‹ Le tambour de la 32e demi-brigadeChapitre 41 sur 220 · UN NOUVEAU COMPAGNON · texte numérisé non relu

UN NOUVEAU COMPAGNON

Après le dépari de Jacquet, la conversa lion avait continué au cale IV IrOCChi, p I u B a Mme ■ encore et plus vive. La roule se pressait de moment en moment plus B8riv ed an. s l'établisse me ni a la lundi», i ; laces, sorbet s, sirops

étaient aval dépit de discussions que provoquait

la situation politique si éminemment ïendue, taudis que Jacquet et sou compagnon s'éloignaient en suivant

les abords du Pralo délia Valle, un groupe de promeneurs, se rapprochant du café, y fit irruption a son tour. Ces promeneurs, d'âges différents, devaient être cependant de conditions semblables, à en juger par leur extérieur : tous appartenaient bien certainement à l'aristocratie de la ville. En les voyant entrer, le personnage qui avait paru donner précédemment la réplique à Jacquet se détacha du groupe et s'avança vers eux avec un empressement manifeste.

— Eh! bonsoir, cher monsieur de Roquefort, dit l'un des nouveaux arrivants.

— Votre serviteur, monsieur le comte de Roquefeuille, répondit l'autre. Ah! voici monsieur de Grafeld!... Et ce cher monsieur de Berval!... Moibleulje n'aurais pu espérer me trouver en aussi' bonne compagnie. Ces messieurs ont donc quitté Venise?

— Avant-hier, répondit le baron autrichien.

— Et vous comptez faire un long séjour à Padoue?

— Cela dépend des événements qui se préparent. Emmanuel de Berval paraissait triste et soucieux.

Absorbé dans un monde de pensées pénibles, il ne disait pas motet semblait tout à fait étranger à ce qui se passait autour de lui.

Le comte de Roquefeuille prit Roquefort par le bras et l'entraînant avac des allures confidentielles :

— Avez-vous vu ce cher marquis? lui demanda-t-il à l'oreille.

— Camparini.

— Oui. Il m'a donné rendez-vous ici pour ce soir.

— Il n'est pas encore arrivé, mais s'il vous a promis de venir, il viendra. Camparini est l'exaclitude en personne.

Puis, se tournant vers Grafeld :

— Eh bien! monsieur le baron, continua Roquefort, voici donc enfin la bonne cause qui va triompher. Cette fois le général Bonaparte est perdu, et bien perdu.

— Sans aucun doute, répondit l'Autrichien. Un hasard l'a fait triompher de Beaulieu, un autre hasard lui a fait rejeter Wurmser dans Mantoue, mais à cette heure il a en face de lui Alvinzy en personne.

— C'est-à-dire que sa défaite est assurée!

— Complètement! dit le comte de Roquefeuille. Avant un mois Alvinzy sera en France. La déroute a déjà commencé. Vous savez que le général Vaubois vient de se faire battre à Callianot! Dawidovich l'a repoussé avec des pertes énormes et l'aile gauche de l'armée républicaine est coupée.

— La nouvelle est authentique?

— Parbleul à cette heure Bonaparte est au désespoir. Songez donc! il reste avec quatorze mille hommes en présence des quarante mille d'Alvinzy !

— Mais tout ceja est-il parfaitement vrai? demanda Roquefort, qui paraissait douter.

— En voulez- vous des preuves? reprit le baron autrichien ! Tenez! voici la copie d'une lettre écrite de la main même de Bonaparte, adressée au Directoire et surprise sur le courrier qui la portait.

Et M. de Grafeld, fouillant dans sa poche, en tira un papier couvert d'une écriture fine et serrée.

— Voyez ce passage! reprit- il.

El il lut à haute voix :

« Tous nos officiers supérieurs, tous nos généraux d'élite sont hors de combat; l'armée d'Italie, îéduite aune poignée de monde, est épuisée. Joubert, Lanues, Lamarre, Victor, Murât, Chariot, Dupuis, Ram pou, Pigeon, Ménard, Chambron, Juuot sont blessés. Nous sommes abandonnés au fond de l'Italie: ce qui me reste de braves voit la mort infaillible, au milieu de chances si continuelles et avec des forces si inférieures. »

— Et, continua le baron, c'est Bonaparte qui écrit cela de sa main I Vous voyez que lui-même comprend la situation!

— Il est perdu I dit le comte.

— Perdu! répéta le baron.

— Complètement perdu! ajouta une voix sonore. Le comte se retourna.

— Le marquis Camparini! dit-il en tendant les mains au nouveau venu.

— Heureux de vous rencontrer, cher comte, répondit le marquis, mais voulez vous me permettre de dire deux mots à M. de Roquefort?

Et, sans attendre la réponse du comte, Camparini saisit Roquefort par le bras et l'entraîna à l'écart. Le bruit qui se faisait dans le café rendait une confidence facile à échanger.

— Tu as vu Jacquet? demanda brusquement Camparini.

— Oui, répondit Roquefort, et je lui ai parlé.

— Il ne t'a pas reconnu?

— Non!

— C'est étrange!

— Mais non, c'est naturel au contraire. C< mment voulais-tu que Jacquet me reconnût? Il m'a entrevu une fois la nuit, il y a longtemps, dans les bois de la Bretagne, mais j'étais déguisé alors, la nuit était obscure et je lui ai échappé aussitôt. Jamais avant, jamais depuis il ne m'a vu. Comment voulais-tu qu'il put me reconnaître!

— Je connais Jacquet. S'il est venu ici, c'est pour agir contre nous; s'il a intérêt à te connaître, il doit t'avoir reconnu.

— Cela n'est pas possible.

— Allons donc! Jacquet vous jouerait tous. D'ailleurs, comment se fait-il qu'il ne soit pas déguisé, lui?

— Je ne sais.

— Il y a là un piège. Et l'autre?

— Le nouveau!

— Oui, l'as-tu vu?

— Ce soir. Il était ici il n'y a qu'un insta:it,

— Avec Jacquet?

— Ils sont sortis ensemble.

— Et celui-là tu ne le connais pas?

— Non, mais il est évidemment des nôtres! Il avait tout : mut de ralliement, carte coupée, mot d'ordre. Je ne pouvais hésiter.

— Et il a dit qu'il voulait me parler à moi-môme?

— Oui.

— Il a prononcé mon nom?

— En toutes lettres.

— Et lu ne connais pas cet homme?

— Je ne le connais pas, je te l'affirme:

— Qui l'envoie?

— Il n'a pas voulu le dire, il vient de Paris et il veut te parler.

— Alors il faut que je le voie. D'ailleurs, je ne risque rien. Écoute, Roquefort, le temps approche où nous devrons agir sans retard. Si le hasard ne vieut pas au secours du général Bonaparte, cette fois il est perdu. Avant huit jours peut-être il n'y aura plus un soldat français en Italie. Alors l'émigration relèvera la tète : il faut que nous agissions avant qu'elle puisse agir. Tous mes plans sont faits en conséquence, mais il faut que je sache ce que Jacquet espère ici contre moi. Va me chercher le personnage en question.

Roquefort disparut. Camparini revint vers le comte de Roquefeuille avec lequel il échangea quelques paroles, puis il se perdit de nouveau dans la foule qui envahissait le café. Gagnant une petite salle écartée, il fit un signe à l'un des employés de l'établissement, lequel s'empressa de lui ouvrir une porte donnant sur un salon absolument désert et éclairé sur le cariai. Cinq minutes après, un coup était frappé discrètement et la tète de Roquefort apparaissait dans l'entrebâillement de la porte. Le regard expressif de Roquefort interrogea le Roi du bagne, qui répondit à ce regard par un geste aflirmatif. Aussitôt Roquefort se

LE TAMBOUR DE LA 32* DEM I-lillIGADE

retira el, la porte s'ouvrant plus grande, ui personnage se moutrasur le seuil. Ce personnage était l'homme au visage si outrageusement couturé avec lequel Jacquet s'entretenait quelques instants auparavant

L'homme entra; la porte se referma. Un caudél .ihre chargé de bougies éclairait la pièce. Ca.mpanni s'était assis cl il dardait sou regard interrogateur sur le nouvel arrivé. Celui-ci se tenait immobile sans dire un mot, mais tort calme en apparence, nullement embarrassé ni intimidé; il attendait. Tout à coup Camparini leva la main droite, tenant les doigts fermés à l'exception du pouce, à l'aide duquel il décrivit dans l'air un capricieux dessin. Il n'avait, pas acliové que le nouveau veuu répétait le même geste avec autant de rapidité. Ca ni parmi lit vu signe de satisfaction ; puis levant le médium, il décrivit encore de faulastiques contours que sou compagnon reproduisit sans hésiter.

— Bien, dit Camparini; qui suis-je?

— Alpha, reprit aussitôt l'inconnu a^ec un accent guttural d'une rudesse extrême.

— M'as-lu vu?

— Jamais?

— Goinnieut sais-tu que je suis moi?

— Je le saiS;

— Quelle preuve as-tu ?

— Avance la main gauche et tiens l'index replié à la seconde phalange.

Camparini lit ce qu'on lui demandait, il avança la main, les doigts étendus, à l'exception de l'index. L'homme tira de sa poche un morceau de parchemin qu'il déroula et dans lequel il Irouva une petite baguette d'ivoire. Appuyant l'une des extrémités de cette baguVtle sur la phalange repliée de l'index, il retendit; î'auire extrémité arriva juste à la hauteur de la naissance de l'ongle du médium.

— Tu es le roi, reprit l'homme en s'iuclinant. Camparini se leva.

— Tun no n? demanda-t-il.

— Lucien?

— Qui t'envoie ?

— Les amis de Paris»

— Pourquoi?

— Il y a danger. Jacquet sait où tu es. Fouchô veut agir; Gervais et Gorain ont raconté ce qu'ils savaient.

— A qui?

— A Fouché.

Camparini haussa les épaules. Depuis l'entrée du personnage, l'oeil du Rai. du bagne ne détail pas -détaché de cette physiouemie à la laideur repoussante et conservant des. stigmates de soull'rauee qui avaient dû être horribles.

— Quel supplice as-tu enduré pour èLre défiguré ainsi? demanda-t-il.

— Un supp ice que je me suis iulligé moi-même 1 répondit le malheureux.

— Tu t'es brûlé le vidage... pourquoi?

— Pour ne pas être reconnu quand j« me suis sauvé de... là- bas.

— El pourquoi y avais-tu été envoyé?

Lucien ht une moue dédaigueuse.

— A cause du fournisseur avec lequel je m'élais querellé un soir el que j'a/vais tué.

— 1 la us la rue?

— (lui, la nuit. -

Caiiiparini regardait toujours Lucien avec une attention soutenue. Celui-ci supportait ce regard rivé sur lui avec une ai.-ance. pnrlaite : sans alléetation d'elli onlei ie, mais auesf sans le plus léger embarras. Par n ou ne ut le Uni du bagne paraissait chercher dan sos souvenir.; ma: . racheictM étaient vaine.-., car sou regard revenait plus charmé sur son compagnon.

— Depuis quand e^-tu ourùlé? repiit-il après un silence.

— Depuis dix-huit mois, répondit Lucien.

— Où étais-tu?

— A Brest.

— Qui l'a fait compagnon?

— Algésiras et Gracchus.

— Les preuves?

L'homme ouvrit sa main droite qu'il tenait fermée et montra une petite médaille sur laquelle étaient gravés des caractères hiéroglyphiques.

— C'est bieu, dit Camparini; je te reconnais pour compagnon. Maintenant, parle: quelle iustrucliou as-lu reçue des amis de Paris?

— Sujvre Jacquet el le le livrer quand lu le voudras.

— Comment ?

— Depuis six mois je suis attaché à la police du Directoire.

—Ah! ah ! je comprends ; qui t'a fait entrer là?

— Gracchus.

— Les preuves encore ?

Lucien déboutonna sa veste de salin et lira un papier plié en forme de lettre qu'il remit à Camparini. Celui-ci le décacheta el l'ouvrit : c'était une passive écrite pour être comprise par un correspondant ayant la clef du mystère de sa forme, car elle étan couverte dans tous les sens de, caractères bizarres tracés. horizontalement, verticalement et diagonalement, et lous se tenant les uns aux autres. Ces caractères étaient empruniés à l'alphabet grec, à l'alphabet allemand et à l'alphabet français, mé. anges les uns aux autres et entremêlés de cliill're.s romains el de chiffres arabes.

Campai ini plaça la lettre sur une table, puis il prit un portefeuille fermé à clef que contenait l'une de ses poches, l'ouvrit, et choisit parmi une douzaine de petites grilles de cuivre qu'il contenait. Appliquant la grille choisie sur la lettre, il lut rapidement.

Relevant alors la tèie, il referma l'épître, la mit dans son pacte feuille ainsi que la grille, et tendaut la main à Lucien :

— Demain matin à cinq heures, dit-il, trouve-toi devant le Pulazso délia giuslizia, tu recevras mes ordres !

Lucien s'inclina sans répondre, tourna sur lui-même, ouvrit la porte et dispaïut.

Quand il fut seul, Camparini demeura un moment ini nobile, les sourcils contractés, le front chargé de nuages.

— Pourquoi Jacquet est-il ici ? se demanda-t-il à .voix li'sse. çui e-pere-t-il encore ? lîeeouimeicer la

lutter.' Miis quelle force a-l-il ? Aurais-, e oublié une précaution à prendre? Cela est impossible ! M us alors quVsocru-t-il ? Pourquoi surtout agit-il fr uieheineni à visage découvei l?

Campa lui se promena à grands pas»

— Lucien, repiii-il ; ie ne connais ni le nom, ui l'homme. Cependant il est dos nôtres; je ne puis douter ! A qui a pu appartenu- jadis ce «isaga indee.ntïrable aujourd'hui? Cet homme peut être précieux ! Gfftcchuis le recommande, (Ju'il espionne Jacquet, snil !

e. m pan ni ne continua pas ; s'arrèUuii brusque meut, il sefrappale Iront du plat de la main.

— Il faut d'abord que .el homme me donne dps preuves nrevoeili.es d» sa liilelile, dit-il; et il unies donnera dès demain. Je m'occuperai do Jacquet ensuite!

Un éclair jaillit do la prunelle du Ro» '/" Imipie.

— Jacquet, reprit-il avec vivacité, s'il est lei, c'est qu'il sait que le pelil-lils des Niorres y eelaussi? Quelle eeoie ! Pourquoi al-je lusse libre cel eafaai?

Allons, i'. laut agir. Mais, non, .ljcquel ne -.til i on ; s'il savait, il eùl agi avant de venir a l'adoue; car il devait savoir que je m'y trouvais. Kvidcinmenl il ignore ce secrcll

Campariui s'était avancé vers la porte et il tenait la main sur le bouton de la serrure. Sou regard était fixe ; un grand travail se faisait évidemment dans ce cerveau où siégaieut les plus mauvais iustiuts, les passions les plus horribles.

— Jacquet ne sait rieu, reprit-fl, mais je He sais pas non plus ce qu'il veut tenter, et là peut être le danger. Dans tous les cas, il faut agir; il me faut cet enfant. Lui entre mes mains, je n'ai rien à craindre. J'ai trop attendu des événements ; je les ferai uailre ! Il me faut cet eufant; mais il faut aussi qu'aucun soupçon ne puisse un jour venir planer sur moi !

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