LE SECRET DE LA CONFESSION
— Mon cher ami, disait Maurice en secouant la tète il me semble, en vous écoutant, faire un mauvais rêve : je ne sais ce qui vous en reste encore à m'apprendre, mais je prévois les événements les plus lugubres. Pour que Lucile, la fille légitime d'un noble gentilhomme, soit devenue telle que je l'ai connue, c'est-àdire une pauvre jeune fille paraissant ignorer sa naissance, il faut qu'il se soit accompli jadis de bien terribles choses!
— Vous avez raison, Maurice, répondit le comte : des choses bien affreuses, bien horribles se sont effectivement accomplies. Ce que je vous ai dit n'est que le prologue d'événements plus odieux; mais laissezmoi continuer, mon ami, et prèlez-moi votre attention la plus soutenue, il faut que vous entendiez toute la révélation de ce secret effroyable, pour pouvoir ensuite contribuera la délivrance de celle que nous aimons, vous comme l'époux le plus tendre, moi comme le père le plus affectueux.
« En constatant la disparition étrange des deux hommes dont j'avais entendu les épouvantables plans, je demeurai, je vous le répète, comme anéanti par l'horreur que j'éprouvais et dans l'incapacité de prendre tout d'abord une résolution utile. Cependant la pensée que l'uu des médecins qui soignaient le marquis était mêlé à cette trame ourdie dans l'ombre, dominait toutes les autres. Ce qu'il fallait d'abord pour préserver mou ami, c'était de démasquer cet infâme qui s'abritait sous un masque honorable. Lord Harbing avait lui-même présenté cet homme.
« — Lord Harbinga été trompé, me disais-je. On s'est servi de lui comme d'un instrument. L'espèce d'antipathie que j'avais ressentie jusqu'alors pour le gentleman s'effaçait en présence du danger qui menaçait notre ami commun. « — Lord Harbing a été iudiguemeut trompé, répétai-je. Il faut le prévenir sur l'heure, son conseil ne peut que m'ètre utile, tous deux réunis, nous pourrons agir plus efficacement. »
« Fort de cette pensée, je courus vers l'hôtel de Lord Harbing. Je frappai violemment à la porte, et au valet qui vint m'ouvrir, je déclarai nettement mon désir de voir à l'instant même lord Harbing.
o — C'est impossible; monsieur, me répoudit le valet, milord n'est pas rentré encore?
« — A cette heure!
« Il était alors près de quatre heures du malin et j'avais le droit de paraître étonné que lord Harbing, le fiancé d'une femme dont j'étais l'ami, ne fut point encore rentré à cette heure; d'autant plus que j'étais certain qu'il n'était pas a Croix-Daurade puisque j'avais quitté le château au milieu île la nuit. Le valet que j'inler n:joii:- était de Toulon c o cl ni un ilouie-
Lique entré récemment au service du geullemau et qui méconnaissait pour m'avoir vu souvent au château de Gantegrelles, alors qu'il y accompagnait sou mai tre.
i — Obi monsieur, me répondit-il en BOurlant, milord esi bien rarement chez lui i cette heure.
« — Comment '.' Bs-je avec étonneraent,
« — Oui, mou icur, l'ai pour mT\ iC8 spécial d'attendre
milord la uuil, afin de prévenir le prou ier valt t do
Mousieur l'abbé, demanda-t-il, reconnaissez-vous cet homme? (Page 114.)
chambre dès son arrivée, el je sais que milord depuis un mois n'est jamais rentré avant cinq heures du matin.
t — Mais où est-il alors jusqu'à cette heure?
— « Je ne sais pas, monsieur.
« — Parlez, dis-je en fouillant dans ma poche pour y chercher une pièce d'or, il faut que je voie milord à l'instant môme pour une circonstance extrêmement grave. Dites-moi où il est, où je puis le trouver. Non seulement je vous engage ma parole que milord ne vous grondera pas, mais encore qu'il vous remerciera. D'ailleurs, sivous sortiez de son hôtel pour ce motif, je vous prendrais immédiatement à mon service.
« — Je voudrais pouvoir répoudre à monsieur, ruf dit le valet, mai» j'ignore absolument où est milord.
« — Qui le sait ?
« — Personne à l'hôtel.
a — Vous en êtes sûr?
« — Parfaitement sûr. Bien souvent nous nous sommesinlerrogés à ce sujet, mais personne n'a pu répondre.
« Je réfléchisduranl quelques instants. Celte absence de lord Harbing en telle circonstance redoublait mon anxiété et mes incertitudes.
« — Mais à quelle heure renlre-t-il? repris-je, obéissant à ma première pensée, qui était le désir de voir l'Anglais et de me concerter avec lui.
« — A cinq heures, milord esltoujours rentré, me répondit le valet.
« — Dans une heure je le trouverai donc? « — Sans aucun doule, monsieur.
« — Alors préveiez milord, dès qu'il rentrera, que je suis venu, que je vien-lrai à cinq heures et que je le prie de ne point se coucher et de m'attendre. »
« Le valet reçut mou ordre et je quittai l'hôtel décidé à me rendre immédiatement chez le capitoul. L'hôtel de lord Harbingétait situé prèsde la cathédrale Saiut- Étienne, sur la place même de l'église, à quelques pas par conséquent des allées iilantées d'arbres qui lont l'une des plus belles promenades du quartier. La nuit était encore complète, le ciel noir et menaçant, et
Il I
la ville absolument silencieuse et déserte. Je pris l'allée Saint-Etienne pour gagner de là, eu suivant le i ilevard Saint-Aubin, la place du Capitule.
« Comme j'atteignais l'angle de la rue du Hemparl, un bruit de pas retentissant sur ma gaucbe me lit aussitôt tourner lu tète. Je m'arrêtai, à demi-dissimulé i ai un gros troue d'arbre. Une ombre se dessina au milieu de l'obscurité et je- vis surgir tout à coup uu homme dans la contre-ailée du boulevard. Cet homme pa.-sa rapidement devant moi sans soupçonner nvipiésuuce, puis, il s'airèla à quelque distance. Eu ce moment, la lune se dégagea des nuages qui la voilaient el un rayon argenté tombant sur la terre répandit sa douce lumière sur cette partie du boulevard. Le visage de l'homme que je considérais attentivement fut éclairé en plein : je recouuus lord Harbiug.
« Je fisun mouvement pour m'élaneer ast rencontre, luisque la porte d'une maison en l'ace de laquelle il s i tait arrêté s'ouvrit brusquement el un second personnage glissa doucement sur le boulevard.
« — Tout est-il prêt? demanda une voix situante.
k — Oui, répondit lord Harbiug. J'ai vu le docteur, il
décidé, il agira; cela nous coûtera cher, mais le
marquis mourra el j'aurai réparé la faute commise
par cel imbécile de Jouas, auquel je croyais la main
plus ferme,
« — Alors ce sera pour bientôt ?
u — Bans deux jours cela sera terminé.
» — On peut tout préparer en conséquence?
« — Tout.
« — Très bien. Et le comte, que fait-il?
« — Il ne se doute de rien.
« — Il ne t'a pas reconnu?
« — Pas le moins du monde.
a Lesdeuxhommeséchangèrentun signe mystérieux et se séparèrent. J'étais foudroyé. La voix de lord Harbing était celle de l'homme que j'avais entendu ser avec le docteur, <■!. celle voix n'êUu pas celle que je connaissais au gentleman. Deux organes pour un même gosier, ce problème me semblait iuexplii i de et cependant je ne pouvais douler : j'avais eu di vaut moi les preuves matéiiellos de celte étrange li . irrerie de la nature. Depuis que j'étais à Toulouse, j'avais vu lord Harbiug presque chaque jour, j'avais m antes fois causé avec lui et le timbre de si voix vibrait encore à mes oreilles : ce timbre était doux, rieux, agréable. La voix que j'avais entendue cette uuit-là au cimetière Saint-Nicolas était rauque, brève, cuivrée, sonore; celle que je venais d'entendre sur le boulevard était bien la même et offrait avec l'organe lord Harbing une différence complète. A l'oreille, 1. n'y avait pas à hésiter; ces deux organes essenlieli nient doués de caractères opposés appartenaient à deux individus, mais cependant mes yeux avaient vu .1 reconnu lord Harbing. C'était lui qui venait là, devant moi, surle boulevard, d'échanger avec un inconnu ■ es phrases qui étaient demeurée.- gravées dams rua
bien le même donl la voix
■■ ■ ' Saitiit- -.oui.,- . puis, ia
ière partie de la c m,yi t ation, qui me concernait
c.mmeiil, bii'ii qu'on n'eût pas pjfOiEioncé mon no:!.
mais seulement formulé mon titre, cette dernière
parti-- me ivviiiait à l'esprit cl ,ni: | mou lait encore nia
stupeur.
« One] est ce dédale d'horreurs el do . ?m'é-
Mflai-ji emi] >ri ■ par tes. sentiments lum,ul!.uieuix qui s'agitaient en moi. Il faut à tout pri\ pénéti trame affreuse, déjoue» ea eomplot infernal !
«Et reprenant i e, je- m'élançai ve» I* démentie
du capitoul, bai a ué ol.u ■< lui raea&tej t"Ui cediontije venais d'être La lémoirj luvi Lble, \u moment (-u j'atteignais la 1 1 la demeure dju oiagi irai, an grand tumulte i< ta la cour de 1 1 mai h iinmcs allaient, venaient, couraient. Je d mandai le
capitoul; on me répondit qu'une affaire des plus graves absorbait ses moments. Un assassinat avait été commis la nuil précédente, et le cadavre de la victime venait d'être transporté dans la maison dé justice.
« Comme j'insistais pour être introduit en dépit de l'beuie matinale, je vis arriver dans la cour l'abbé Chaubard encore pâle et mal remis de sa maladie.
« — Vous ici, à cette heure, monsieur l'abbé! dis-je avec étouuenieul.
« — Oui, monsieur le comte! me répondit le prêtre.
« — El que venez-vous faire?
« — Parler à M. le capitoul.
« — Auriea-vous quelque chose à lui communiquer?
« — Bien, monsieur, répondit le prêtre eu devinant ma peu.-MT.
« — Mais alors...
« — M. le capitoul m'a fait appeler, et je me rends à ses ordres.
« — Pour quel motif?
« — Je l'ignore.
« On vint prévenir l'abbé que le magistral l'attendait dans son cabinet. J'avais fait passer mon nom au capitoul, et il me faisait prier d'accompagner le prêtre. Nous pénétrâmes auprès du capitoul. Dès qu'il me vit, il courut à moi avec empressement.
« — C'est un heureux hasard qui vous îffhène! me dit-il en me serrant les mains.
« Puis, sans s'ex.pliquer davantage et se tournant vers l'abbé qui attendait :
« — Monsieur l'abbé, coutinua-t-il, pardonnez-moi encore une l'ois de troubler votre repos, mais mon devoir l'exige. Il faut que vous me permettiez de vous rappeler la visite que j eus l'honneur de vous faire avec M. le. comte d'Adoré. Vous savez quel était le but qui me guidait? Je ne dus pas insister en présence de voire volonté de garder le silence, et je respecte trop le saint caractère dont vous êtes revêtu, pour me permettre d'insister de nouveau. Non! l'affaire pour laquelle je vieil- de vous envoyer quérir est toute autre, bien qu'au fond elle puisse se rattach :r à celle qui me préoccupe toujours si fort. Il s'agii d'un nouveau crime commis : celte fois, le crime a été complet, il y a eu assassinat, et je crois que si vous ne connaissez lias l'assassin, vous devez connaître la victime. 11 faut donc qu'eu accomplissant les formalités d'usage, vous consentiez à vous laisser confronter avec le cadavre. Monsieur le comte voudra bieu servir de témoin officieux à la justice.
« Je m'inclinai en signe d'assentiment. L'abbé Chaubard déclara qu'il était prêta faire tout ce qu'exigeait le capitoul. Celui-ci se leva alors el, nous priant de le suivre, il nous tit passer dans une pièce voisii
«Là, au milieu d'archers en uniforme, de greffiers eu costume, de magistrats instructeurs eu robe, était (tendu sur une table de marbre le cadavre d'un homme portant à la poitrine, dans la région du cœur, une blessure profonde, béante, et garnie à son on d'une couche épaisse d'un sang noir et coagulé, i.e cadavri' était entièrement nu, et il ne portail aucune autre li.ie,< If \ ...louer sur les différentes parties do SOU corps. l,;t blessure seule avait dû déterminer la moit, el eelte ble sure avait été évidemment laite à l'aide d'un i nsl ruinent aigu, l laneh , la lame d'un poignard. I.'alm. s .uquoeh i ; le as-i-- UnU .s'écartèrent : on proton. I i < - m
salle. Dès qoo l'aldie lui en presons'airèla, lie.- 'èmniient et devint tort pâle, la
capitoul était »rè dfl lui.
« — Monsieur l'abbé, demanda-t-il d'une \oix lento, reconnaissez-vous cet nomme?
« ■ Ouil ri i dit le prôl re.
« — Sa\- o, nom?
« — Je l'ignore.
« — Mais cependant vous reconnaisses bïéti co cadavre?
« — Oui, monsieur, je le répète.
« — N'est-ce pas cet homme que vous avez vu à la Croix-Daurade, le jour même de la fêle du village?
« — Cela est vrai.
« — C'est celui qui est venu se confesser à vous?
« — Oui.
« — Vous êtes sûr de ne pas vous tromper?
« — J'en suis certain.
« — Eh bien! monsieur l'abbé, ce cadavreaété trouvé cette nuit aux portes de la ville. L'assassin n'a pu être découvert. J'ignore quel est cet homme; mais, ce dont je suis certain, c'est que sa mort a pour motif le secret qu'il vous a confié au confessional et qu'on a voulu étouffer avec lui. èles-vous de mou avis?
« Le prêtre baissa la tète.
« — Oui! murmura-t-il.
« Le capitoul pria l'abbé de signer sa déclaration que venait de dresser le greffier, puis il l'iuvita, ainsi que moi, à repasser dans son cabinet.
« — Monsieur l'abbé, reprit-il, maintenant que cet homme est mort, croyez-vous que l'absolution que vous lui avez accordée sur la terre lui ait été donnée dans le ciel?
« — La miséricorde de Dieu est infinie, monsieur! répondit le prêtre.
« — Enfin, cet homme n'e^t plus ; il n'appartient donc plus à la terre.
« — Il appartient au juge suprême.
« —La justice humaine est satisfaite quant à lui, mais il est d'autres coupables qu'il faut punir. Ces coupables, ne pouvez- vous nous aider à les saisir maintenant que vos révélations ne peuvent plus compromettre un être vivant?
« L'abbé Chaubard rougit violemment.
« — Je ne vous comprends pas, dit-il.
« — Quoi! reprit le capitoul, vous refusez d'interpréter mes paroles comme elles le méritent?
« — Monsieur, dit l'abbé, eu redressant la tête comme un homme qui vient de prendre une résolution énergique, veuillez vous expliquer nettement. Qu'exigezvous de moi ?
« — Rien, monsieur l'abbé, je n'exige rient se hâta de dire le magistrat.
« — Que demandez-vous alors?
« — Que vous éclairiez la justice.
« — Comment ?
« — En lui révélant le secret que vous a confié celui qui n'est plus qu'un cadavre.
« — Mais, s'écria l'abbé, ce secret est celui de la confession !
« — La mort du pécheur vous a dégagé.
« — Non pas ! ma cousience ue me permet pas de violer une chose inviolable.
« — Mais...
« — N'insistez pas, monsieur!... je n'ai rien à dire. Je reconnais ce cadavre pour celui d'un homme que j'ai vu vivant et qui a imploré les secours de la religion : c'est tout ce que je puis faire et dire.
« Le capitoul me regarda comme il m'avait regardé jadis, alors que nous étions tous deux au chevet du prêtre. Puis, se \ournant vers l'abbé :
« — Je n'insisterai plus, dit-il avec un soupir, seulement, aliu de mieux éclairer la roue que vous avez à suivre, je dois vous montrer un papier trouvé sur le cadavre de votre pénitent, papier ne contenant que deux lignes tracées de sa main vacillante et écrites avec sou sang, à défaut d'encre sans doute, au moment où il expirait seul et sans secours.
« Eu achevant ces mots, le magistrat prit sur sou bureau un papier froissé et le présenta à l'abbé. Celui-ci le parcourut des yeux avec une émoi ion pro-
fonde, oi repoussant btisuU'e la nUiln qui lé tendait
vers lui :
« — Le secret de li confession est inviolable! ill-il.
«11 se leva, salua et sortit; le capitoul se launia vers moi :
« — Je ne puis qu'admirer le caractère de l'abl dit-i! ; mais, eu vérité, il est pénible de voir tant la noblesse d'âme servir une aussi méprisable c-i ■! Tenez, monsieur le comte, lisez cette déchu ,.■ trouvée sur le cadavre.
« Et il me passa le papier qu'il avait fait lire à IV Je lus aussitôt, tracée eu gros caractères rouges, Bette courte phrase :
« Je meurs assassiné par l'ordre du Roi du bagne! »
« — Saviez-vous donc que le bague eût «uss'i sa royauté? me demanda le capitoul.
« Je ne répondis pas ; je ue pouvais parler : une sorte de vertige envahissait mon cerveau et noyait ma raison. Je venais de tout comprendre. Je quittai le capitoul sans expliquer ma visite matinale et je rent ti au château de Cantegrelles dans un état 'le surexcitation effrayant.