‹ Le tambour de la 32e demi-brigadeChapitre 61 sur 220 · LE SECRET · texte numérisé non relu

LE SECRET

— Ahl fit Lucile en se dégageant par un geste ra pide, vous comprenez tout à fait, cette fois! Tout puissant que vous fussiez dans le crime, vous deviez être dupe de ces deux femmes innocentes !... Ce fut alors que la marquise de Cantegrelles chaugea d'allures vis-à-vis de l'Espaguol don Pedro; ce fut alors qu'elle l'accueillit avec ce charme qu'elle savait si parfaitement déployer; ce fut alors enfin qu'elle parut écouter les paroles de celui qu'elle connaissait si bien !

— Jouél mcil... dit Camparini d'une voix vibrante. Est-ce possible?...

— Ouil reprit Lucile, celui qui s'était fait un jeu de la justice des hommes, deux femmes devaient se jouer de luil

— Mais ces lettres! ces lettres! s'écria Camparini, qui peuvent déshonorer celle qui les a écrites...

— Ces lettres, interrompit Lucile, ont été dictées par moi et écrites par une fille de chambre qui m'était dévouée. Comprenez-vous?

Camparini poussa un rugisemenl sourd.

— Oh! poursuivit Lucile, rappelez- vous celte soirée passée dans le pavillon du parc, où ma mère vous voyait à ses pieds. J'étais, moi, cachée dans un angle de la pièce: je priais!. .. Ouil pour enlever à cette scène ce qu'elle avait d'odieux, ma mère avait voulu que je demeurasse en prières. Deux pistolets chargés étaient près de moi, prête à les tendre à la marquise à son premier signal... Rappelez-vous les paroles de la marquise, alors que dominé par la puissance de son irrésistible beauté, vous lui juriez que vous n'aviez jamais aimé qu'elle!...

— C'était vrail dit Camparini ; je n'ai jamais aimé que durant celte heure de ma vie!...

— Je ne croirais à l'amour d'un homme, vous dit ma mère, que si cet homme mettait entre mes mains son honneur et sa vie I

— Tais-toi! hurla Camparini; assez! ne me rappelle pas la seule faute que j'ai commise dans ma vie 1 Uuc seule heure j'ai senti battre mou coeur, et cette heure faillit me perdre l Oui, tu sais tout, je le voisl Mais aije été fou longtemps'? Ta mère avait retenu ces papiers que le lendemain elle plaçait en lieu sûr, je le sais, mais ce lendema n, ton père u'avail-il pas les preuves promises et no partait-il pas avec loi pour le château du comte d'Adoré?... Ta mère m'a joué, soit! mais ma partie n'est pas perdue, lu le sens à celle hMre, car je t'ai eu ma puissance. Ces papiers, il me

fiutl... D'ailleurs, lu ineu» : ces lettres que je pos-

sède et qui peuvent déshonorer la mère ont été écrites par elle.

— Non! dit Lucile.

— Si ce que tu dis était vrai, tu uusses confié ce secrel au comte d'Adoré, il n'eùl *»»« attendu jusqu'ici pour agir!

— Ma mère m'avait fait jurer de garder ce secretl iiit Lucile. A partir du jour où mon père m'arracha d'auprès d'elle pour me conduire auprès du comte d'Adoré, je ne la revis plus, je n'eus p!us aucune nouvelle. La Révolution éclata, nous partîmes. Où était ma mère, je l'ignorais : voilà pourquoi je n'ai pas parlé, car je me souvenais du sermeutlait.

— Mais ta mère morte, tu pouvais parler!

— Je n'ai eu la nouvelle de la mort de ma mère q'ie le jour même où la ferme du pauvre Abboli a été attaquée. Ce jour-là, le marquis d'Adoré avait enfin reçu de M. de Neoules une lettre écrite plus d'une année auparavant et dans laquelle il lui apprenait la mort de ma mère. M. d'Adoré ayant changé de nom en émigration, la lettre n'avait pu lui parvenir plus tôt... Ce soir-là, il aurait su toute la vérité... mais ce même soir vous attaquiez la ferme...

— Il était temps! murmura Camparini.

Un silence régna dans la pièce : Lucile, la respiration sifflante, le front empourpré, se dressa subitement :

— Vous savez lout! dit-elle. Ne me menacez plus, car vous ne pouvez rien! Urauie, ma sœur, ne livrera jamais l'acte fail par mon père dans un moment de folie, les lettres que vous possédez n'ont aucune importance, et les papiers que vous voulez reprendre sonl en lieu sûr. Ces papiers, maintenant je l'avoue, je sais où ils ont été déposés, moi seule connais ce secret, mais je ne le livrerai pas I Tuez-moi, je consens à mourir ! Tuez-moi, le ciel me sera ouvert, et ma mère me recevra là-haut I mais n'espérez jamais me contraindre à parler : c'est la vengeance de ma mère morte, et celle vengeance m'est plus précieuse que la vie, car jamais ne s'effacera de ma mémoire l'horrible scène à laquelle j'assistai eutre mon père et celui qu'il devait aimer comme son meilleur ami. Que je vous livre ces papiers? Non! mille fois nonl Ces papiers, d'autres les trouveront un jour, et ce jour-là sera celui de la punilion ! Encore une fois, vous ne saurez rient

Et Lucile, adorable d'énergie et d'audace, s'avança, la tête haute, vers ce colosse de vices qui la contemplait d'un œil farouche.

— Tu ne parleras pas? dit Camparini avec un accent ironique.

— Non 1 dil Lucile sans hésiter. Vous ne pouvez rien contre moil

— Je ne puis rienl s'écria le Roi du bagne. Cesse de me braver et ne lasse pas ma patience! Ces papiers? où sont-ils?

Lucile garda le silence.

— Ces papiers 1 reprit Camparini d'une voix plus menaçante.

— Tuez-moi! dit la jeune fille.

Camparini saisit les mains de Lucile, et, plongeant ses regards dans les yeux de la jeuue fille :

— Tu parleras! dit-il. Ecoule à ton tour : ces papiers, il me les faut! tu me livreras l'endroit où ils se trouvent, car ils ne sont pas au château de Canlegrelles : j'ai fouillé moi-même le château, el je l'ai l'ail mettre à sac pour être plus libre d'agir. Toi seule peux me renseigner. Ces papiers, je les veux : avaui quarauto-huit heures, il (aut que tu m'aies mis à même, de rer'rereu leur possession, sinon, je le jure (el lu apprendras ce que valent mes serments), je te ferai BOUffrir toutes les damnations de l'enfer I

— Je délie les souffrances I répondit Lucile. .- Ta aoaur payera jour toi!

— Ne craignez rien ! reprit la vois. Vous êtes la demoiselle de la ferme aux Chats-Huants. (Page 177.)

— Urauie mourra, comme je saurai mourir I

— Maurice Bellegarde sera torturé 1

— Maurice est fort ! répondit orgueilleusement Lucile. Je ne craiDS rien pour lui!

— Eh bien! reprit le Roi du bagne dans un paroxysme de rage, de Neoules a menti, quand il t'a annoncé la mort de ta mère : la marquise vit encore, je le sais ! et si, avant quarante huit heures, tu ne m'as pas livré le secret que je demaude, je lejure qu'avant un mois ta mère sera torturée sous tes yeux ! Alors 11 eera trop tard pour parler.

Et Camparini, lâchant brusquement les mains de Lucile, s'élança hors de la pièce.

La jeune fille, demeurée seule, resta un moment immobile, puis, portant les mains à son front, elle écarta ses cheveux à demi dénoués qui inondaient son visage pâli.

— Ma mèrel... vivantel... dit-elle en frémissant. La Toir mourir sous mes yeux!... Oh! cet homme tien-

drait sonafTreux serment!... Ma mère!... 0 Mauriceî où ètes-vous? vous m'abandonnez dune! ..

Et sans paraître avoir conscience dj ses mouvements, Lucile s'approcha de la fenêtre ouverte. Cette fenêtre é«.ait garnie d'un grillage assez large, formé de barres de ffi' disposée en losanges; elle donnait sur le canal. Le ciel était noir; les eaux, plus noires encor.;, venaient battre le pied de l'îlot sur lequel s'élevait le Casino.

Lucile posa ses deux mains sur les barreaux et elle avança son front, mais tout à coup elle tressaillit et un cri expira sur ses lèvres.

— Chut ! fit une voix douce.

Lucile demeura immobile et comme fascinée. Suspendu en dehors, au-iessus du canal, un corps frêle et mince se dessinait dans les ténèbres; ce corps étal* celui d'un enfant qui, accroché des deux mains à une corde flottante, se laissait ballotter au-dessus de l'abîme avec une témérité effrayante.

— Ne craignez rien! reprit la voix. Vous êtes la de-

j-rt

moiselle ri< la ferme aux Clnts-IIuanls, c^- lie qui aime mini lieutenant el que mon lieutenant aime aus-i. Vous ne me connaissez pas, mais n'ayez pas peur!

Dan- une I ii', je reviendrai et nous causerons !

Et sans attendre la réponse de Lueile qui detnewraâil stui ef.ile, l'eu faut s'enleva rapidement,, à la force des

poigm ts el il dispar-mi axi-.'AeBsus de la grille, com

S'il lui lemonlé veto le l'aile du Casino.

LE MARCnÉ.

En quittant Lueile, Camparini avait gagné le petit salon que nous connaissons; Chivasso l'alleudait assis dans un lai ijr ■ fauteuil..

— Très 'lier, dit Camparini en entrant brusquemeu>, tu m'a- a'tinné que la marquise de Cantegrelles était \ ivante?

— Oui, r-p<>ndil Chivasso.

— Où est-elle?

— i ela e-t difficile à savoir.

— Penses-tu, cependant, que l'on puisse la trouver?

— Je le crois... eu cherchant bien.

— Alors eu (dusse! Emploie les plus fins limiers, tes plus rusés chercheurs. Il faut que la marquise soit ici, entre nos mains, avant un mois!

— Pourquoi? demanda Chivasso.

— Parce que Lueile refuse de parler, et que nous n'aurons ces papiers qu'eu mettant le poignard sur la gorge de la mère en présence de la fille, ou sur celle delà nl'eeu présence de la mère.

— Eh bii u! dit froidement Chivasso, on l'y mettra ! Campariui se redressa vivement.

— Ah! fit-il.

— <iui, dit Chivasso, la chose peut se faire.

— Comment?

Chivasso se renversa sur son siège.

— Combien estime.— tu la possession pour toi de la marquise? Uemanda-t-il.

Camparini sourit.

— Très cher! dit-il, lu es l'homme qu'il me faut. Combien veux-lu ?

— Dn million sur la fortune des Nicrres, oui ounou? Camparini sourit encore.

— Décidément tu es fort, dit-il; cela me fait plaisir. Je me .-eus vieillir et je suis aise de te laisser après moi. Un million, soit.

— Alors avaul un mois tu auras la marquise. Un coup discret fut frappé à la porte.

— Entre! dit Camparini.

La longue silhoui tle de Pick se dressa dans l'encadrement du chambranle.

— Il y a un coup de filet à faire, dit l'es-agenl de M. Lenoir en 3e plissant dans la pièce. Jacquet, d'Adore, BeHegande sont à Vérone. J'en arrive. Ils combinent quelque machination nouvelle; mais, si tu le veux, ils n'auront pas le temps d'agir. Celle fois nous les tenons. Les campagnes sont eu feu, les paysans ne demandant qu'a maicher. Bergame, Brescia, Salo se reuiueni ; des assassinats oui été commis; rien ne serait plus facile que de faire éclater la bombe., tandis quel • ira Bonaparte marche sur Vienne. Bu faux bruit, babilemi m répandu, suffirait pour mettra le feu aux poudres el nous donnerait pleine Mb. nié d'agir.

Gvinpariul avait écouté Pick avec une attention extrême.

— Il faudrait voir le baron de (.i.'feld, s'euleudrc avec lu: !;c un instant, dit-il.

•'" l'ai pi venu en menant, répondit Pick. Sa ('"'' ' ' ,,mi' ' ' mienne ; ilscraici dans un quart

d'Ile I !

— Bravo! Alors agissons; il est temps.

fuis, se tournant vers Chivasso :

— N'cuh ions rien, continua Camparini, et terminons loui a la lois. L'acle que do t signer le vicomte de Sigueiay relaiivement a la fortune de Samt-Gervai»?

— Il est préparé, répondit Chivasso.

— Celui '|iie doils'guer Uranie?

— J" l'ai également.

— Alor.- demain charge-toi d'Uranie; qu'elle signe, el qu'ensuite nous soyons enfiu libres de faire di-parailre ton- ces gens dont l'exisleu :e nous embarrasse. C ubleu ! |<! sens se réveiller ma vieille énergie. Tuas raison, Pick'! Les féies de Pâques approchent, profitons de l'anmialiuu religieuse. Je vais m'eulendre avec le baron.

Un coup sonore, frappé sur un timbre, retentit au dehors.

— La gondole du baronde Grafeld arrive au Cisino, dit Pick.

— Je vais le recevoir, messieurs, dit Camparini. Allons I nous voilà a la veille d'une bataille décisive, el celle fois encore, quoi qu'il anive, ce sera l'Autriche qui pay<r i les Irais de la guerre.

Camparini lil un geste d'adieu et s'élança au dehors. Pick et Chivasso demeurèrent seuls. Les deux hommes se regardèrent durant quelques instants sans prououcer une parole.

— El Lu -ien? demanda brusquement Chivasso.

— Roquef.nl s'en %-A chargé, répondu Pick.

— 11 e»t mort ce soir?

— Il doit l'èlre à celle heure.

Un nouveau silence suivit ces parole-.

— Décidément Camparini est uu homme de précaution 1 dit Chivasso.

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