‹ Le tambour de la 32e demi-brigadeChapitre 36 sur 220 · L'AGENT · texte numérisé non relu

L'AGENT

En entendant le son de la voix qui venait de prononcer ces brusques paroles, le comte d'Adoré avait violemment tressailli. Faisant un pas eu avant, il se pencha pour mieux distinguer dans les ténèbres les traits du personnage survenu d'une façou si inopinée. Celui-ci parut se prêter à l'examen, le comte se redressa avec un cri de joie :

— Jacquet! dit-il.

— Lui-même, monsieur le comte, dit l'agent de police en se plaçant au milieu du groupe. Jacquet, qui arrive de Paris avec dé fraîches et importantes nouvelles: Jacquet qui vient se relancer sur la piste comme un vieux limier sûr de ne pas faire fausse route; Jacquet enfin qui a jadis fait le serment de triompher de «os enuemis à tous, et qui tiendra ce serment, dut-il mourir en l'accomplissant !

— Jacquet ! répétait le comte, comme s'il ne pouvait en croire ses yeux, c'est Dieu qui vous a envoyé.

— Et c'est le citoyen Fouché qui m'a donné mes passe-ports.

— Depuis quand êtes-vous ici?

— Depuis deux jours. J'ignorais que vous fussiez vous-même daus celle partie de l'Italie. Je savais que les citoyens Bouchemiu et le Bieuvenu s'y trouvaient, et j'ai cherché à me mettre immédiatement eu relations avec eux.

— Mais que venez-vous faire?

— Accomplir mon serraeut, vous dis-je?

— Ainsi, vous aussi, vous croyez que notre ennemi à tous...

— L'sl le même. Pardieul cela n'es! pas douteux. Depuis onze ans, n'est-ce pas la même Intrigue Douée toujours avec un mi ne plan tracé par une main de maître el poursuivi aroc une persévérance effrayante? Le Roi du ours ce Roi du bagne contre quel les preuves mau [uenl a cha [ue pas, ce héros de crime que chacun peul noir,' invulnérable, cel homme qui, comme le serpent de la Fable, a Je faculté de recoller es irouçons alors que l'on parvient a le i, pperl ' ml j'aurai la clef de ce dédale d'iuti Iguesl

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Je Iriomplierai dans celle lutte et nous aurons tous notre jour de réhabilitation.

— Oui, oui, dit lo comte, espérons...

— Et agissons surtout! ajouta Jacquet.

— Mais pour agir il faut un plan?

— Le mien est fait, je l'ai terminé et arrêté, là, tout à l'heure en vous écoutant parler.

— Et ce plan, c'est ?...

— De nous rendre tous à Venise. Là est l'ennemi commun, là sont ceux qui nous intéressent, là toutes nos forces doivent être réunies pour la lutte.

— C'est mon avis.

— Agissons donc sans perdre un instant. Votre position est facile, à vous et au capitaine Bellegarde. La mission confiée parle général Bonaparte aplanit bien des difficultés. Pour nous, la situation n'est pas la même et nous devons prendre des précautions infinies. Il est incontestable que le I\oi du bagne a des espions partout ; cet homme est bien réellement roi, et ses domaines sont vastes. A celle heure il doit connaître ma veuue en Italie et préparer ses batteries en conséquence. Seulement, je lui promets un coup auquel il est loin de s'attendre et qu'il ne parera pas. Mais eu eu ce moment, il s'agit de nous rendre tous à Venise. Je me charge, moi, de m'y glisser. Quant aux citoyens Bonchemiuet le Bienvenu, leur présence là-bas sansaucun titre, peut leur être dangereuse, incontestablement ils seraient accusés d'espionnage et traités en conséquence. D'ailleurs, qui sait si demain Venise ne sera pas eu guerre avec la France? Que le général Bonaparte éprouve un seul revers et cela arriverait trèscertainement; donc ces messieurs seraient perdus s'ils étaient reconnus pour ce qu'ils sont sur le territoire vénitien, elle Roi du bagne aie plus grand intérêt à les faire reconnaiire.

— Gela est vrai, dit le comte.

— Ils doivent donc agir de ruse, .mais ils doivent cependant être à Venise dans un délai fixé. Messieurs, ètes-vous tous bien résolus à agir?.

— Tous, dirent les quatre hommes d'une même voix.

— Avez- vous confiance en moi?

— Oui.

— Mais une confiance absolue?

— Oui.

— Ëtes-vous convaincus de ma volonté de servir votre cause?

— Oui, oui, dirent encore les quatre hommes.

— Alors dans quinze jours, à pareille heure, trouvezvous tous sous le Ponle-Rialto à Venise, en gondole, au milieu du grand canal. Toutes mes batteries seront dressées, je vous communiquerai mes plans et nous agirons sans perdre une minute.

— Mais ces plans, quels sont-ils? demanda le comte.

— Une circonstance que vous connaîtrez plus tard m'empêche aujourd'hui de vous les communiquer, mais ils sont infaillibles, je vous le jure.

Les quatre hommes se regardèrent en silence.

— Acceptez-voua? demanda brusquement Jacquet.

— Oui, dit résolument le comte.

— Alors daus quinze jours à Venise...

— A pareille heure, en gondole, sous le Ponte-Bialto.

— Jusque-là que ferons-nous?

— Les citoyens Bouchemin et le Bienvenu auront leurs instructions'. Quant à vous et au capitaine, il faut que vous c nlinuiez votre roule vers Venise sans perdre une seule minute. Je connais les lenteurs du grand conseil. Avant que le capitaine ait une réponse usa missiou, il s'écoulera deux semaines au moins, et alors nous serons près de vous.

— Mais ne pouvez-vous nous dire?...

— Rien de plus. Avez-vous confiance en Fouclïé et en moi?

— Sans doute.

— Ètes-vous certains que votre seul ennemi soit le Roi du bagne?

— Oui.

— Eh bien! Fouché et moi, avons juré de triompher de cet homme. Ma présence ici vous dit suffisamment ce que nous voulons tenter. Obéissez- moi sans réserve et nous réussirons. D'ailleurs, qu'est-ce que je vous demande? Quiuze jours d'inaction, durant lesquels mon plan d'attaque sera achevé. Que risquez-vous à me les promettre? D'ici-là, vous ne pouvez rien faire.

— Gela est vrai, dit le comte eu réfléchissant.

— Quoi! quinze jours encore! s'éeria Maurice.

— 11 le faut, jeune homme! dit Jacquet.

— Il le faut, Maurice! ajouta le comte.

— Donc, reprit Jacquet, tout estconvenu; séparonsnous sans tarder d'une minute, et que personne de vous n'oublie que derrière chaque buisson il doit y avoir un Argus veillant sur nos moindres' actions.

— Dans quinze jours à Venise! dit Henri, nous y serons, Charles et moi.

Jacquet avait entraîné à l'écart le comte d'Adoré.

— Monsieur le comte, lui dit-il, vous connaissez cette affaire ausi bien que moi, et je la connais aussi bien que vous: doue, entre uous deux, cartes sur table! Camparini, votre neveu, le Roi du bagne, ne sont qu'un seulet même personnage, uousle savons; mais sf d'autres aussi le savent, les preuves de la vérité nous manquent, et ce défaut de preuves faii la sécurité du coupable. Il lutte, et son génie d'intrigues est dans toute sa puissauce; pour endormir ce génie, il il n'y a qu'un moyen unique, c'est le triomphe. Que le Roi du bagne croie avoir eu raison eu fin de tous ses adversaires, qu'il croie sa tâche accomplie et son infatigable défiance se détendra...

— Quoi! dit le comte, vous voulez...

Jacquet l'arrêta du geste et.se penchant devant lui, il lui parla rapidement à l'oreille. Le vieillard tressaillit brusquement et devint très pâle,

— Ahl fit-il enfin. Cela est possible?

— Connaissez- vous un moyen meilleur? dit Jacquet.

— Non... mais il faut qu'il réussisse !

— H réussira.

— Songez que c'est la victoire que vous mettez daus les mains de nos ennemis.

— Non, pas la victoire, mais l'apparence de la victoire, l'apparence de la sécurité!

Le comte réfléchit longuement.

— Avez-vous confiance en moi, oui ou non? reprit Jacquet.

— Oui ! dit le vieillard.

— Alors, n'hésitez pas !

— Puis-je raconter tout le passé à Maurice?

— Tout le passé, oui, mais pas un mot du plan qua je viens de vous dérouler.

Le comte saisit la main de l'agent de police.

— Jacquet ! dit-il, votre parole d'honnête homme que vous agissez avec certitude du succès?

— Je ne puis vous donner cette parole qui engage un avenir toujours incertaiu, répondit Jacquet, mais je vous engage ma parole d'honneur que je triompherai ou que je succomberai, et que je ne m'arrêterai pas à mi-chemin.

— Mais cet enfant, ce pelit-fils du conseiller?

— C'est lui qu'il faut trouver.

— Et vous croyez être sur ses traces?

— Je l'espère, mais que Camparini le croie, c'est tout ce qu'il faut.

— Et il le croira?

— Oh ! ceci, j'en réponds !

— Alors, je vous promets, moi, d'èlre fidèle au rendez- vous : daus quinze jours à Venise 1

Une heure après, et comme la nuit était encore profonde, le comte, Maurice et leurs compagnons se remettaient en route. Charles, Henri et Jacquet les accompagnèrent jusqu'à la lisière du bois. Celte fois c'était Gringoire et Torniquet qui formaient l'avantgarde, Maurice et le comte venaient ensuite, Bibi-Tapiu et Rossignolet marchaient en dernier. Charles, Henri, Maurice, Jacquet et le vieillard s'arrêtèrent vue dernière fois avant de se séparer.

— A Venise, dans quinze jours? dit Jacquet et jusque-là la plus grande prudence!

Le capitaine elle comte rirent un signe afïïrmalif, puis, ils rendirent la main à leurs chevaux qui bon. dirent en avant. Bibi-Tapin et Rossignolet qui, par discrétion, étaient demeurés en arrière, passèrent alors devant les deux marins et l'agent de police. La nuit était noire , les ténèbres de plus en plus épaisses; tout à coup la lune se dégagea brusquement d'un nuage et un rayon argenté, tombaut d'aplomb sur le groupe des trois hommes demeurés sur la lisière du bois, éclaira en plein la mâle physionomie du marquis d'Herbois, l'ancieu officier de la marine royale, l'ex-habitaul des Antilles, le corsaire redouté. Le cheval de Bibi-Tapin fil un bond tellement brusque, que le major crut l'enfant désarçonné.

« Eh 1 fit-il enriant, tu veux donc abandonner l'infanterie et entrer dans les hussards de Joquin? En voilà de la cavalcade!

— Mon cheval aura eu peur ! dit Bibi-Tapinen se remettant en selle.

Le major contiuua sa route, mais l'enfant tourna sa tèle en arrière et ses regards se reportèrent sur l'endroit où se tenaient tout à l'heure les deux marins et l'agent de police.

— Oh ! murmura-t-il, ce n'est pas une vision! c'est lui !... Lui que ma sœur Étoile-du-Malin me disait d'aimer et de respecter!...

Puis, après un court moment de réflexion sileucieuse :

— Mais pourquoi serait-il en Italie? repril l'enfant. Non! non! cela n'est pas possible! je me serai trompé! !

Les quatre cavaliers couraient rapidement sur la route de Padoue. Déjà ils avaient laissé loin derrière ' eux le bouquet de bois à l'ombre duquel ils avaient rencontré les capitaines corsaires, et ils venaient de s'engager dans un étroit défilé que bordait, à droite et à gauche une double chaîne de collines à la végétation luxuriante. Maurice et le comte causaient à voix basse; Bibi-Tapin et Rossignolet les suivaient, plongés tous deux dans un silence qui paraissait lourdement peser au major. Le gigantesque soldat avait plusieurs fois, niais eu vain, essayé de nouer conversation avec son jeune compagnon. Bibi-Tapin répondait par monosyllabes et souvent ne répondait môme absolument rien. Rossignolet haussait les épaules, faisait la grimace et sifflotait sa batterie favorite.

— L'enfanta besoin de dormir! finit-il par se dire in cessant de faire des frais Inutiles.

Effectivement Bibi-Tapin paraissait absorbé dans des réflexions profondes. Le front penché, le corps à demi-ployé sur lui-même, les mains pendantes et laissant flotter les guides, l'en fan l était évidemment ru proie ou a un accès Invincible de sommeil, ou a une rêverie dont rien oc pouvait le distraire. Tout à coup, cependant, au détour d'une gorge aride qui coupait à gauche la vallée, Bibi-Tapin qui, depuis un moment relovait la tète, lii un mouvement biusque et i i main sur le lu-as du major.

— A!,! ii i i H o i ci, i on i m i est ré veillé I

— Chull dit Bibi-Tapiu.

— Quoi encore?

— Je te dis que celte fois nous sommes suivis comme nous l'avons été depuis le coucher du soleil.

— Comment? Par qui? Que vois-tu?

— Chut! ne dis rien! J'ai mou idée!

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