LUCILE
Le Casino, dont nous avons à peine esquissé la des» criplion, occupait à lui seul un petit ilôt, l'un des derniers se rattachant aux grandes iles formant la ville. Eutouré d'eau de tous côtés, il avait l'aspect d'un nid consiruit sur un rocher. Bâti sur deux étages, il avait quatre façades garnies chacune de cinq fenêtres hautes et étroites ; celles du rez-de-chaussée étaient grillagées. Deux des côtés de ces façades regardaient Venise, le troisième la terre, le quatrième la haute mer. Ce soir-là toutes les fenêtres étaient sombres à l'exception d'une seule, une de celles donnant sur la haute mer : une pâle clarté, perçaul avec peine des rideaux soyeux, indiquait aux promeneurs que la pièce d'où elle provenait était habitée. Deux personnages, effectivement, occupaient le centre de celle pièce assez pauvrement meublée. L'uu était Camparini, l'autre était Lucile, la malheureuse prisonnière du Roi du bagne.
Lucileétait assisedans un fauteuil ; elleavaitlo maintien feun», les poiugs serrés l'oeil ardent, et une résolution d'uue énergie extrême se lisait sur sa physionomie dont les Iraits contractés offraient l'expression d'un mâle courage. Camparini, l'oeil eu feu, le iront plissé, marchait lentement autour du siège sur lequel se tenait immobile la jeune fille; il avait l'aspect d'une bête fauve décrivant dos cerelos autour de sa proie. Un silence profond régnait dans la pièce, et l'on n'entendait que la respiration courte et si fiante de Lucile et le bruit étouffé des pas de Camparini dont les pieds glissaient sur le plancher. Toul à coup le Roi dubagnt s'arrêta eu face de lajeuue tille ; croisaut ses
bras herculéens sur sa vaste poitrine, il enveloppa sa victime d'un regard de flammes.
— Ces papiers 1 s'écria-t-il d'une voix tonnante, ces papiers ! il me les faut!
Luri'e garda le silence ; Camparini serapprochad'elle presque au point de la toucher.
— i>s papiers! dit-il encore.
— Je ne sais ce que vous me demandez ! Camparini fit un geste violent, et il croisa ses bras
sur sa poitrine eu relevant brusquement la tète , ses narines étaient dilatées, ses yeux injectés de sang; les muscles du visage se dessinaient tendus sur la peau qui avait revêtu une teinte bilieuse ; le baudit se contenait, mais il était évident qu'il ne demeurait calme en appareuce qu'à l'aide de l'effort le plus énergique sur lui-même : il était effrayant.
— Ces papiers ! dit-il une troisième fois d'une voix rauque. Tu m'apprendras où ils sont : je le veux! Tu céderas, tu parieras!
Il y avait un tou de commandement tellement impératif dans la manière dont furent prononcées ces paroles que Lucile se redressa à son tour, tandis que le rouge de l'indignation envahissait son visage.
— Je parlerai, moi? lit-elle avec un regard de superbe défi; je parlerai, dites-vous? Vous vous trompez, je ne dirai rien! Écoutez-moi, à votre tour, vous qui osez menacer une pauvre femme! Ces papiers que voudemandez, j'ignore où ils sont; mais lors même que je pourrais vous répoudre, je ne parlerais pas! Non! je ne parlerais pas, et dussé-je endurer tous les supplices, ma bouche demeurerait muette, car ces papiers, je sais ce qu'ils contiennent, je sais ce qu'ils peuvent prouver.
— Toi ! tu sais cela? s'écria Cimparini.
— Je le sais! répondit nettement Lucile. Camparini Qtun mouvement comme pour s'élancer,
mais il se contint.
— Que m'importe? murmura-t-il froidement. Puis un silence :
— Écoute-moi, reprit-il, et ne nous emportons pas tous deux, car il faut que nous finissions par nous entendre. Que tu saches ou non ce que contiennent ces papiers dont j'exige que tu me livres la cachette, là n'est point la question, puisque tu es en ma pui=sauce et qu'il est impossible que lu puisses me nuire. Raisonnons froidement et laisse-moi revenir à mes habitudes de franchise.
En achevant ces mots, Camparini prit un siège et vint s'asseoir auprès de son interlocutrice; un changement profond s'était opéré dans la personne du Roi du bagne : son visage était redévenue calme, l'expression en était presque souriante et ses mouvements avaient cette aisance parfaite de ceux de l'homme du monde au milieu d'un salon; son regard même, tout à l'heure flamboyant, s'était voilé etadouci. Lucile demeurait immobile et impassible: elle ne parut pas avoir remarqué la transformation subie par son interlocuteur.
— Ces papiers que je demande, poursuivit Camparini, sont à moi : c'est ma propriété ; en me mettant à même de rentrer en leur possession, tu ne fais qu'accomplir un acte de justice et d'honnêteté.
Lucile fit un mouvement.
— Oui, dit Camparini en souriant, le mot peut te paraître bizarrement employé, mais il rend parfaitement ma pensée. Ces papiers ont été cachés en ta p ésence, tu sais où ils se trouveut, donc lu me serviras. Je connais ton caractère éuergi|ue et bien trempé: une meuace de mort ne t'effrayerait point et ne le forcerait pas à céder ; aussi ne te la ferai-je pas; d'ailleurs j'ai intérêt à ce que tu vives. Depuis que tu es en ma puissance, j'ai voulu t'arracher déjà ce secret, j'ai mis tout en œuvre; mais, je l'avoue, mes ruses les mieux ourdies ont échoué devant la fermeté de ta résolution.
Aujourd'hui, j'en suis arrivé à ce point qu'il faut que je te parle eu lacs aujourd'hui, je jette le "asqne et je viens à toi fraucheinent, en te disant : Il faut que lu me révèles le secret que tu possèdes! Quaud un homme tel que moi agit ainsi queje le fais, corauieudstu eufin qu'il faille céder?
Et Camparini se redressant de toute sa hauteur, étendit le bras avec un geste de domination. Les yeux de Lucile ne se baissèrent même pas; elle regarda fixement le Roi du bagne, mais elle ne prononça pas une parole, elle ue fit point un geste.
— Deux moyens sont à ma disposition pour le faire parler, continua Cimparini sans paraître s'occuper de ce mutisme ; il dépend de u» maintenant de me faire choisir.
Lucile ne manifesta pas avoir entendu.
— Tu aimes un homme et tu es aimée de lui : cet homme, c'est le commandant Maurice Bellegarde; il dépend de moi de le tirer de son obscurité et d'en faire un homme puissant : le veux-tu?
Lucile ne répondit pas.
— Maurice peut être un jour l'héritier de la famille des Niorres , poursuivit Camparini ; livre-moi ces pa|iers que jeté demande, et je m'engago à faire reconnaître ses droits à cette immense fortuue- Tu prétends connaître le conteuu de ces papiers; — si cela est, tu dois me comprendre; l'anéantissement de ces papiers servira tes intérêts aussi bien que les. miens : ne révèlent-ils p^s l'existence d'un héritier direct des Niorres et ne sont-ils pas, par ce fait, le seul obstacle à ce que celui que tu aimes entre en possession de ces millions convoités? Penses-tu à ce qu'un homme intelligent comme Maurice pourrait espérer par le temps qui court, ayant entre les mains des trésors aussi considérables, et ées trésors, ne serait-il pas doux pour toi de songer que tu as contribué à leur possession? En agissant ainsi à qui fais-tu du tort?... à personne. L'héritier des Niorres est mort, bien certainement.
— C'est faux! il vitl... interrompit brusquement Lucile.
Camparini se leva avec violence.
— Consens, ou Maurice mourra! dit-il.
— Je ne dirai rien car je ne sais rien, et Maurice ne mourra pas! répondit Lucile. Nou, il ne mourra pas, car vousavez intérêt à le laisser vivre ; cet intérêt, quel est-il! je l'ignore, mais il existe, sans quoi vous eussiez déjà menacé Maurice pour me contraindre à parler.
Camparini revint vers Lucile.
— Eh bien ! reprit-iï, ta liberté sur l'heure, ta réunion à Maurice, si tu me liTres ce secret 1
— Je ne sais rien! dit nettement Lucile.
— Tu refuses?
— Je ne sais rien!
— Mais Maurice a besoin de toi, mais il est blessé, mais il se meurt peut-être à cette heure, et tu refuses d'être réunie à lui...
— Je ne sais rienl dit encore Lucile.
Campariui fit un geste tellement brusque qu'une chaise placée près de lui roula sur le plancher; ses yeux redevenaient élinceiauls et l'expression de la rage et de la fureur se lisait sur sa physionomie farouche, ses dents étaient serrées et ses lèvres tellement rentrées qu'on ne les voyait plus.
— Alors, s'écria Campariui avec un paroxysme de colère, Uranie mourra, et elle va mourir là, sous tes yeux!
— Uranie ne mourra pas ! dit Lucile avec la même énergie étrange et terrible; elle ne mourra pas, car si elle mourait elle emporterait avec elle dans la tombe la fortune de la barouue, celte fortuue pour la possession de laquelle vousavez déjà accompli laut de crimes; cette fortune que l'Anglais lord Harniug, l'Espagnol don Pedro, l'Italien Campariui ont convoitée
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tour à tour,, au pro'it d'un même personnage, au profit du Ho» du bagfred
— Tais-toi! hurla Campai'iui avec emportement.
— Ali! i 1,'M'iir, vous voyez bien que je vous connais! Lord Uirbiuu', 'Ion Pedro, Camparini, je vous ai devinés. Dieu a permis que, mon regard pénétrai sous les masques que vous posiez successivement sur votre visage. Je ne pouvais pilier, vous le savez bien encore. Le aeeinaut que i'ai tait à ma mère nie fi rme les lèvres, iimsi'ii face d l «DUS, seule, avec vous, ce serment n'a pis île valeur. Tuez-mui maintenant si VOUS le voulez, Dieu nous voit et il m'entend!
Camparini s'élail reculé, s" rep nul sur lui-même comme s'il eût voulu prendre son élan pour bondir; il avait l'aspect frémissant du tigre eu préseuce de SB proie, ses yeux, avaieul une expression d'une férocité s?.isissaute, ses dents craquaient en s'eutre-choquaut, sas poings se fermaient avec des tressai llemenls nerveux.
— Ces papiers! dit-il, ces papiers! Si tu ne veux pas les vendre au prix de la fortune de l'homme que lu aimes, au prix, de la vie de la sœur, tu les vendras au prix de l'honneur rie la mère.
— L'iwuueurde ma mèrel s'écria Lucile en pâlissant.
— O ii, lu comprends? si je n'ai pu triompher encore de ta résisUnoea mes volontés, i'ai su contraindre ta sueur i -o 'obén ; la s eur qui, elle aussi, est entre me- iiuiih et qui m'a livré l'acte par lequel le maruuj de GantegfelLaa léulaca que Lacile n'est pas sa fille.
— Ui'iuiea livré cet acte! s'écria Lucile avec une exl è uj vé:iéii'i-nee.
— Qui ; v ui-tu l'échanger contre le secret que je le demau.de?
Lin Lia d-meura immobile et comme fascinée. Puis, se raiiiinani loul à coup, elle courut à Camparini et se- pi -çuiteu Caxju.de lui :
— Vous ivez Cel acte? repril-clle.
— Oui, dit encore Camparini.
— Lirauie vous l'a livré ici, a. Venise!
— Oui.
— Quand?
— Il y a trois jours
— Lh bien! dit brusquement la jeune fille, je consens .Cet acte, donnez-le-moi sur l'heure, et sur l'heure aussi je vous livre le secret que vous voulez apprendre.
L'i parlant ainsi, Lucile tenait ses yeux rivés sur ceux rie (i.i m parmi ; celui-ci tressaillit et il fit un pas en arrière, mais dans ce tressaillement, dans ce mouv ■.. ■ • ii l , il y eut nue hésilaliou marquée, quoique rapi lenieul passagère,.
— Ah! sVciia Lucile avec un élan de joie' frénétique, vous avez menti! U'anie ne vous a p«is livré, cet acte I
Camparini se mordit les lèvres; mais souriant presque aussitôt :
— Lelaost vrai, dit-il froidemont, mais je sais maintenant loul ce que je voulais savoir; d'une part, c'est que cet acte du marquis existe réellement et qu'il ra- \ nie en possède le secret, el, de l'autre, c'est que tu sai-, toi, où, sont les papiers qu'il faut que tu me livres, ce que tu prétendais ignorer.
— .le ne parlerai pas ! dit résolument Lucile. Campai iui -omit.
— Je l'ai dil le prix de tes paroles, reprit-il : l'honneur de ta mère! Crois-tu donc que cet honneur, demeuré jusqu'ici iuiael, ne dépende que de la pos-
lon de cet acte du marquis'? Non, moibleul cet bouueur est entre opea mains comme l'esl celte sla- Luelti i ls sur celle lable, et je puis le, bri-
ser au i i.n'i entant que je brise celte porcelaine.
1,1 saisissant une ravissante figurine de Sèvres placée k a poi lée, l ! uiipai un la lança violemment aux pieds de La jeune fille.
— Ma mère est morte I dil Lucile.
— Mais son honneur vit encore ! C'est cet honneur que je tuerai !
Lucile prrs-ail sou front entre ses mains crispées
— Lord II irbing, don Pedro, Cimp.rini, as-tu dil, coati li na Le Roi du bagne avec véhémence, tu commis le secrel de la triple incarnation; eh bien! si lord 1 [arbing a élé aimé de ta tante, ne sais-tu pas que don Pedro a élé aimé de la mèr !
— Vous mentez! s'écria Lucile, jamais la marquise de Canlegrelles ne fui coupable!
— Lu ! qu'importe qu'elle l'ait élé réellement ou non, chacun u'a-t-il pas cru don Pedro heureux dans ses amours? : a marquise ne 1 a-l-elle pas reçu la nuit, dans la mystère? .N'ont-ils pas échangé ensemble une correspondance secrète? dix témoins enfin u'oul-ils pas surpris dou Pedro à la sortie de l'un de ces nocturnes rendez-vous?
— Des témoins apostés par vous, misérable infâme, pour perdre une honnête femme!
— Sans doute! répondit froidement Camparini. Ne devais-je pas prendre mes précautions? Tu oublies comment les choses se sont, passées, raippelle-loi tes années de jeunesse! Uuand je vius à Toulouse sous le nom de lord Harbiug, que voulais-je ? épouser la baronne de Sarville et pas autre chose. Si l'on m'eût lai-sé suivre la route que je m'étais tracée, ta famille iùl été épargnée; mais ton père et la mère se sont die. ses devant moi, la mère surtout, que je trouvai belle et que j'aini.ii... Eli .. été i plaçante envers lord llarhing...
— Celui qui avait armé des bras nieurlriers contre le marquis ! s'écria Lucile. Lord Harbiug, qui tenta à la fuis d'épouser ma tante, de séduire ma mère el d'assassiner mou père!... Oh I pouvait-on amasser assez de mépris et de haine pour écraser ce misérable !...
— Aussi, poursuivit Camparini, lord Harbiug dut-il quitter Toulouse et abandonner la partie; mais don Pedro neviut pour venger le geutlemau et iriompher de ses ennemis, don Pedro que persuuue ne reconnut cepeudaul !...
— Vous vous, trompez! s'écria la jeune fille, don Pedro et lord Harbiug ont été reconnus pour le même homme I
— Par qui ? demanda Camparini.
— Par ma mère !
— Tu mens !
— Je pr^n is Dieu à témoin que je dis la vérité ! Ah! j'ai dans le coeur un secrel terrible, que j'avais juré à ma mère vivante, de ne jamais révéler à qui que c,' lût, mais ma pauvre mère est morl à c :lte heure, et je sais libérée de mon serment, i, cependant, jamais il ne sortirait de mes lèvres si Dieu ne me mettait en voire présence. Ah! vous menacez de ternir l'houucur d'une hounèle femme morte de chagrin et de douleur, eh bien! sachez donc que cet honneur n'est pas Mitre vos main-!
— Hein ! til Camparini avec surprise.
— A votre tour, continua Lucile avec une énergie nouvelle, nap. pelez- vous le passé ! U tand mon père fui rapporté mourant, après la lent ive d'assassinat dirigée contre lui, lord Harbiug, à la vei le d'être démasqué, quitta brusquemeul Toulouse. Le comle d'Adoré, cl cet homme qu'il avait fa il venir, ce Jacquet, éclairèrent nettement et cruellement la situation : Lord Harbiug, c'est le liai du bagne! dit Jacquet. I.t il nous déroula un soir toute la lugubre légende de cet infernal esprit du mal avec ma mère el ma taule, lorsque Jacquel non- parla ainsi; i ranie étail près de m mi père. (J ranie « sul jamais rien de la fatale vérité : ma mère craignail de porter un coup Lt-ip rude à sa jeune imagination; elle ignora tout, mais je savais tout mol !...
«. Knlin, mou père, guérit, ou, pour mieux dire, il revint eu apparence a la sauté, car il devait cruellement
souffrir des suites de ses blessurers : les organes du cerveauavaieul été attaqués, nous dirent les médecins, et les facultés mentales du marquis étaient à jamais troublées.
« Les années s'écoulèrent... mon pèreétait de plus en plus triste, de (dus eu plus méchant pour ma mère, que jadis il adorait. D'où provenait ce changement?... no is l'ignorions, quaud une nuit, après une scène eftVayaute, |e trouvai ma mère étendue sans connussauce sur le lapis de sa chambre. La baronne de Sarvi. i r-ta;t déjà entrée e'i religion ; elle était a Bordeaux' cù elle avait appelé momentanément Urauie auprès d'elle. J'étais seule avec la marquise : je la ranimai... elle revint à elle et elle se jeta à mon cou en sanglotant... mai» à chacune de mes demaudes elle refusa de répondre...
« Elle était en proie à une fièvre violente... Le soir, mon père rentra... A peine me vit-il, qu'il me laDça des regard foudroyants... il me chassa... Réfugiée dans une chambre voisine, j'écoutais avidement... Oh! ce que j'eutendis durant celte heureaffreuse fera le malheurde toute ma vie h.. Mon père à demi fou ()e le comprenais à l'incohérence de ses paroles, mou père accusa ma mère... Ma mère se défendit; mais mou père, dont la raison semblait s'égarer de pins en plus, refusa de i'enlendre et l'accabla avec un redoublement de fureur... Enfin, mon père se calma, il parut écouler ma mère. Elle parla longuement; il courba le front et la quitta, en proie à une agitation violente, mais sans p U3 formuler ton accusation injurieuse. Cette nuit-la, i ■ suivie mou père; N'éeoulaiil que mon insatiable désir de savoir la vérité, j^ m'enveloppai à la hâte i manteau, et je m'attachai aux pas du marquis- 11 allait dans le paie. Il était tellement préoccupé qu'il ne s'aperçut pas qu'il était suivi.
« Au bout du parc, était uu pavillon : mon père y entra ; je collai mou visage aux vitraux de couleur qui garnissaient l'une des fenêtres. La nuit était sombre au dehors : à l'intérieur, uue lampe éclairait la pièce. Deux hommes y attendaient mon père. Au premier abord, le visage de ces deux hommes me fut complètement inconnu.
« — Elle nie ! dit mon père avec rage.
» — Je vous donnerai les preuves! répon:lit l'un des deux hommes, sous peu de. jours : je.vous donne ma parole que vous ne pourrez douter!
« — Mou cher don Pedro, reprit mon père, vous serez mon hôte, et ma maison sera la vôtre.
• Don Pedro remercia le marquis; puis la conversation cou li u u,i, et bien ' ôt je corn pi i s uue partie de l'odieuse vérité. Ces deux hommes que j'avais devanl moi caloin niaient ma mère avec une adresse et une audace épouvaulahles.
«Blotlie derrière un buisson, je ne bougeai pas lorsque mon père sortit, je le laissai s'éloigner et je demeurai im motii le : je voulais surprendre le secret des deux hommes demeurés seuls dans le pavillou. Un courage inouï me soutenait, Dieu élait avec moi : ce secret que je voulais connaître, je le surpris; ils n'avaient poiut échangé dix paroles, que je comprenais qu'il.- jouaient uue comédie odieuse dans le but de peidre ma mère; mais ce que je compris encore, ce lut que don Pedro aimait la marquise- et qu'il espérait, eu la perdant, la co .traindie à se jeler dans ses bras.
« Abandonnant ma cachette, je voiai auprès de ma mère a laquelle je coulai tout... Nous passâmes le reste de la nuit à pleurer. Le leudemaiu, mou père présentait au ihate.iu sou ami don Pedro, noble Espagnol banni (Je son pa.\s. A ,.artu- dece jour, don Pedro \ in; régulièrement an ehàtoui, et ma mère et moi lûmes obligée- de le leeevoir. Ma pauvre mère désolée de voir mon chagriW et ne voulant pas que sa seconde fille partageai ses douleurs avec la première, éctivit à ma Unie de garder Uranie près d'elle.
«Poussée par moi, ma mère résolut d'avoir recours au capitoul : elle, tsuI-j'. ïa te:) -ira à T?u'om9, mais quand elle demanda sa Toiture, les domestiques lui répondirent respectueusement que le marquis avait formellement défendu do lui laisser franchii la grille du château. Ma mère insista : uu refus obstiné fut la seule réponse qu'elle obtint, de lui le sujet d'un ■ scène uouvede et plus terrible encore entre mon père et ma mère. Li marquise ne pouvait avoir recours à personne: le comte d'Adoré, notre seul ami, n'existait puis cepeudant pour nous, après l'horrible accusation portée par mon père.
« Voussavez touteeta, monsieur, dit Lucile :mais ce que vous iguorez, c'est qu'une nuit je réussis à m'échapper du château et que je me rendis à Toulouse chez le capitoul. Je lui dis toul. U connaissait l'histoire de Lord Ilarbiug.
« — Pauvre enfant! me dit-il, si ceaue vous m'apprenez est vrai, c'est horrible, mais je u" puis rien. Votre père est maître chez lui, et laut qud la marquise ne portera pas une plainte elle-même, la justice ne peut intervenir. Quant à ce don Pedro que vous aecusez, quelle preuves avez-vous contre lui? Aucuue. Il es arrivé ici appuyé sur les plus sérieuses et les plus hautes recommandations. Èles-vods certaine d'avoir entendu celte conversation surpiise dans le pavillon du Parc?
« Je revins au châleau, désespérée, mais un trail de lumière avait éclairé ni n esprit : « Lord Il.trbiug et dou Pedro! me dis»is-je. Si e'éta l le même homme?
« Ma mère, effrayée d'abord a celte pensée, y revint cependant : nous étudiàm. s don Pedr '!... »
Lucile s'arrêta uu moment dans sa narration rapide; elle porta la main surson cœur, comme pour en comprimer les battements. Cainparini et.ui demeuré immobile à sou tour ne cherchant point à inlenompre lajeuue fille, mais l'écoutant avec un ealrne lécelaul la confiance qu'il avait dans sa force. Quand il la vit s'airêler, il sourit.
— Lord llarbing et don Pedro le même homme! dit-il. Ils se ressemblaient peu cependant, si j'ai bonne mémoire : même taille peut-être, mais dinVrviure notable daus la corpulence,- dans la nuance delà peau, dans celle des cheveux, dans tous les détails enfin de l'in> dividu.
— Oui, reprit Lucile, mais celte différence po-vivai être le résultat d'un déguisement: c'était cela qu': fallait pénétrer; ma mère ei uio; pinavrius seules le lai ce, car il ne fallait nous emi'iei a personne, et le temps pressait; ces preuves qu.-don ivdn» s'éuiit engagé à fournir, il pouvait les inventer et pousser mon père, de l'esprit duquel il s'était empare chaque jour davantage. Démasquer notre ennemi daim le plus ra? pide délai, élat le but que nous devions atteindre, et ce but nous l'ai teignîmes.
— Hein? lilCtinpariui en trêss-aillant.
— Rappelez-vous la soirée donné' au château I dit Lucile; cette soirée où, en jouant aux jeux innocente, je me laissai condamner. à vous embrasser... ce soir-là, leiecounus que votre chevelure était leime et que la nuance bisti-ée de voire peau était factice. C'est ce qu'il nous fallait.
— Tonnerre ! ût Camparini en se levant avec violence.
Puis, revenant brusquement vers Lucile :
— Après? dit-il. Achève!;..
— Ali! tit la jeune fille avec une expression triomphiiiie, vous ne souriez plus! Vous m 'écoulez maintenant, vous commencez peut-être a comprendre!...
— Apiès? après?... interrompit Camparini.
— Uieu avait protégé la première partie de cette comédie sublime qtre nous avions entrepris de jouer, poursuivit Lucile. Lord Hubiug et don Pedro étaient le même homme, nous n'en doutions plus.
LE TAMBOUR DE LA 32e DEMI-BRIGADE
L'un venait venger l'autre et essuyer de perdre ceux que le premier n'avait pu réussir à tromper. Jacquet el le comte d'Adoré nous avaient suffisamment éclairées sur le compte du Roi du bagne, « Cet homme veut te perdre! dis-je à ma niere, — Obi répondit la sainte femme, s'il ue voulait s'acharner qu'après moi, je ne chercherais pas à lutter, mais il veut plus : il veut perdre mes tilles! » Et ma mère, désespérée, impiora le ciel avec des prières ardentes : le ciel l'entendit. Tout à coup elle courut vers moi, me prit dans ses Jbras, et me secouant avec force : « Je vous sauverai! dil-elle; Urauie ne sait rien, qu'elle ignore tout, promets-le-moi. Je vous donnerai à toutes deux des armes contre celui qui vous menace. Ce qu'il faut, dit le capitoul, ce sont des preuves de l'existence du Roi du bagne : ces preuves, je les aurai, je le jure ! »
— Ta mère a dit cela? s'écria Camparini avec une rage sourde.
— Ouil dit nettement Lucile.
Le Roi du bagne saisit le bras de la jeune fille :
— Aurès? dit-il. Continuel