LE PASSÉ
— Est-ce la ta correspondance avpc le comte de Sommes? avait dcmaudé Lucien en s'adressaut à Roquerai i stupélail.
— Oui, répoudil celui-ci.
— N'y a-t-il pis eu dans ta vie un trait particulier connu rie loi seul et du comte?
— Pourquoi me demandes-tu cela?
— Tu le sauras ensuite-, mais réponds!
— Je ne sais... ;e ne me rappelle pas...
Lucien se recula en croisant ses bras sur sa poitriu ■; .-a physionomie, si laide, avait revêm une expression étrange qui l'illuminait d'un retint éclatant; eu le voyant, on devait oublier la hideuse laideur de ce visage couturé, abîmé, pour n'èlro frappé que par le rayonnement d'intelligence qui poétisait, pour ainsi dire, ce front pâli et ces j mus rongées; Roquefort cherchait évidemment à comprenais la situation sans y parvenir.
— A^-tu trouvé? ilPtnanda Lucïpii.
— Non, répondit Hoquefort ; mais si tu connais, toi, l'une de c-s circonstances auxquel es lu fais allusion, cite-la, et lu verras bien si j'ai bonne mémoire.
— 'lu connais la rue Beaujoia s, a fans, et la maison occupée a sou rez-de-chaussée par une boutique de biioulier?
— Oui.
— Derrière cette boutique il y a une -salle, avec uu poêle au milieu; le planclier de la salle est daJlé de larges dalles noues et blanche*.
— C'est vrai.
— Rappelle-loi la nuit du 27 ve-ntôse, cnlle qui précéda le jour où Taris fut pour la première fuis mis a la ration.
— Hein? fil Roquefort en bondissant en arrière, comme si un iusece Petit subitement pique.
— Entre le poêle et la muraill' de gauche, n'y al-il pas la longueur de cinq dalles? continua l.ucieu.
— Oui, dit Hoquefort d'une? voix etiaiiiilee.
— Celle nuit dont je te parle, deux boni mes étaient dans relli pièce de la maison rue de Beaujolais, ii° 10... Ils comptèrent deux dalles à partir du poêle, puis ils soulevèrent la troisième, celle du milieu...
— Comment sais lu cela? huila Hoquefort avec une sorte de raare*.
— Qu'importe! répondit Lucien. Or, dppuis cite nuit du 27 vtniôsp, cette boni que el celle arriërebontique ne sont ïamais demeurées une heure solîi.u.e. Nuil et jour, uu homme s'y trouve; el, depuis ce moment, la dalle replacée par loi el par de Sommes n'a pu ehe soulevée de nouveau; ce que vous avez place <i,i us, la cachette du plancher s'y trouve donc toujours, ceci, je l'en réponds, el tu lésais aussi bien
que moi, i ai depuis la morl du Comte rie Sommes, lu
as employé toutes les ruses pour l'iuiroriuire dans celte anière-bnulfque el y demeurer seul une heure, mais tu asioujouis échoué : donc la cachette a été respectée, nue dirali C impart un, le Roi du bagne, ai ou le mettait ii môme de visiter cette c .eh, aie?
— Tais-loi ! dit l-to.jii-forl en pà iss.nt.
— Ta vie ne pèserait pas outre ses mains,
— Tais-loi!
— Eh bieul mais, fil Lucien d'uue v< ix railleuse,
Camparini l'a ordonné de me tuer celle nui", lue-moi donc maintenant 1
Hoquefort iccula. Il avait l'air d'une bête fauve dominée parle dompteur. Mais, après ull court silence, le sang lui remonta au visage, el bondissant eu avant:
— Qui es-tu? demairda-l-il.
— Celui qui peut facilement te perdre! répondit froidement Lucien, car le Roi du Hàtjne ne te pardonnerait pas plus demain, s'il avait la connaissance du secret dont je le parle, qu'il ne le pardonne aujuurri'liui ton ancienne alliance avec de Sommes. Allons, Roquefort, lu as pu supposer qcre Camp aiini avait oublié ton ancienne trahison, lui qui n'oublie rien? Camparini se souvient de tout; demande à l'i k, ton vieil ami el l'ex-associé du comte de Sommes. P ck le sait bien, lui, et la preuve c'est qu'il veille louiours. Camparini ne vous a pardonné ni à l'uni ni à l'autre, il ne s'est pas venue encore parce que vous pouvez lui èlre u îles. Le Uni du ha.ijnc a un grand principe qui fait sa lorce et dont il ne s'est jamais dépa'li : entreprendre une affaire, y fiire participer tous ceux qui lui doivent être utiles, puis, le but atleiir, l'affaire faite, laire disparaître brusquement ceux qui l'ont aidé et qui emportent avec eux les fragments du secret riout il est devenu seul et unique possesseur. Tou~ jours Camparini a procédé ainsi, je le sai-... Ce qui a fait ins iu'ici votre sécurité à toi el à P.ck, c'est que l'affaire de Xioires, base piiucipale de toutes les autres, n'a amais élé terminée.. Qu'elle le soit demain, et avant huit jours vous serez anéantis tous deuxl... Ah! tu ne connais pas encore Cimpirini, Ho|ueforll Ne t'a-l-il pas donne à toi l'ordre de le charger de P,ck?
— C'est vrai, balbutia ftojuefort.
— Eli bieul il a donné a i ;bi vasso l'ordre de se charger de loi, et, le moment venu, il se chargera de Chivas-o. Alors, il demeurera le tu-lire absolu el il u aura jamais une indiscrétion à ira ndre, ni un partage a taire ; alors il jettera à pleines mains l'argent el l'orà. ses amis des galère-, i! (tu fera évader que'quesuus, el ceux-là rieviendio,,t ses nouveaux complices pour une nouvelle opération ; puis l'opéiai 'ou achevée ils disparaîtront comme vou-s aurez disparu vousmêmes, comme ont disparu avant vous ceux qui l'avaient i reeërii -mmenl servi. 11 y a dix ans que lu connais Camparini, Hoquefort, peux-tu citer qmriqu'uu qu: l'ail connu avant toi el qui ait tenté jadis quelque allai re? Non, n'est-ce pas? Alors tu comprends bien que je dis piste?
— Comment sais-tu cela?dil encore 1! iquefort.
— tjue l'importe, pourvu que je d se vrai. \'eux-lu supposer que je me trompe"? Soil, j'y consens. Admcltoiis que Garni anui soil un chef fidèle et juste, lu es son a-so-'p ; bs a lia ires faites, c'esl-à-dire celle des Niorrcs, ries d'iloi biguy et de la baronne op rées, « >us partagez; mais remarque la valeur de ce mot : vous parlai/rsl A Camparini la part du lion d'abord, puis à vous 1 s miettes!... Enfin, Camparini a Lui une faute énorme, impardonnable*, qu'un Koittv 'mym im doit jamais coniniettie : il s'est révèle. Le Htti >/■' bagne existe. Jacquet le sait, Couché le sait, et avaul peu, Fb utile aura cnlie ses mains la police entière de la France. Alors Camparini es! perdu el si s .unis le sont avec lui. Ce qui put lui air. ver de plu.i h- ureux, c'est rie parvenir a fuir a l'élr au '•,■. I' i>i e tj iO ai ', le compreii Is-iu? que celle rie s eue laissé iiMiii-i'. La piem er- ciin liliou do pni-snice p mr nul i o chef, ànous aul ('"s, c'e-l qu'il irom pe ri'ati ni ses. ennemis.
Au Iiimi ii'éi-e reiniemi de J acquêt et de l'ouebé, Campai lui eût ri l'i se laire leur, ami.
— C'est vrai, murmura Roquefort'
— Voila ce que de Sommes avall compris Sais-tact qu'il voulut lorsqu'il' aspirait a suc e.b r a i : i o. parmi,.
à tenir dans ses mains les îcnes de la puissance su-
prème? il voulait en arriver, un jour à venir, à capter la coufiauce de ses ennemis au point qu'il put sû'emeut abrite'" ses meilleurs amis. 01)1 de Sommes était le chef qu'il nous (allait à tous, et cependant vous tous ave/, renié jusqu'à sa mémoire!
— Mais qui es-tu? s'écria Roquefort avec véhémence; qui es- lu donc, loi, qui me parles ainsi?
— Je suis celui que Camparini t'a ordonné de poignarder celle uuit, celui que tu vas tuer tout à l'heure pour obéir au Roi du bagne'.
— Non, tu n'es pas celui-là, car je ne (e tuerai pas.
— Alors je suis Lucien, l'envoyé de ceux de. Paris auprès de Camparini.
— Non plus, je ne te crois pas!... Qui es-tu?
— Tu ne devines pas?
— Non, parle, je veux savoir!
— Eh bien! je suis l'ami de Jacquet, l'agent secret du représentant Touché!... Comprends-tu maintenant?
Roquefort fit un mouvement, mais il se contint.
— Et que me veux-tu? demanda t-il.
— Te proposer d'abaudouner ceux qui sont incontestablement les ennenis pour venir à ceux qui demandent à être- tes amis. Jacquet oubliera Roger... le Vcuxtu?
Roquefort frappa du pied avec violence; son visage était cramoisi, ses prunelles flamboyaient et paraissaient pr tes à jaillir hors de l'orbitv : il était sous le coup de Tanx.été la plus vive, de l'émotion la plus violente.
— Non, non, répéta-t-il. Oui ea-tu?
Lucien fit un pas en avant.
— Qui jo suis? s'écria-t-il avec une pose dramatique, no l'as-lu donc pas deviné? Qui je suis, Roquefort? Je suis ton ancieu compaguou de chaîne de Brest, je suis ton ancien ami ; je suis celui qui le premier a osé lutter contre le Roi du bagne, celui qui a voulu saisir ce sceptre de la puissauce pour partager cette puissance avec loi; je suis celui qui counah lous les secrels de l'association, celui entin que Campariui croit avoir tué et qui cependant n'est pas mort : je suis Bamboula !
— Bamboula! répéta Roquefort.
— Ne me reconnais-tu pas?... Ah! tu interroges mes traits et lu te dis que je cherche à te tromper... Oui, jo suis méconnaissable!... Méconnaissable au point que Camparini ne m'a point reconnu.
— Bamboula! Bamboula t répétait Roquefort comme s'il ne pouvait revenir de son profond saisissement.
— Bamboula! répéta Lucien; Bamboula que Camparini a laissé pour mort sur le rivage, de Saiul-Vincent ; Bamboula qu'un miracle a sauvé et qui, recueilli par les Anglais, soigné et guéri par eux, est revenu eu France sois un autre nom; Bamboula, enfin, l'ennemi implacable de C imparini et qui a juré de triompher ou de pé:\r dans la lutte !... Tu ne me reconnais pas encore complètement, Roquefort? Tu le demandes si lu n'es pas le jouet d'une illusion? Écoute-moi sans m'Interrompra, car les moments sont précieux; écoute-moi, lu vas comprendre.
« Tu sais la lutte que j'avais entreprise avec le Jtoi du bagne? Aux Aunlle-, celle lulie continua plus terrible encore parce qu'elle était plus cachée; nous nous trompions lous deux rt aucun de nous cependant ne croy lit a l'autre. L'enfant, le peiil-fils du conseiller de N:orre", devait être le prix de celle lutte. Toutes mes mesures étaient établies, un navire m'attendait, j'allais triompher, quand Cànrparini me frappa. 11 voulut fuirl 11 se crut un moment vaiuqueur; mais j'avais tout calculé, tout, jusqu'à la possibilité de ma mort. L'embarcation qui m'attendait et qui, moi vainc, devait être à la disposition de Campaiiui, avait une voie d'eau piatiquée clans
sa cale. Si je mourais, je voulais que tout mouiût avec moi !
« A peine Camparini était-il embarqué avec l'enfui!, que l'embarcation coulail. Il se sauva; un baleinier le recueillit an large1 et le ranrena en Europe; mais l'en fan l avait éié sauvé aussi par le.-, marins du navire que j'avais frété. Tous ces détails, je h s appris plus lard, car longtemps encore je crus que reniant avait péri.
« Enfin, je revins en Europe. Là, je sus que le Roi du bayne tena t toujours sa place; il me croyait moit: celle croyance, assurait mou repos, car j'étais seul, sans puissance et sans moyens de lulier. Je résolus de conserver celte sécurité, et, à l'abri de toute poursuite, d'élablir mes plans pour recommencer la lutte. 11 fallait me rendre méconnaissable; ma haiue était tellement furie, mon désir de triompher tellement grand, que je ne reculai pa^ devant le plus horrible supplice : un acide violent qui me biùla la peau déforma mes Iraits et je pus impunément braver les regards de tous :eux qui m'avaient connu jadis. Alors, j'attendis avec patience, mais avec une lésoluuou inéliiaulablemeul arrêtée, le moment de prendre ma revanche. Que devais-je flaire puar triompher? Je songeai aux ennemis du Roi du bagne pour les utiliser à mou profil. Uue idée me viol, j'allai tiouvei Jacquet, mou ancien adversaire, et je lui proposai de fondre nos deux haines d'autrefois p-'ur eu tonner uue alliance contre l'ennemi commuu. Jacquet m'accueillit; nous nous associâmes. 11 me conduisit chez Fouché et je devins bieu'ôt l'un des principaux agents de cet homme qui est, cerie9, l'incarnation la plus absolue de la police! C'est sur l'ordre de Fouché que je suis venu avec Jacquet en Italie- pour chercher les moyens de nous emparer de Cànrparini.
« Maintenant, tu sais qui je suis, veux-lu me tuer?»
Roquelort, les sourcils froncés, le Iront chargé de nuages, avait écoulé en silence; une irrésolution anxieuse se lisait sur ses traits.
— Bambou. à! dit-il enfin. Toi! devenu agent de Fouché, nuire ancien ennemi!
— Eh bien ! dit froidement Bamhoulà.
— Que l'on soit l'adveisaire de Camparini, soit, mais l'ami de Jacquet...
— Ah I tu doutes.
— Oui! dit Roquefort en levant la tête; je doute que tu me dises la vérité. Toi, l'ami de Jacquet, loi, un agent de Fouché', allons donc! cela est impossible.
— Crois-moi pointant, Roquefort, quand je te dis que j'ai juré de Iriom plier de Camparini el que pour arriver au but lous les moyens me seront bons; mais ne me crois pas quand je prétends être l'ami de ceux qui seront toujours nos ennemis. Tu as raison, et lu m'as deviné. Moi, l'aixeut de Fouché, moi, l'ami de Jacquet, allous donc! je trompe ceux la comme j'ai trompé Camparini. Ce que je veux, Roquefort, c'est ce que je voulais jadis : c'est la royauté du bague! Va, j'arrache mou masque devant loi. E;-tn tou.ours mou second? A nous la récolle enfin! Recueillons ce que Camparini voulait moissonner pour lui seul, Laissous-le couliuuer sou œuv-re tant qu'il y aura travail péuibie à accomplir. Il ne s'attend pas au coup qui se prépare, qu'il agisse en sécurité. Songes-tu à ce que nous pouvons être un jour lous deuxr moi le Roi du Bagne, moi l'ami de Fouché? Je te le répète, l'.oquelon, t-s-lu toujours mon second?
— Oui! dii Roquelorl eu tendant ses maius ouvertes.