai l'insistance de l'Anglais.

« — Je ne vous demande qu'une chose : quand vous , convaincu de la foui bel le du drôle, laisse libre d'aller se faire pendre ailleurs. Je ne veux pas lue d'au insipides comméragesarrivent aux oreilles de votre œur. Bile ne Bail rien, je suppose '!

« —Rien absolu ment, dit le marquis. Ni elle, ui ma

femme, ni mes filles ne connaissent le but de la démarche qui a été faite ce matin près de moi. Je n'ai rien dit et ne dirai rien. Je voulais vous parler avant.

« — Merci. Gardons pour nous le secret de cette slupide histoire. Prétextez une affaire et partez ce soir même pour Saint-Gaudens. Moi je ne quitterai pas Toulouse.

« — Vous n'irez pas à Croix-Daurade?

« — Pas avant votre retour. Je trouverai un prétexte, ne craignez rieu; mais J3 veux agir ainsi.

« Le marquis, comprenant lesentiment de délicatesse extrême auquel obéissait l'Anglais, ne crut pas devoir insister.

« Quand serez-vous de retour? demanda lord Harbing.

« — Jeudi vers quatre heures.

« — Le jour de la fête de Croix-Daurade alors?

« Oui ; je serai au château pour l'heure du souper.

K — Alors jeudi j'irai souper à Croix-Daurade.

« L'Anglais serra tendrement les mains du marquis. Tout fut fait ainsi que cela avait été convenu. Lord Harbing écrivit un billet à la baronne pour la supplier d'excuser une courte absence que l'approche de l'heureux moment nécessitait. Il disait aller visiter en détail un château situé à quelques lieues de Toulouse, et dont il voulait faire don à la baronne. Quant au marquis, le prétexte lui fut d'autant plus facile, que certains papiers de famille nécessaires au mariage se trouvaient à Saint-Gaudens. Son départ parut donc tout naturel et son absence n'inquiéta personne des siens. »

Le comte s'arrêta dans son récit.

— Vous vous demandez sans doute, dit-il en souriant tristement, comment j'ai pu connaître tous ces détails? Plus tard je vous l'apprendrai; mais ce que je vous affirme, Maurice, c'est que ce que je vous rapporte est l'expression de la plus stricte vérité. Maintenant je reprends, mon ami. Les jours s'écoulèrent et la fête de Croix-Daurade arriva.

— C'est ce jour-là où l'abbé Chaubard reçut celte confession étrange, dit Maurice.

« — Oui, répondit le comte d'Adoré. Cejour-làmême, ou altendait au château le retour du marquis. Les heures s'écoulaient cependant, et M. de Cantegrelles n'arrivait pas. La marquise, la baronne, Lucile, Uranie et lord Harbing, qui venait de se faire annoncer, étaient réunis dans le grand salon. Il était sept heures. La veille, il avait fait un temps affreux. Un violent orage avait éclaté au-dessus de Toulouse et avait noyé les environs sous de véritables cataractes...

« — Le marquis n'aura pu revenir aussi vite à cause du mauvais état des routes, dit lord Harbing.

« — Peut-être aura-t-il été retenu à Saint-Gaudens, ajouta la baronne.

« —Il m'avait formellement promis d'être à Croix- Daurade aujourd'hui à cinq heures, fit observer la marquise, et il en est sept.

« — Il n'y a pas à s'inquiéter, dit la baronne. Mon frère est trop connu dans cette partie de la province pour supposer qu'eu cas d'accident, il n'eût pas trouvé partout des gens empressés de lui venir en aide.

« D'ailleurs, les routes sont parfaitement sûres, fit observer lord Harbing; et puis le marquis n'est en retard, après tout, que de deux heures, et l'orage d'hier a dû forcément le retarder.

« Cela est vrai, dit la marquise; peut-être ne reviendra-t-il que demain.

« — Mais, ajouta la baronne, ce qui m'étonne c'est que ni l'abbé Beauvais, ni l'abbé Chaubard ne soient encore arrivés.

« — L'abbé Beauvaisa été appelé près d'un mourant je crois, ma chère tante, et peul-ètre n'est-il pas revenu encore à la cure.

« — Mais l'abbé Chaubard?

« — Il attend son ami pour venir avec lui.

« — C'est vrai, dit la marquise, le digne abbé est la timidité même, vous le savez. Il doute sans cess- de lui ; je suis convaincue qu'il ne se croit ii; vite aujourd'hui au château qu'à la considération de l'abbé Beau vais. Si notre bon curé ne peut venir, l'abbé Chaubard est parfaitement capable de ne pas oser se présenter.

« — Mère, dit Uranie, veux-tu que nous allions le chercher, Lucile et moi?

« — Mais il est tard.

« — Eh bien 1 Julien nous accompagnera; et, d'ailleurs, la cure n'est qu'à deux pas.

« — Allez donc, mes enfants, et ramenez vite l'abbé Chaubard, que nous puissions souper ; car je ne compte plus aujourd'hui sur le retour de votre père.

« — Demain, dit lord Harbing, j'irai à sa rencontre

« Les deux jeunes filles quittèrent le château ; et, escortées par un valet de confiance, elles se dirigèrent vers l'église, qu'avoisinait la cure. La grosse servante qui vint leur ouvrir leur dit qu'effectivement l'abbé Beauvais n'était pas encore rentré, qu'il ne rentrerait même probablement pas, mais que l'abbé Chaubard attendait dans la chambre du premier. Lucie et Uranie montèrent aussitôt, et frappèrent à la porte sans se faire autrement annoncer.

« — Entrez I dit le prêtre.

« Lucile tourna le bouton et se présenta la première; Uranie la suivait.

« L'abbé était debout dans la chambre, près du prie- Dieu, qu'il venait probablement de quitter. En apercevant les deux jeunes filles, son visage se décomposa subitement; il frémit, ses traits se contractèrent et l'expression d'une douleur poignante se peignit 1 sur sa physionomie. Se précipitant au-devant des 1 deux jeunes filles qui s'avauçaient en souriant ; j « — Seigneur, mon Dieu ; s'ecria-l-il d'une voix altérée, que venez-vous faire ici ?

« — Vous chercher, monsieur l'abbé, répondit Lucile, ' stupéfaite de l'étrange réception que leur faisait le bon 1 piètre.

« — Me chercher ! répéta l'abbé, comme s'il ne comprenait pas.

« — Mais oui !

« — Il est donc arrivé?...

« — Mon père? dit Uranie. Non, monsieur l'abbé, il

; n'est pas de retour au château ; nous ne l'attendons

1 même que demain maintenant; mais comme vous

nous aviez promis de venir souper au château et que

nous vous ne voyions pas, ma mère nous a envoyées

vers vous pour vous ramener.

« Pendant que la jeune fille parlait, l'abbé passait ses mains sur son front comme un homme qui essaye de rassembler ses idées devenues subitement confuses.

« — Me ramener... dit-il en frisonnant encore, au château de Cantegrelles ?

« — Sans doute ! dit Lucile. Ma mère et ma tante vous attendent.

« — Impossible 1... impossible!...

« — Comment ! vous refusez?

« — Mon Dieu 1 monsieur l'abbé, dit Uranie avec inquiétude, seriez-vous malade?

« — Nonl... non 1 mon enfant, répondit le digne prêtre, qui ne pouvait mentir. Mais... j'attends l'abbé Beauvais.

« — Il ne viendra pas sans doute, mais s'il arrivait ce soir, il viendrait vite vous retrouver au château.

« — Je suis extrêmement fatigué-..

,< — Notre demeure est à quelques pas à peine .

« — Je suis inquiet... l'abbé Beauvais.

«— Oh! interrompit en souriant Uranie, ne vous donnez pas ce motif de refus. L'abbé Beauvais est à une lieue au plus de Croix-Daurade, et vous devez savoir qu'aucun danger ne peut le menacer. C'est

lOi

comme si nous étions inquiètes à propos du retard de notre père !

« L'abbé devint plus pâle qu'un linceul.

« —Oui... oui 1 balbutia-t-i). Vous avez raison.

« — Alors, reprit Lucilo, pourquoi nous refuser?

a — Une migraine...

« — Ma tante de Sarville a uneeau souveraine : elle vous guérira.

« — Non, noal dit le prêtre avec un effort, je vous en conjure, mes enfants, n'iusi6lez pas 1

« Les deuxjeuues fillesse regardèrent mutuellement avec un sentiment de stupéfaction manifeste : il y avait dans la voix du piètre un tel accent de prière et de souffrance, qu'elles reculèrent instinctivement,

« — Pardonnez-nous, monsieur l'abbé, de vous avoir dérangé, dit Lucile. Nous n'insistons que poussées par le plaisir que nous eût procuré votre société, car vous savez que ma sœur et moi vous aimons de tous notre cœur.

« Les deux jeunes filles s'incliuèrent à la fois et relevèrent la tète eu faisaut en même temps un pas pour sortir. Toutes deux poussèrent un cri ; le visage de l'abbé était inondé de larmes et il tendait ses bras vers elles comme pour les bénir.

« — Mou Dieu ! mon Dieu ! s'écria Lucile. Qu'avezvous donc, monsieur l'abbé ?

« — Rien ! rien ! dit le prêtre en se remettant. Je souffre beaucoup ce soir, mes enfants! c'est pour cela qu'il faut m'excuser et faire agréer tous mes regrets à madame votre mère et à madame votre tante,

« Les deux jeunes filles se retirèrent.

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