‹ Le tambour de la 32e demi-brigadeChapitre 67 sur 220 · LE CADAVRE · texte numérisé non relu

LE CADAVRE

A cette heure même où Bibi-Tapin, trompant la vigilance de ses gardiens, s'élançait dans les eaux du canal, Roquefort et Bamboula terminaient leur confé-

rence dans la taverne de la rue avoisinant la PiazteUa.

— Oui, disait Bamboula, il faut que Camparini ne puisse même pas supposer que l'ombre de de Sommes existe; laissons-le dans cette sécurité qui fait notre force. Ses plans sont admirablement faits en ce qui concerne les affaires des Niorres, des d'Horbigny et de la baronne; laissons-le suivre ses plans : qu'il exécute le plus difficile, qu'il fasse faire les donations au profit de Goraiu et de Gervais.

— Comment sais-tu cela? dit Roquefort avec stupéfaction.

— Je saistoutl répondit Bamboula; il nes'estpas prononcé une parole dans le Casino depuis un mois, que je n'aie tout entendu ! Oh! le malheur m'a fait fort. Tu me verras à l'œuvre. Que ces donations soient signées parle vicomte et par Uranie, ainsi que par Maurice, et je me charge ensuite, moi, de Gorain et de Gervais. Oh! je comprends enfin quel rôle Camparini réservait à ces deux niais et pourquoi il les ménageait autant. Que Camparini agisse donc et tout sera pour le mieux. Le fruit mûr, nous le cueillerons.

— Mais Vérone...

— Eh bien?

— Des troubles doivent avoir lieu, on doit y massacrer les Français, j'ai su tout ce soir.

— Ne dois-tu pas aller à Vérone pour y voir le commandant?

— Oui, il faut que je le fasse signer.

— Eh bien ! qu'il signe !

— Mais Jacquet y sera.

— Sans doute.

— Il me reconnaîtra.

— Oui, s'il te voit, mais il ne te verra pas : je l'aurai fait prévenir qu'il te laisse agir sans le gêner; c'est la suite d'un plan fait entre nous et qui devait tendre des embûches sous vos pieds, mais je t'avertirai à temps, marche sans crainte.

— Alors lu le feras prévenir de la résolution prise cette nuit à Venise de massacrer les Français?

Bamboula sourit hypocritement.

— Fais signer Maurice, dit-il; et ensuite...

— Ensuite? dit Roquefort en le voyant s'arrêter.

— Ensuite... reviens à Venise sans perdre une seule minute et sois ici avant les fêtes de Pâques.

Roquefort regarda Bamboula.

— Ah! fit-il simplement.

— Quand un bon moyen se présente de supprimer ceux qui gênent, dit Bamboula, le sage ne doit pas s'abstenir, il doit contribuer à l'excellence du moyen.

— Donc? »

— Je ferai prévenir Jacquet, Maurice et le comte d'Adoré que je serai à Vérone le jour même de Pâques et que je leur porterai les nouvelles les plus alléchantes. Tu comprends?

— Tout, excepté une chose.

— Laquelle?

— Camparini m'a donné l'ordre de te tuer : tu connais nos lois; ton cadavre doit demeurer sur la Piaizella, afin que, l'heure venue, l'exécution soit constatée.

— Je sais cela.

— Eh bien 1 comment, si Camparini ne peut pas constater ta mort, pourra-t-i,l m'envoyer à Vérone pour faire siguer à Maurice Bellegarde cette donation si importante, et comment pourrait-il constater celte mort, toi élant encore vivant?

Basmboulà sourit finement. Et sans attendre que Roquefort formulât une nouvelle interrogation, il le saisit par la main, l'entraîna avec lui au fond delà salle et poussa une porte donnant sur une sorte d'arrièie-b ulique. Contraignant toujours son compagnon à le suivre, il pénétra avec lui dans celle arrière-

l'.IO

LE TAM1S0UU DE LA .j2" DEM 1-BlUGAU E

boutique dé*erte el sombre cl il ouvril une aulre parte, don liant sur une aulre pièce.

Là, se Irouvail.ua lit sur lequel était étendu un homme. Bamboula approcha la lampe de ce M, el les rayons blafard» tombant sur ce corps 1 ennireut à Roquefort ie constater la roideur cada-veriq.ua.

— C'est le neveu du propriétaire .de la taverne, dit Bamboula, il est mort ce matin : arrivé hier soir de Trieste depuis six ans qu'il était part,', p&rsoune ne le counait à Venise, pavs.on.ue même n'a su sou retoiu. Son oncle m'est dévoué. Ce garçon avait la taille exactement semblable à la mienne; nous allons l'habiller avec mes vêlements,, je lui tirerai un coup de pistolel en pleine ligure el nous l'abandonnerons sur la Put:xetta. Tu dira- à Campuri'.ii que le. poignard empoisouué n'a pas su fit ; que tu as été contraint d'avoir recours à l'arme a l'eu, et enfin, quand tu affirmeras que tu as tué Lucien, personne ne pourra te dém ulir. Oh! sois sans crainle, nous descendrons jusqu'aux plu^ intimes précautions. Les papiers que je dois porter et que Camparini connaît seront trouvés sur le cadavre de cet homme. A l'œuvre, Roquefort 1 j'ai tout prévu, te dis-je, et cette fois nous triompherons!

LA SALLE DES TNQriSITEUnS.

En douuant une esquisse rapide du bâtiment affecté spécialement au service des prisotiuieis à Veni-e, j'ai dit qu'une partie des prisons nommées les P ombs était Làtie au-dessus des bâtiments affectés à l'iuquisition d'Êlat. La salle des Inquisiteuis eia.it celte pièce énorme que le geôlier devait nécessairement traverser chaque matin pour accomplir son oltice et donl la clef, loujours eu possession de l'inquisiteur en fonctions, ne lui était confiée que dura ut les instants absolument néce-saires à la vi.-ito quotidienne. Celte visite, ayant lieu chaque jour au lever de l'aurure, était terminée à la huitième heure environ. Le conseil ne s'assemblant qu'à midi, rie huit heures à midi la salle des Inquisiteurs était libre et dé.-erte.

Dans la pièce qui précédait cette salle se trouvaient les greffiers., et clans le vestibule de cette première pièce était établi le peste des archers de garde, toujours à la disposition dos inquisiteurs d'État en Jonctions.

Neufheures du matin venaient de sonner; le geôlier avait achevé sa tournée depuis longtemps; Las 'greffiers du tribunal occupaient leurs plaioes, aas s devant leurs petites labhs noires loules SMitehiargéee de papiers; on n'entendait que le bruit des plumes courant sur le. vélin. Dans le vestibule, les archer-,

les uun liniiiii.ii.il ni étendus sur d®S banc-, les

autre- rr.'iipe.- devant 'es leneties el p-lanl un vague regard surle magique panorama .qui se <leioiil.ni en laee d'eux, attendaient avec insouciance que M' ser-Graude vînt leur envoyer l'ordre ate quelque arrestiit ion ii faire.

DaUS un angle du vr.-libule le geôlier se tenait de boni

raJsBaul atteindre; la présence ?ie te ; Biner était

m. lui absolument anormal dans les habitudes de

:ipline île la prison. D'ordiu lire, il élan à c ilte

un i ., Quatre [h s p»l • a ■'■ roand ondre)t el il (allail que quelque évàM-emelil taopnévu l'i ûl appwlé

Jan- 1)1 i.iiiioie'iil heiil'essoun.i eut,

ôlier lii en mou i tuant d'i p. mie.

Eh ! Jacopo I dit-il en aiità l'unde. i

VOila l'Iieuie b i n ' ■

— No.u,;ré| dil le oldftt^So/n BxoeLlenee aidil qu'on

attende jusqu'à neiul heui eu el demie

— En es-tu b<ûi t

— Pail.ulei enl ..fir, a preuve que le signor lu.ir-

quis m'a dil de l'avertir eu ! un ouupà lapuïla

cinq minutes avant que neuf heures et demie sonna ssenl.

— Je voudrais bien savoir ce que le sigiior marquis à dire à ce matelot français.

— Ah! lu veux eu savoir trop long, toi!

— Mais voilà une heure au moins qu'ils sont ensemble tous deux dans la salle des Inquisiteurs, el ou n'entend rien, quoique la porte de l'autre salle soit ouverte,

— Le prisonnier a peut-être assommé le marquis.

— Bah! il a les mains attachées.

— C'esl égal, faudrait voir.

Le geôlier, en achevant ces mots, fit un mouvement comme pour se diriger vers la pièee uù se tenaient e-, greffiers, quand la porte donnant dans la salle de.- Inquisiteurs -'ouvrit brusquement et Campariui parut sur le seuil.

— Ou papier, des plumes, de l'encre! demand..-t-il d'une voix impéralive.

Un greHiers'empressa de portera Camparini ce qu'il demandait; celui-ci prit les objets, rentra et referma derrière lui la lourde porte. La salle des Inquisiteurs d uis laquelle il se trouvait élait une large pièce de lo igue éleudue el occupée à son ceutre par une en .nue table recouverte d'un lourd tapis de velours vert.

Un homme, le dos tourné à la lumière des fenêtres, était assis devant celle table : cet homme, c'était Mahurec, le matelot prisonnier ; il avait l'œil fixe, la physionomie impassible, el ses poings énormes, liés ensemble par des cordes solides, reposaient fermés sur le tajis de velours.

Campariui revint vers lui et déposa sur la table le parier, l'e acre et les plumes.

— Là, dit-il; tu as bien compris : je vais écrire tes déclarations et tu les signeras.

— Je ne sais pas écrire, répondit Mahurec.

— Vème ion uom ?

— Fii^u de rien.

— Tu feras ta croix, alors.

— Bernique! je ne conua.s rien à tous vos grimoires de commissaire de bord.

— Alors lu n'as donc pas compris?

— Dm» le chapelet de 'longueur que tu m'as défilé, t'riien? (Juinze iiiii'U isde conversation à l'heure, -j'en ai la bou.-sole avaiiée, quoi.'... E.-t-ee qu'on sait tant seulement d'où a donné la brise après un coup de veut pareil ? De quoi que lu m'as narré"? largue un peu voir, l'ancien.'... Mou officier a fâî't fausse route, que lu dis ?

— Blanche de Niorres a été la femme, ou la m.hresse du comte rieSoinm.s, eoiiipreiids-tu?

— Tunnel rc! s'écria Mnhurec.

Puis, se contenant :

— Après? idi maiida-t-il.

— Lu cillant a été le huit de cet amour, et cet enfant est celui que lu a* vu aux Antilles.

— Le Breton?

— Oui.

— Km \oila une •

— A - lu compi i ?

— a'ai compris! hurla-t-il d'une voix menaçante, que i n étais um l*er Mieux, et que...

— (luit : i.l OUI l'amo BUS

les an uni là! Que is-lu coni re lo-rn»

e h inné ? Si tu tout a is un ■ > ■ 1 1 î ,

i \ e do e i enfa ut d nul tu pou I de

ton obéi i e,

— c'e-i vrai! murmura le matelot. Enfin, qu'o t-io que tu n

— (Jim in; le d el ar.iiion p*r e tu

eé, l< feiuuie du

citoypii Ip Bienvenu, est la mère decet enfant recueil'i aux Antille-, et dont le père u'estaulre que ie ci-devani coiniede Sommes.

— Une je déclare cela, moi !

— Oui.

— Tonnerre de Brest! fais-moi couper en morceaux, terrien! nais que je dt vienne gabier de poulaine, failli chien el lien du tout, si lant seulement je déclare une pareille chose! Mon commandant, un rien du tout1!... cl c'est Mahurec que tu viens cracher pour te donner la r rmorque dans ce gâchis-là? Tu connais pas le gabier, terrien!... T'as mal relevé ton homme, que je le dis!

— Alors tu refuses?

— En grand!

Camparini haussa les épaules; sans plus se préoccuper du matelot, il poussa son siège vers la table, et plaçant à ta portée papier, plumes et encre, il se mit à écrire rapidement. La plume courait sur le papier avec une célérité qui faisait ouvrir des yeux énormes aumateio.. Enfin, lorsque Camparini eut achevé, il se leva, prit le papier, et le plaçant tout ouvert sous les regard-, du gabier :

— Tu refuses encore? demanda-t-il.

Mahurec ne répondit que par un ricanement dédaigneux. Camparini alla ouvrir la porte et appela le geôlier.

— Exécute les ordres que tu as reçus ! dit-il froidement.

Le geôlier s'inclina et appela à son tour quatre archers : tous cinq pénétrèrent dans la salle des Inquisiteurs, el, se dirfgeartt vers Mahurec, le contraignirent à se lever; ie matelot obéit.

Deux des archers le saisirent par chacun de ses bras attachés; les deux autres se placèrent derrière, et le geôlier se mit à marcher en avant. Camparini suivait le petit cortège. Tous traversèrent la salle et atteignirent une porie opposée à celle par laquelle avaient pénétré le geôlier et les archers : c'était la porte conduisant aux Plombs. En face, se dressaient les premières marches du grand escalier dont l'extrémité inférieure aboutit au fameux Pont des Soupirs. Au lieu de mouler le pont, le cortège descendit les degrés : ce n'était pas sous les Plombs que l'ou allait reconduire le prisonnier.

Mahurec ne tenta pas un mouvement; il paraissait profondément indifférent à ce qui lui arrivait. L'escalier descendu, la porte donnant sur le pont s'offrit au geôlier qui marchai! eu tête; mais, au lieu de pousser celle porte, l'homme passa devant elle, tourna à gauche et enfila un long corridor coupé çà et là par des marches de marbre qui s'enfonçaient successivement vers les fondât tons du palais.

A l'extrémité du corridor on rencontra un homme de haute taille, d'aspect sinistre, qui semblait attendre. Le geôlier marcha droit à lui et lui parla à voix basse: les archers conduisant Mahurec s'étaient arrêtés.

Camparini, qui jusqu'alors avait marché le dernier, passa en tête et alla à son tour parler à l'homme qui Stationnait à l'extrémité du couloir. Celui-ci s'incliua et remit à sou iuterlocuteur une clef énorme dont le poids devait être excessif. Camparini prit celte clef, fit sigue aux ai ch rs de le suivrp, et, continuant à <iemeurer en tel", il descendit un'nou\el escalier construit eu colimaçon et s'enfonçanl perpendiculairement Comme sil i ùi été construit dans un puits. Une lumière blafarde, provenant d'ouvertures longues et étroites pratiquées çà et là, permettait à peine < e distinguer le lieu où l'on se trouvait; tons descendirent sans prononcer une parole," Une dernière porte se prénota : Cimpariui l'ouvrit et s'arrêta sur le Seuil d'un antre à demi obsrirr, véritable cloaque infect duquel semblait parlii un bruit sourd et cuntinu : cel aulre.

re cloaque horrible, c'était l'un de- cachot- iminmés les Puits. Le bruit que l'on entendait éliut celui de la mer dont les eaux couvraient enliciemeuHe sol.

En face de la porte était une ouverture pratiquée dans l'épaisseur de la muraille, sorte de soupirail bardé de fer, grillagé comme une cage d'animal féroce, et per lequel pénétraient à la fois un peu d'air et beaucoup d'eau. Des rats énormes couraient çà et la sut les muraille-.

Campirici s'effaça; et les archers, poussant tous à la fois et brusquement Mahurec, celui-ci fui lancé d,;us l'intérieur de l'atroce cachot; puis la porte se referma. Cette porte était garnie elle-même d'une ouverture grillée qui permettait à l'œil d'explorer l'intérieur de l'autre. Camparini fit un geste au geôlier et aux archers, qui se reculèrent; et, s'appuyant contre la porte, il plaça sa tête à la hauteur de r'ouvei lure grillée. Mahurec étail debout dans le Puits; l'eau lui montait jusqu'aux geuoux; le matelot demeurait impassible. Le soupirail par lequel eutraient à la lois l'air el la mer étail à quelques pas du gabier, et son ouverture était assez large pour que l'on put explorer au loin une partie du canal. II faisait grand jour au dehors; le soleil commençait à monter et il inondait de ses flots dorés la masse bleuàire des eaux. De la position qu'occupait Mahurec, ces eaux se présentaient à lui unies comme la surface d'un miroir et resplendissaules de lumière Tout à coup une ombre sembla se projeter sur cette suifa.ee lisse el brillante : uue traînée sombre passa devant le soupirail.

— Regarde! dit brusquement Camparini.

M:.hurec leva machinalement les yeux : une gondole venait de surgir soudainement et elle s'ctaii arrêtée à lahauteur du soupirail, présentant devant cette ouverture sa partie centrale, celle occupée par la tente dont les rideaux étaient hermétiquement fermés.

— Regarde! regarde! reprit encore Canrpariui.

Les rideaux de la lente venaient de s'ouvrir brusquementel permettaient aux regards d'explorer l'intérieur du salon. Un enfant était éten lu sur l'un des divans; cet enfaut, qui avait les bras et les jambes étroitement garrottés, afin qu'il ne pût faire aucun mouvement, était Bibi-Tapiu.

— Rappelle-toi les Antilles! dit encore le Roi du bagne. Rappelle-toi Saint- Viuceutl

Mahurec poussa un râle sourd.

— Reconnais-tu celui que le marquis d'Herbois avait confié à Étoile-du-Matiu? Tu le recounais, rt'est-ce pas? N'esl-ce pas toujours le portrait frappant de Blanche de Niorres? Comprends-tu que cet enfaut soit en mon pouvoir et que sa vie me réponde de Ion obéissance •' Signeras-tu?

— Tonnerre! murmura Mahurec en faisant un effott tellemeul violent que les cordes qui lui tenaient les mains craquèrent.

La gondole avait continué sa marche ; elle disparaissait. Mahurec se baissa comme pour la suivie plus longtemps de l'œil.

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